Work Text:
Guido Mista pensait souvent au jour où il avait quitté l’étroit village où il avait passé son enfance, à courir dans les champs de blé asséchés par le rude soleil, à mi-chemin entre la Campanie et les Pouilles. Mista avait alors à peine quinze ans et il portait sa jeunesse comme un habit fringant et désinvolte. Le costume que lui offrait son petit village paysan était devenu beaucoup trop étroit pour lui, pour ses rêves d’ailleurs, ses envies de liberté. Alors malgré les supplications de sa chère mère et de sa tendre Nonna, il n’hésita pas à s’en aller, emmenant avec lui un baluchon, quelques adresses et une lettre de recommandation faite par père Pericolo, le prêtre du village, pour seuls bagages. Il partit pour Naples, le plus espagnol des royaumes italiens.
Mista aurait aimé avoir le luxe de poursuivre de grandes études en ville, mais sa famille était pauvre, heureuse mais pauvre et encore moins noble. Le père Pericolo lui avait appris l’Italien que l'on parlait en ville, loin du patois bâtard qu’il connaissait, le napolitain, tout aussi différent de son dialecte de village et même des rudiments de castillan qu’il devrait ensuite parfaire par lui-même. Mais surtout, il avait apprit la lecture grâce à ce vieux prêtre du village qui avait senti son intérêt pour les livres et les textes religieux, la seule lecture trouvable dans un village aussi pauvre. Le vieil homme imaginait naïvement pour Mista, qui n’était pas mauvais en calligraphie, un avenir de moine copiste ou autre gardien des lettres sacrées. Mais très rapidement, le jeune homme avait compris que l’enseignement religieux que lui dictaient les hommes était considérablement différent de celui qu’il avait retenu des écrits de Dieu.
« Aime ton prochain » résonnait en lui comme une évidence. Toutes les créatures de Dieu, hommes ou femmes, méritaient son amour. Et Mista était avide d’aimer. Ainsi, il pouvait tout aussi bien sentir son cœur battre pour le jeune fils de pêcheur à la peau tannée par le soleil, aux cheveux d’ébènes et aux yeux clairs comme les eaux des côtes Amalfitaines, que pour la jeune servante aux longs cheveux modestement couverts, à la poitrine ample et aux douces épaules rondes.
Une fois à Naples, il retrouva un vieil ami du père Pericolo dans le prestigieux quartier universitaire de la ville, Guglielmo ‘William’ Zeppeli, un éditeur, homme de lettres et de pouvoir à la tête d’une des plus admirables librairie et imprimerie de Naples. Depuis son comptoir de bois vernis, il avait toisé ce pauvre garçon aux vêtements rapiécés qui n’avait d’yeux que pour l’élégante mise du libraire. La lettre de recommandation que lui avait faite le vieux prêtre, au pays, était élogieuse et l’homme accepta de prendre Mista sous son aile, de faire de lui son apprenti. Mista ne sut jamais si l’homme avait fait preuve de piété chrétienne en voyant ce misérable garçon au corps décharné et au sourire trop large ou s’il avait simplement suivi son instinct.
Il dormait au-dessus de la boutique, sur une bien maigre paillasse qui était toujours plus confortable que ce à quoi il avait été habitué jusque là, mais il était heureux et terriblement excité de sa nouvelle vie qui commençait. Les journées étaient longues et fatigantes, mais le jeune garçon ne les voyait pas passer tant ses tâches étaient variées. Le maître Zeppeli lui apprenait à être un bon commerçant, lui parlait chiffres autant que de littérature, lui faisait lire les derniers textes à la mode en provenance de toute l’Europe, plaidoyers humanistes, philosophie, essais théosophiques, tout y passait. Mista était un garçon vif, assoiffé de savoir et loyal. De ses yeux bleus perçants et implacables, Zeppeli suivait chacun des progrès de son nouvel apprenti.
A l’imprimerie attenante à la boutique, Zeppeli passait le relais au maître d’œuvre et à ses ouvriers qui apprenaient au frêle garçon les rudiments du métier d’imprimeur. Roberto était celui qui régnait en maître sur cette bruyante troupe constituée d’hommes à la musculature fortement développée par toutes ces années à manipuler la presse, couverts de graisse et de crasse noircie par les résidus d’encre. Roberto était à peine plus jeune que le maître Zeppeli, un grand gaillard blond aux cheveux longs, aux yeux cernés de noir dont Mista s’était demandé s’il ne s’agissait pas là d’encre qui s'était incrustée sous ses yeux au fil des années, il possédait un accent insolite que le libraire Zeppeli attribuait à un village alpin. Cet homme affable faisait preuve d’un enthousiasme sans bornes à chaque fois que Mista entreprenait quelque chose de nouveau ou travaillait dur aux tâches qu’on lui confiait, commentant avec emballement tout ce que le jeune apprenti faisait.
Ainsi, Mista manipulait les caractères dans l’imprimerie attenante à la boutique, rencontrait les auteurs locaux qui souhaitent faire diffuser leurs textes, restait près de son maître quand un cardinal venait spécialement dans leur librairie pour commander une Bible. Le simple codex se transformait alors en objet de démonstration de richesse et de pouvoir. Mista suivait toutes ces étapes de la fabrication du livre avec un grand sens du devoir. La tâche était de longue haleine, mais voir les feuillets qu’il avait imprimés lui-même devenir ensuite une véritable œuvre d’art lui donnait une satisfaction sans égal. Ces fragiles pages blanches finissaient dans un écrin de cuir de valeur, décoré de pierres et de dorures grâce aux mains expertes du relieur. Pouvoir toucher le fruit de ce dur labeur était une expérience proche du miracle, cela valait bien ces heures de travail pénibles.
Plusieurs années filèrent ainsi où le libraire Zeppeli apprit tout son art au jeune Mista. Le jeune homme était une tête de linotte mais il était loin d’être stupide et s’avérait être particulièrement bon commerçant, même s’il jacassait de sacrées âneries parfois et que son rire était fortement agaçant quand il s’y mettait… Malgré tout, le rude libraire Zeppeli n’avait que de l’affection pour cet enfant de la campagne passionné par les livres.
Ce garçon aux vêtements rapiécés, encore tout maigrelet à son arrivé s’était mit à pousser de manière assez impressionnante, en quelques années il avait grandit de plus d’un demi pied et les muscles s’étaient formés sur son corps à force de manipuler la presse, de porter de lourdes charges et de courir d’un bout à l’autre de Naples pour jouer les messagers ou partir en commission pour son maître.
Maintenant, Mista allait sur ses dix huit ans et il était vraiment ce que l’on pouvait appeler un beau jeune homme, avec ses belles boucles brunes, ses pommettes hautes et son sourire franc et charmant. Il n’était pas rare que le vieux maître lui fasse faire des vêtements, Mista avait beaucoup de goût en la matière, bien que peut-être parfois légèrement trop audacieux dans le choix des couleurs, il rivalisait presque avec les fils de grands bourgeois de la ville grâce à sa prestance naturelle.
Même s’il avait une attitude presque paternelle envers son apprenti, le vieux libraire ne pouvait s’empêcher de penser que le jeune homme qu’il avait pris sous son aile était un bon investissement. Il s’amusait particulièrement en voyant les filles de marchands et autres jeunes bourgeoises s’arrêter devant sa vitrine et faire mine de regarder les codex exposé avant de porter discrètement quelques regards sur Mista et glousser entre elles avant de se disperser quand le beau jeune homme levait enfin des yeux curieux vers elles.
Au fur et à mesure que Mista gagnait en force et en maturité, le vieil homme envoyait son jeune apprenti de plus en plus loin sur les routes d’Italie, à travers Royaumes et principautés. Il faisait route avec des amis marchands du libraire, partait à la recherche d’étoffes, de textes, de peaux et de pierres précieuses dans les foires et marchés, dans les grandes villes portuaires. Les voyages étaient longs et éprouvants, à dos de cheval, mais terriblement enrichissants. Au cours de ses voyages, il rencontrait marchands, érudits, artistes, artisans. Des personnes qui venaient du monde entier dans le même but que lui, ramener avec eux ce qu’il y a de plus beau et de plus rare.
Arrivés à destination, il n’était pas rare que ses compagnons de voyage vaquent à leurs occupations. S’ils ne se décidaient pas à rentrer en même temps que Mista, le jeune homme devait alors trouver par lui-même de nouveaux compagnons de route, son caractère facile et agréable rendait les rencontres aisées. Livré à lui-même, dans des villes où il n’avait aucune attache ou obligation, où personne ne le connaissait et il ne connaissait personne, Mista s’encanaillait auprès de tout ce beau monde en ébullition. Une nuit en particulier, alors qu’il fréquentait une taverne bondée avec de riches marchands venus de Paris qu'il avait rencontré le matin même, là où l’alcool coulait à flot, le jeune homme, exténué par une longue journée à arpenter Bologne de long en large, pensait naïvement que la lune très haute et très ronde dans le ciel noir marquait enfin la fin de la fête. Mais quand ses nouveaux compagnons se saisirent de lui, c’était bien pour le conduire dans des lieux de perdition dont seuls leurs habitués avait le secret.
Mista s’était retrouvé invité malgré lui à une fête dont il ne connaissait ni l’hôte ni les invités, il se sentait plus seul que jamais au milieu du grand vestibule d’un palazzo à l’atmosphère étouffante, plongé dans la lumière chaude et vacillante des bougies, bondé de monde, baignant dans l’odeur doucereuses des corps, de la sueur et du parfum entêtant d’huiles et d’encens rares. Ses compagnons l’abandonnèrent rapidement pour filer à travers les couloirs et escaliers de marbre, du pas résolu de ceux qui savent ce qu’ils sont venus chercher. Le jeune homme se laissa alors choir sur un banc, las et confus, hésitant entre attendre les autres et rentrer directement à l’auberge où il passait la nuit.
Soudain, un homme au pied du grand escalier accrocha son regard. Mista n’avait jamais vu un homme à la beauté aussi singulière. Il était grand, très grand, dépassait Mista d’une tête si ce n’était plus, ses longs cheveux avaient la couleur de la lune bien que son visage aux traits anguleux n’ait pas encore subi les balafres du temps. Son torse et ses épaules étaient larges, Mista devinait sous ses vêtements faits d’une étoffe plus noire que la nuit elle même un corps à la musculature impressionnante. Ses yeux couleur d’améthyste, bien qu’ils semblaient considérer le jeune napolitain d’une façon bien sévère, ne regardaient que lui. Au bout de ces quelques instants qu’ils avaient passé à se chercher du regard, l’homme commença à s’avancer vers Mista, le pauvre napolitain s’effraya presque tant l’autre semblait encore plus massif et impressionnant de près, dans ses vêtements sombres brodés d’élégants motifs noirs. Pendant un instant, il se demanda si l’homme s’était offusqué de ses œillades insistantes causées par sa grande curiosité et, il fallait bien l’avouer, l’attirance envers ce physique puissant et toutefois délicat que possédait l’inconnu.
« Cette nuit est beaucoup trop belle pour voir un si beau jeune homme souffrir autant d’ennui. », Sa voix était douce et profonde, caressante. Mista se sentit frissonner.
« Je suis seulement fatigué. », répondit Mista.
- Me laisserez-vous tout de même vous tenir compagnie ? »
Mista hocha la tête et l’autre homme s’assit tout prêt du jeune voyageur. Il pensait alors que l’autre allait lui poser des questions, lui faire la conversation, peut être l’inviter à boire hors de ces lieux qui lui étaient inconnus, mais il ne fit rien de tout cela, se contentant de jauger le garçon de son regard d’améthyste, sans un mot, à peine un petit rictus sur ses lèvres. Contre toute attente, l’inconnu se pencha sur lui et captura ses lèvres dans un baiser. Le pauvre Mista en fut si surpris qu’il se recula violemment, manquant de justesse le mur derrière lui, affolé, tout comme son cœur qui cognait dans sa poitrine, comme un oiseau effrayé contre les barreaux de sa cage.
L’autre homme se raidit, il ne semblait pas en colère, juste légèrement surpris et peut-être même déçu. « Excusez-moi, il semblerait que je vous ai mal compris.
- Non ! », Mista ne savait même pas avec quel courage il arrivait à répondre, sa main avait agrippée le pourpoint sombre de l’homme qui commençait à se relever. « Je veux dire… ici ? Il y a… tant de… », Il ne réussit même pas à finir sa phrase, le jeune homme tremblait presque de nervosité, regardant autour de lui la foule qui traînait dans le vestibule, s’attendant à ce que tous les regards soient braqués sur lui, sur l’inconnu qui l’avait embrassé sans aucune gêne. Personne ne faisait attention à eux et son regard tomba même sur un homme qui plongeait sa main dans le corsage défait d’une femme pendant qu’il lui parlait à l’oreille.
« Si c’est tout ce qui vous ennuie, alors allons dans un endroit plus discret, peut-être ? », proposa alors le plus naturellement du monde l’homme, tendant sa main au napolitain vautré sur le banc.
Mista saisit sa main, se laissant entraîner dans les escaliers de marbre sur lesquels claquaient dans un bruit qui lui semblait assourdissant ses bottes de voyage au cuir usé. Il ne prêtait même pas attention aux splendeurs de ce palais, aux murs ornés de fresques, aux plafonds incroyablement hauts peints de motifs complexes. Il se laissait juste conduire à travers les couloirs comme si son corps ne lui appartenait plus, ses jambes marchant avec un automatisme presque alarmant. Était-il effrayé ? Sûrement... Mais excité, il l’était encore plus.
Le grand salon où l’homme l’avait entraîné était vide, cette pièce n’était à priori pas ouverte aux autres invités, l’homme avait déverrouillé et refermé la porte derrière eux, ici, personne ne les trouverait ou ne pourraient les juger. Dans le silence de la pièce, entre le claquement de leurs bottes sur le marbre et les craquement du feu dans la cheminée, Mista pouvait entendre les soupirs concupiscents des couples certainement illégitimes dans les pièces alentour.
L’homme mena Mista à une large banquette près du feu de cheminée, s’asseyant avec lui, les flammes baignant leurs visages d’une chaude lumière. Cet inconnu au visage austère, mais aux yeux clairs emplis de douceur, pressa Mista contre lui, l’entourant tendrement de ses bras. « Avez-vous froid ? Vous tremblez tant et si fort.» Ce n’est qu’à ce moment que le jeune homme prit conscience de son corps qui tressautait presque sous ses tremblements. Il secoua vivement la tête, cette nuit de novembre était particulièrement glaciale, certes, mais il faisait si doux à l’intérieur du palais et avec ce corps contre le sien et le feu devant lui, impossible d’avoir froid. L’homme sembla réfléchir et un sourire se dessina sur les lèvres.
« Alors… Serait-ce votre première fois avec un autre homme ? » Mista hésita et il ne savait même pas pourquoi, il se sentait juste embarrassé par sa propre virginité. Il finit par hocher la tête, l’homme le regarda, comme s’il cherchait en Mista la réponse à d’autres questions, puis il osa enfin, tout en continuant de le sonder de ses yeux taquins et presque inquisiteurs. « Ou bien… Serait-ce votre toute première fois ? » Mista n’eut même pas besoin de répondre, la couleur que prit son visage sous son embarras, ses yeux écarquillés, étaient une preuve suffisante pour l’inconnu qui se mit à rire. Mista rougit de plus belle, terriblement gêné et même honteux qu’on lui rappelle aussi brusquement cette naïveté qu’il tentait habituellement de cacher par de belles paroles.
« Je m’excuse, je ne voulais pas vous vexer. Il est rare que… Qu’un débutant ne vienne s’aventurer ici. Vous êtes soit bien informé ou alors vous avez des amis plutôt bien vus par la maîtresse de maison.
- Je ne sais même pas où je suis. », confia alors Mista, un peu pitoyable et penaud, provoquant une nouvelle vague d’hilarité chez l’autre.
« Bien, bien… Voilà qui me met dans une position assez délicate. Néanmoins et si vous y consentez, ce serait un honneur pour moi que de pouvoir vous déniaiser. », Mista n’avait qu’une envie, de se lever et de s’enfuir, de pleurer à chaudes larmes toute l’humiliation cuisante qu’il ressentait. Et pourtant, la main de l’homme qui caressait son visage, sa main si pâle, ses doigts longs et puissants, la peau légèrement rugueuse qui caressait dans une infinie tendresse la peau dorée de Mista, la manière dont il le regardait, droit dans les yeux, intrigué, un petit sourire aux lèvres… Plus question de s’enfuir, Mista sentit son propre désir enfler contre sa cuisse, camouflé par le bouffant de ses trousses. Alors il hocha rapidement la tête, acceptant l’offre du bel homme.
« Quel nom dois-je murmurer au creux de votre oreille ?
- Guido.
- Leone. »
Seulement quelques secondes auparavant, Mista ne connaissait même pas le nom de cet homme, à présent, il se laissait embrasser avec un abandon vertigineux, décidant d’arrêter de tenter de réfléchir, laissant son corps, ses instincts les plus primaires prendre le dessus. Il se sentit fondre dans les bras puissant de ce Leone qui entreprit de le dénuder avec une facilité déconcertante, ses vêtements glissant un à un de son corps pour échoir au sol dans un doux bruissement d’étoffe, le pourpoint et les trousses rouges assorties, puis sa fine chemise en drap, le laissant nu, sauf pour ses chausses bleu royal, maintenues par des rubans blancs au dessus des genoux.
L’homme se dévêtit à son tour, sa peau d’albâtre se plaquant contre celle de son nouvel amant. Mista, de ses mains avides, touchait chaque courbe, chaque muscle saillant de ce corps si différent du sien et pourtant si semblable. Le corps de Leone était un nouveau territoire à découvrir, le musc de sa peau, le sel de sa sueur, la chaleur de sa bouche sur son corps.
Quand maladroitement, mais avec un enthousiasme certain, il prit l’homme entre ses lèvres pulpeuses, ce dernier se mit à appeler son nom de la même manière que l’on psalmodie, une véritable litanie entrecoupée de gémissements, « Guido, Guido… Oh, Guido… », ses longs doigts enfouis dans ses boucles noires, pressant la tête du jeune homme plus près de son bas ventre, son sexe glissant plus profondément dans sa bouche. Mista n’avait jamais ressenti une telle ferveur, gémissant tout contre le sexe baigné de sa salive, sa main agrippant désespérément sa propre verge pour éviter de jouir ici et maintenant. Et quand Leone gicla enfin dans sa bouche, le napolitain l’accepta comme la sainte communion, avalant son foutre avec la plus grande déférence, les yeux baissés sur ses cuisses.
Mista avait l’impression d’être terriblement affamé, de Leone, de son corps, de ses baisers. Il voulait son sexe en lui, le suppliait de le prendre maintenant. L’autre rit, le poussant sur le divan qu’ils occupaient. Le beau et fébrile jeune homme se laissa manipuler comme une poupée bien sage, s’allongeant sur le ventre, relevant son bassin pour Leone.
« Patience Guido, patience. », marmonna l’homme d’une voix presque sévère quand Mista tendit son cul un peu plus vers Leone, se dandinant légèrement, il ne voyait pas son visage mais il le savait amusé. « Votre cul est divin, mais il y a certaines choses pour lesquelles il faut travailler si l’on veut être sûr que vous y trouviez tout le plaisir que vous recherchez. » Il ponctua sa phrase en assénant au rond derrière de Mista une claque sonore qui fit glapir de surprise le jeune homme. Des corrections, il en avait reçu maintes et maintes fois, cuisantes et humiliante, mais cette fessée là laissa Mista pantelant, tournant la tête vers Leone pour voir son petit sourire en coin, pendant que sa main frottait doucement la fesse rougie, effaçant dans un geste tendre la sensation de picotement qui subsistait sur sa peau.
La préparation que lui faisait endurer Leone était une douce torture qui sembla durer des heures, l’homme était patient, pour Mista il avait tout son temps, à force d’huile, grâce au baume de ses baisers sur sa bouche, il finit avec trois doigts en Mista, s’efforçant d’écarter et d’attendrir ses chaires. Il le savait, les doigts de Leone n’étaient qu’une fraction de ce qui l’attendait ensuite, mais il n’en pouvait plus d’attendre. Il voulait connaître l’extase le plus interdit, se donner entièrement à cet homme. Leone recourba ses doigts enfouis à l’intérieur de Mista, il ne cherchait plus à habituer le jeune homme à sa présence en lui, massant obstinément le même point en lui jusqu’à ce que Mista pousse soudain un gémissement étranglé, tournant la tête vivement vers l’autre homme, l’air ahuri. « Comment… je… encore.. ! », ordonna-t-il, laissant Leone pantois devant cet aplomb si soudain. Alors il continua de masser tendrement ce point si délicieusement sensible en Mista, sentant le jeune homme trembler de plaisir à chaque fois qu’il appuyait un peu plus fermement ses doigts contre cette petite poche de nerfs qui provoquaient d’exquis picotement dans tout le bas de son corps, le faisant remuer des hanches comme un beau diable, d’entre ses lèvres sortaient des plaintes de plaisir semblables à de petits miaulements.
Et puis, aussi vite que cela avait commencé, Leone retira ses doigts, laissant Mista terriblement vide et frustré. « Leone ! Pitié ! Encore ! », Ses supplications éhontées lui valurent une nouvelle fessée, un peu plus forte celle-ci, qui raisonna malgré le rire de Leone comme un avertissement pour le pauvre Napolitain.
« Allons, allons. Je ne peux tout bonnement pas vous laisser jouir ainsi, sans moi. Cela ne serait pas très juste. », Leone grimpa sur le divan, à genoux derrière Mista, « Il est temps de passer à la suite, mon bel ami. »
Mista ravala sa salive, sentant le sexe dur de Leone frotter contre son postérieur. Quand enfin, l’homme le pénétra, Mista hoqueta de surprise, les yeux exorbités, ses mains se crispant sur le brocard qui recouvrait le divan sur lequel il se tenait. Seul le bout de son sexe était en lui et Mista avait l’impression que son corps n’accepterait pas un centimètre de plus, comme si son corps entier allait se fendre en deux.
Immédiatement, Leone l’enlaça par derrière, le faisant se redresser pour mieux pouvoir le serrer contre lui, son bassin restant complètement immobile, couvrant les épaules et le cou de Mista de doux baisers, murmurant quelques tendresses à son oreille pour le réconforter. Et puis petit à petit, centimètres par centimètres, Leone parvint à se glisser en son amant jusqu’à la garde.
« Me voici en vous maintenant, totalement. Me sentez-vous ? » Mista soupira de soulagement en entendant cela. Leone le couvrait encore et toujours de baisers, sa main saisissant délicatement le sexe Mista, le branlant pour lui redonner consistance, utilisant n’importe quel petit stratagème pour détendre le plus possible son amant. « Vous êtes si chaud et étroit, je ne m’étais vraiment pas trompé en disant que vous êtes divin. »
Mista avait encore le souffle court, mais les mots de Leone et son nez qui chatouillait son oreille tirèrent quelques gloussements du jeune homme qui, à force de tendresses, ne sentait presque plus l’inconfort de Leone en lui, tout ce qui subsistait, c’était la sensation d’être complètement rempli par la présence de Leone en lui.
« Ahh… vous revoilà enfin. J’ai eu peur de vous avoir perdu à tout jamais. Et dire que vous étiez sur le point de jouir quelques instants plus tôt.», murmura Leone, ravi alors que sa main rendait petit à petit toute sa vigueur au sexe de Mista, ses longs doigts le flattant de délicieuses caresses. « Vous sentez vous prêt, Guido ? Je ne pense plus pouvoir me retenir bien longtemps de vous baiser. »
Mista se mordit la lèvre, poussant son cul un peu plus contre le bas-ventre de Leone. « Je vous en supplie, allez-y. »
Leone lui était obligé. Sa main chaude se posa dans le bas du dos de Mista, le poussant doucement en avant jusqu’à ce que le jeune homme se retrouve à nouveau à quatre pattes sur le divan, les reins creusés, le cul tendu vers Leone dont les mains agrippaient fermement les hanches
Doucement, Mista sentit son amant glisser hors de lui, il n’eut même pas le temps de soupirer que Leone poussait à nouveau en lui, répétant plusieurs fois la parade, comme pour s’assurer que Mista était réellement prêt pour lui, ses petits halètements n’étaient pas suffisants pour le rassurer. « Guido, parlez-moi, mon ange. »
Mista se tourna vers son amant, regardant par-dessus son épaule l’homme qui le besognait, ses longs cheveux d'argent ondulant avec chacun des mouvements de son corps.
« Leone… », gémit-il enfin, les yeux humides, les lèvres entrouvertes et débordant de doux petits soupirs. Une véritable vision de débauche. C’était tout ce dont Leone avait besoin, ses mains se crispant un peu plus sur les hanches de Mista, se mouvant plus rapidement. Mista était incapable de ne pas gémir, Leone laissait en lui un feu qui le consommait entièrement, qui avait transformé la douleur qu’il avait ressentie en ce plaisir si complexe, cette sensation d’être possédé entièrement qui lui donnait l’impression de bouillir de l’intérieur. Il n’entendait plus que ses propres gémissements qui le faisaient parfois rougir de honte tant ils étaient bruyants et pathetiques, le bruit du claquement de la peau de Leone contre la sienne, qui le baisait à chaque fois plus rapidement et plus brutalement, et les grognements de son amant derrière lui, bien plus discrets que ceux de Mista qui prenait goût à une vitesse folle à son nouveau sort. Leone ne disait rien, mais c'était comme s’il goûtait au paradis en étant en Mista, se plongeant toujours plus profondément dans son cul si étroit, plus vite et plus fort.
Après un moment, Mista finit par ne plus en pouvoir, ses bras ne supportaient même plus son propre poids, le forçant à laisser le haut de son corps retomber contre le divan, la joue écrasée contre le coussin recouvert de soie, il ne pouvait rien faire d’autre que de subir, appelant le nom de Leone désespérément.
Leone releva un genoux, se redressant légèrement pour surplomber un peu plus le corps de son jeune amant prostré sous le sien. Ses coups de reins se firent alors moins rapides mais plus profonds, se retirant presque avant de s’enfoncer en Mista d’un mouvement rapide. La position était plus que parfaite, lui permettant enfin de frotter à nouveau tout contre ce sommet du plaisir en Mista, l’entendre gémir comme un véritable giton, sentir son divin cul se resserrer tout autour de sa queue et jouir, jouir à ne plus en finir.
Les yeux de Mista roulaient dans ses orbites, il avait l’impression d’être possédé, inondé par ce plaisir violent qui faisait battre son sexe contre son ventre, sa voix était rauque à force de gémir le prénom de Leone qui lui faisait actuellement voir des étoiles tant les sensations étaient intenses, démentes. Il avait l’impression d’être sur le point de mourir, de mourir de plaisir. Il savait qu’il allait jouir d’un instant à l’autre mais il n’avait pas la force de prévenir son amant, laissant le plaisir se déchaîner en lui, de son bas ventre à travers la totalité de son corps, le faisant se répandre sur la soie qui recouvrait la banquette, la tâchant de son plaisir qui n’en finissait pas de couler.
Leone n’avait pas besoin de beaucoup plus, assénant quelques brusques coups de reins avant de jouir, enfoui profondément en Mista, ses hanches bougeant de manière erratique, se libérant en un cri rauque.
Ensuite, tout redevint calme, sauf pour leur respiration laborieuse, le sang qui battait follement aux oreilles de Mista. Ils restèrent ainsi un long moment, le poids du corps chaud de son amant contre son dos, sa respiration qui se calmait doucement contre sa peau, ses mains qui caressaient tendrement son corps. Il sentit Leone doucement se retirer de lui, arrachant à Mista une petite plainte bien triste. Il se sentait terriblement vide à présent alors que Leone le quittait, le bruit feutré de ses pas s’éloignant sur le sol en marbre, le laissant seul avec son foutre qui dégoulinait le long de l’intérieur de ses cuisses, il eut soudain l’impression d’être le plus seul et malheureux des amants à cet instant tant la redescende était rude.
Une morsure froide contre son postérieur le fit glapir et sursauter violemment. Il se redressa et se retourna vivement, Leone s’était assis derrière lui et essuyait avec un linge humide les traces de leur jouissance entre les cuisses de Mista. « Allons, calmez-vous. Que vous arrive-t-il ? », lui demanda l’homme, surpris par l’attitude du jeune homme.
« Je… J’ai vraiment cru que vous vous en étiez allé. », répondit Mista, penaud.
- En vous laissant dans un tel état ? Voyons, je n’oserais jamais. »
Leone aida Mista à s’allonger sur le dos contre le divan, son corps engourdi et courbaturé après être resté si longtemps dans une position si peu confortable. L’homme se blottit tout contre lui, partageant avec lui sa chaleur, caressant tendrement sa peau dorée, embrassant sa mâchoire anguleuse. Mista se pressa un peu plus contre Leone, ses paupières se faisaient de plus en plus lourdes et les douces attentions de son amant n’aidaient pas à le tenir éveillé.
Au bout de quelques heures, Mista émergea à nouveau. Il essuya sa joue où un peu de bave avait coulé pendant qu’il dormait profondément d’un sommeil sans rêves et très reposant. Il lui fallut quelques instants pour se rappeler où il était. Une couverture bien chaude avait été déployée sur lui, du feu dans la cheminée ne restait plus que des charbons ardents qui projetaient une lumière feutrée autour de l’âtre.
Il se redressa, étirant ses membres gours, frottant ses yeux encore lourds de sommeil. Il leva la tête et aperçut Leone qui s’approchait de lui, il était à nouveau habillé, du moins, il avait remis sa longue chemise blanche en drap.
« Vous êtes enfin réveillé. Vous dormiez comme un ange, je n’ai pas eu à cœur de vous réveiller. », Leone s'assit au bord du divan, lui tendant un gobelet rempli d’eau que le jeune homme accepta avec plaisir et vida en quelques goulées avides.
Il remarqua soudain derrière Leone, assise à la petite table au centre du salon, une jeune femme richement vêtue. Mista se cacha pudiquement avec sa couverture, lançant un regard affolé à Leone.
« Allez, debout. Il serait très impoli de ne pas saluer notre hôtesse. Dépêchons. », Leone tira Mista hors de la banquette, riant de son inconfort, le regardant se dépêtrer avec sa couverture alors qu’il le poussait vers la jeune femme. Le pauvre jeune homme manqua même de tomber en se prenant les pieds dans cette maudite couverture, bien sûr Leone l’avait rattrapé de justesse, mais cela n’enlevait rien à l’embarras qu’il ressentait d’être présenté de cette manière à cette dame.
« Abbacchio, par pitié, cessez de torturer ce pauvre garçon. », malgré son air contrit, il était clair que la jeune femme s’amusait de l’embarras de Mista. C’était une beauté aux yeux noisettes, à la bouche pleine et au nez droit et franc. Ses cheveux bruns étaient cachés sous sa coiffe en velours sombre assorti à sa robe, ornée de perles et de broderies. Ses délicates épaules nues étaient couvertes de la plus fine des mousseline brodée.
« Guido, laissez-moi l’honneur de vous présenter Mirella Galvani, certainement la femme la plus puissante de Bologne et maîtresse de ce Palazzo. »
Ce nom, Mista l’avait entendu dès son arrivée à Bologne, c’était donc la fameuse courtisane qu’un des plus riches marchands de Bologne avait épousé juste avant sa mort. Il n’avait eu aucun enfant, incapable tout au long de sa vie de procréer et elle n’avait aucune famille, ce qui lui avait permit de jouir de cette colossale fortune comme bon lui semblait. Cette jeune veuve s’était faite protectrice des arts et était connue pour ses goûts dispendieux, sa garde-robe inépuisable et ses fêtes au parfum de scandale. Mista s’était imaginé quelque vieille rombière vulgaire, mais cette jeune rose était aussi fraîche que la rosée et sa beauté et sa grâce surpassait celle de toutes les princesses du royaume.
« Et donc voici ce pauvre lionceau que vous avez croqué à vous tout seul ce soir.
- G-Guido Mista, madame ! », bégaya-t-il, se hâtant de courber gauchement l’échine devant cette jeune femme qui n’avait pas plus de six ans de plus que lui, « Je ne suis que l’humble apprenti du libraire Zeppeli à Naples. Plus que libraires, nous sommes une entreprise d’édition et d’impression, seule la reliure est confiée à un artisan en qui nous avons toute confiance ! »
Cette annonce tonitruante fut suivie d’un lourd silence stupéfait où Abbacchio et la Galvani se contentèrent de regarder Mista d’un air ahuri. Leurs regards coulèrent l’un vers l’autre pendant un instant puis leur visage se fendirent d’un sourire avant que leurs épaules ne se mettent à trembler et qu’ils soient secoués d’un rire tonitruant. Ils riaient tant et si fort que cela en devenait vexant pour le pauvre garçon qui s’était renfrogné dans sa couverture, le visage cramoisi.
« Oh, Abbacchio ! », la jeune femme essayait tant bien que mal de se tirer de son hilarité, sa poitrine se gonflant avec les grandes respirations qu’elle prenait. Finalement, elle posa la main sur l’épaule de Leone dont le visage se tordait encore dans un rictus rieur, comme pour éviter de défaillir, « Vous n’aviez pas menti, ce garçon est terriblement charmant… Vous êtes bien égoïste de vous l’être accaparé. »
Abbacchio s’était redressé, la crise de rire était passée et même s’il souriait toujours, le regard qu’il posait sur Mista était différent, bien plus proche de celui doux et grave avec lequel il avait considéré le jeune homme avant qu’ils ne couchent ensemble.
« Et bien je dois avouer que j’ai été bien égoïste, en effet. Ce très cher Guido possède des atouts bien charmants dans lesquels je me suis peut-être un peu trop perdu. » d’une main, il fit pivoter Mista sur lui-même, le jeune homme se retrouva alors dos à la Galvani et d’un geste sec, Leone tira sur la couverture dont s’était pudiquement paré le pauvre garçon, le faisant sursauter. Il tenta vainement de récupérer la couverture pour se couvrir à nouveau, mais l’autre homme, bien plus fort que lui, le tenait fermement en place. Il sentit la main chaude de Leone glisser le long de son dos jusqu’à son fessier rond et ferme, si délicieusement rebondi, caressant du bout des doigts la peau dorée, la couvrant de frisson. Mista dû se mordre la lèvre pour étouffer une petite plainte qui menaçait de poindre d’entre ses lèvres.
Entre les mains de Leone Abbacchio, il avait l’impression d’être un objet, une poupée que l’on admirait, avec qui l’on jouait ou même parfois brusquait un peu. Et surtout, tout comme une poupée, Mista était incapable de se défendre ou de répliquer. En d’autres lieux, d’autres circonstances et s’il ne ressentait pas ce désir violent pour Leone, Mista aurait battu jusqu’à la pulpe quiconque aurait risqué un geste déplacé sur sa personne.
Mais en cet instant, Mista ne pouvait que constater la manière dont petit à petit son sexe se redressait sous l’effet des caresses de Leone, de sa main qui soupesait tendrement une fesse charnue, comme pour démontrer à son amie les qualités de Mista.
« Je comprends, je comprends. », Affirma la jeune femme avec quelque chose d’admiratif dans la voix.
- Comment refuser toute mon attention à quelque chose d’aussi exquis, n’est-ce pas ? » reprit Leone, « Mais ce n’est pas la seule chose admirable que possède notre jeune ami, maintenant je regrette un peu de ne pas en avoir encore profité plus tôt. Alors, laissez-moi vous en faire cadeau. »
À nouveau, il fit pivoter Mista sur lui-même pour exposer le reste de sa nudité au regard critique de la jeune veuve. Sa main si pale par rapport à la carnation du napolitain glissa le long du galbe de son torse, descendant sur son estomac plat et ferme, le long de l’heureuse traînée sombre qui partait de son nombril pour plonger jusqu’à son sexe autour duquel la main blanche et les longs doigts d’Abbacchio s’enroulèrent doucement, entourant sa base. Mista poussa un petit soupir qui lui sembla atrocement bruyant dans le silence du salon, son sexe tressautant sous les délicieux assauts de la main de l’homme.
Le regard de Mista osa s’aventurer sur le visage de la Galvani qui observait avec une fervente intensité la scène que lui offraient Leone et Mista, ses lèvres roses entrouvertes dans une moue béate, les joues rougies, la main agrippant le tissus épais de sa jupe.
« Alors ? » , La voix d’Abbacchio rompit le charme, la jeune femme se ressaisit immédiatement.
- En effet des… Qualités méritent d’être relevées. Voilà qu’une fois de plus vous m’offrez tout sur un plateau, mais ne faudrait-il pas demander à Signore Mista son avis ?
- Non. », Répliqua purement et simplement Leone, il n’y avait qu’à regarder Mista, avachi contre l’homme dans son dos, son regard était encore fuyant et timide, mais son corps était complètement désinhibé, les membres relâchés dans la confiance la plus aveugle pour Leone et ses mains sur sa peau.
- Bien, puisque cela est convenu, allons à ma chambre.»
D’une des poches secrètes cachées entre les plis de sa jupe, Mirella Galvani produisit une petite clé ouvragée qu'elle planta directement dans un mur au coin de la pièce. La clé tourna dans la serrure dissimulée entre les décorations de stuc qui ornaient le mur et une petite porte secrète s’ouvrît, menant à un couloir complètement plongé dans l’obscurité dans lequel la jeune femme navigua avec aisance jusqu’à ouvrir une autre autre petite porte dérobée.
Abbacchio poussa Mista à la suite de la maîtresse de maison, l’étroit couloir menait à une grande chambre où il faisait trop sombre malgré les bougies pour pouvoir distinguer l’opulence du lieu, Mista nota tout de même l’énorme lit qui trônait au centre de la pièce.
« Je vais devoir appeler ma femme de chambre pour qu’elle m’aide à me déshabiller.», annonça Mirella Galvani en faisant tinter une petite cloche posée sur sa commode.
- C’est ridicule, ne pouvons-nous pas vous aider ?
- La dernière fois que vous avez essayé de m’aider, Abbacchio, j’ai dû faire porter ma robe chez la couturière tant les dégâts étaient importants. »
Mista vit Leone rouler des yeux, il fit quelques pas et se vautra sur le lit. « Alors je suppose que nous vous attendrons.
- Absolument pas, commencez sans moi. Cela ne sera pas long. Et puis vous le savez, j’aime regarder de beaux garçons ensemble.»
Leone fit un petit signe à Mista qui était resté planté au milieu de la pièce à attendre qu’on le remarque. « Guido, vous avez entendu madame. Commençons. » Mista rejoignit Abbacchio sur le lit et derrière lui, une jeune femme plus discrète qu’une souris s’introduisît dans la chambre par une autre porte dérobée, se dirigeant directement auprès de sa maîtresse et sans qu’aucun mot ne fut nécessaire, elle se mit à défaire les boutons dans le dos de la robe de la jeune femme, commençant à la déshabiller. Mirella Galvani restait droite et impassible, sa jeune servante l’aidant avec efficacité à retirer ses atours et bijoux pendant que la jeune veuve gardait les yeux braqués sur Abbacchio et Mista dans le lit.
Ces derniers avaient commencé à batifoler ensemble, le bruits de leurs baisers s’élevant dans la pièce, suivis par ceux de leurs doux soupirs à mesure où leurs mains s’enhardissaient, caressant avec empressement le corps l’un de l’autre. La bouche de Leone quitta celle de Mista, dérivant le long de sa mâchoire puis de son cou, le jeune homme glissant ses doigts dans ses longs cheveux couleur de lune, pareils à des fils de soie. Il se mordit la lèvre en sentant les dents de Leone sur sa peau, sa main sur son sexe, ses yeux s’ouvrirent et son regard tomba directement sur celui de Mirella Galvani qui le regardait de ce regard si intense que Mista se sentit obligé de baisser les yeux. Elle sourit amusée, devant ce pauvre garçon encore tout ému de se trouver nu devant une femme.
Elle ne portait plus que sa fine chemise sur elle et sa servante était en train de défaire sa coiffure, retirant épingles et défaisant la tresse qui était auparavant cachée sous le voile de sa coiffe, libérant ses longs cheveux bruns qui ondulaient jusqu’à sa taille. La femme de chambre fit un pas en arrière pour admirer son travail avant de s’éclipser par la même petite porte dérobée de par laquelle elle était apparue.
Leone redressa sa tête en sentant le matelas ployer légèrement derrière lui, il adressa un petit sourire à son amie qui avançait doucement sur ses genoux jusqu’à eux. Leone se poussa, passant derrière Mista, comme pour laisser le champs libre à l’ancienne courtisane qui n’avait d’yeux que pour ce sublime napolitain aux yeux noirs et aux boucles en batailles.
Sa main fine et gracieuse se posa contre sa joue, caressant la peau douce, la mâchoire carrée, glissant un pouce sur ses lèvres humides et vermeilles de baisers. Et pourtant, Mista n’osait même pas lever les yeux vers elle, sa beauté qui irradiait même dans la chambre éclairée par quelques bougies l’intimidait
« Par Dieu tout puissant, que vous êtes timide… », murmura-t-elle avec un petit sourire cajoleur, « Veillons à ce que vous ne le soyez plus à la fin de cette nuit. », ses lèvres se posèrent sur celle de Mista qui ne put retenir un soupir. Il sentit les mains de la jeune femme attraper les siennes, guidant son bras autour de sa taille fine et l’autre contre sa poitrine.
Mista était comme pris en étaux entre le corps ferme et solide d’Abbacchio dans son dos et celui si doux et chaud de Mirella tout contre le sien, il baignait dans leur chaleur, respirant le parfum de leur peau, goûtant l’haleine chaude et sucrée de son amante, sentant la bouche avide de Leone embrasser toujours plus bas le long de son dos.
La nuit fila ainsi, ses amants ne le lâchant jamais très longtemps, le couvrant à tout moment d’attention, le menant à la baguette dans ce véritable enseignement du plaisir. Si Abbacchio et la Galvani étaient de patients professeurs, Mista était un élève accompli, dont la bouche, les mains et le sexe l’aidaient à récolter les plus beaux honneurs qui prenaient la forme de son nom, susurré de la plus douce des manières. Il embrassa et baisa ses deux comparses jusqu’à en perdre la tête, voyant sur leur corps s’écrire la carte du plaisir qu’il avait mémorisée de tout son être. Ses mains gauches et timides plus tôt, s’étaient parées d’un tout nouveau savoir, le plus sensuel, le plus précieux qui soit.
Le lendemain, Mista s’éveilla entre eux, la joue pressée contre le pectoral ferme d’Abbacchio, Mirella tout contre son côté, le visage enfoui dans son cou. Il redressa un peu la tête, par la fenêtre, le soleil semblait être haut dans le ciel, il était définitivement bien plus de midi. Soudain, il se redressa, d’un seul coup, faisant sursauter ses deux amants endormis à ses côtés.
« Sommes-nous attaqués.. ? Où est ma dague.. ? », Murmura Abbacchio, la tête écrasée contre l’oreiller.
- Que vous arrive-t-il Guido ? », Demanda Mirella, beaucoup plus lucide que leur comparse, se redressant contre le montant du lit, frottant ses yeux comme une enfant.
Qu’elle était belle… Qu’il était beau ! Même encore plongé dans le miel du sommeil, Mista n’avait qu’une envie, celle de les embrasser si tendrement et de les prendre dans ses bras pour les forcer à se rendormir auprès de lui, tout contre son cœur chaud et ravi.
« Je dois partir.
- Quoi ?! », Répondirent à l’unisson les deux autres.
- J’avais promis de me remettre en chemin au petit matin, je vais être en retard.
- En retard ? Avez-vous une quelconque obligation qui vous force à retourner à Naples ? », demanda Leone qui à son tour s’était redressé, les sourcils froncés.
- Et bien… », Mista jouait nerveusement avec le drap ramassé autour de sa taille. « Le trois décembre, le maître Zeppeli donne une fête pour mon dix huitième anniversaire. »
- C’est votre anniversaire ? Oh mais vous devez à tout prix fêter cela ici ! Nous organiserons une fête, un dîner, je ne sais pas… Oh, ce serait si excitant ! », la jeune femme était extatique, serrant les mains de Mista dans les siennes.
- Je… j’adorerai cela, vraiment, de tout mon cœur ! Mais je dois vraiment rentrer.
- Nous verrons cela. Je ne peux pas vous laisser partir le ventre vide.
- Et sans un bon bain. Ou des vêtements propres. » ajouta Leone, se levant du lit pour aller jusqu’à la fenêtre, s’étirant comme un chat, offrant sa nudité aux rayons du soleil et accessoirement aux badauds qui passaient devant le palais.
Vers quatorze heure, Mista s’était attablé devant un copieux déjeuner à la table de son hôtesse avec Abbacchio, il était propre et portait des vêtements qui n’étaient pas les siens mais lui seyaient tout comme. Une trentaine de minutes plus tard, un messager sortait à la hâte du bâtiment, dans sa sacoche, un message destiné à Guglielmo ‘William’ Zeppeli à Naples, annonçant que Guido Mista était invité à rester une semaine entière à Bologne chez Madame Mirella Galvani qui voulait lui faire la commande d’un onéreux ouvrage.
La semaine passa à une vitesse folle, un véritable flou de débauches où jamais Mirella et Abbacchio ne quittèrent les côtés de Mista, main dans la main, avançant dans les eaux troubles du désir. Mista avait trouvé en ses deux nouveaux compagnons deux âmes sœurs, un véritable coup de foudre de l’âme et des corps. Au plus sombre de la nuit, allongé entre eux dans le grand lit de Galvani, Mista pensait qu’ils formaient tous les trois une bien étrange troupe. Un apprenti libraire tout juste sorti de la pureté de son adolescence, une ancienne courtisane plus riche et puissante qu’aucun homme d’Italie et un assassin, si jeune encore et pourtant déjà marqué par la vie et la tragédie.
Il aimait leur regard énamouré sur lui autant qu’il aimait leur rendre tout cet amour et ce plaisir, il ne se considérait même pas à proprement parler comme étant amoureux de ces deux là, mais leur relation était plus belle et enrichissante que tout ce qu’il avait osé espéré avoir un jour. Même dans la dissolution la plus totale, il ne pouvait pas les voir autrement que comme deux anges envoyés par Dieu lui-même. Il n’oserait jamais le leur dire, il avait trop peur de les entendre rire.
Bien vite pourtant, cette semaine si parfaite, si chaude au cœur même de l’hiver, prit fin. Mista avait chargé au petit matin toutes les marchandises qu’il avait accumulées lors de son séjour sur les flancs de son cheval.
« Revenez nous dès que vous le souhaitez, vous serez toujours le bienvenu ici. » Mista sourit chaleureusement à Mirella Galvani, du haut de son cheval, son sourire franc et plein de joie malgré l’heure des au revoir qui sonnait maintenant, fier et droit sur sa monture, il semblait déborder d’une confiance en soi déconcertante.
« Je n’aurais pas le temps de vous manquer que je serais déjà de retour !
- Vous pensez réellement que vous allez nous manquer ? Allons bon ! », Railla Abbacchio, un petit sourire aux lèvres.
Mista lui fit un petit clin d’œil et ses jambes frappèrent doucement contre les flancs du cheval qui se mit à trotter immédiatement. Le jeune homme salua une dernière fois ses amants avant de disparaître au loin.
Restés seuls et silencieux devant l’entrée du Palazzo, Mirella et Abbacchio finirent par soupirer de concert.
« C’est stupide mais… Je suis complètement folle de ce garçon. », elle soupira à nouveau, s’appuyant contre l’épaule d’Abbacchio, complètement las sous la lourdeur de cette révélation.
- Je sais, je sais… Moi aussi. », Admit Abbacchio, posant sur la couronne brune de ses cheveux un tendre baiser avant de la raccompagner à l’intérieur de sa demeure.
Quand il arriva enfin à Naples, au terme d’un périple de cinq jours, éreinté mais heureux d’être enfin à la maison, l’accueil que lui réserva son maître ne fut pas celui auquel il s’attendait. Le vieux Zeppeli était fou de rage de l’escapade de son apprenti, peu importe la commande qu’il ramenait avec lui, peu importe les précieuses marchandises qu’il rapportait de Bologne.
Le 3 décembre, Zeppeli et ses invités avaient attendu toute la journée la venue du jeune homme pour que finalement, un messager dépêché de Bologne arrive à sa place, porteur du message annonçant son retard d’une semaine.
« Tout ça pour quoi ? Tout ça pour aller tremper ta queue dans quelques putains, ce qui ne fera jamais de toi réellement un homme non plus ! Ne vient pas te plaindre quand tu t’apercevras que tu as attrapé la chaude pisse.» Il ne comprenait pas, il ne comprenait rien et Mista n’était absolument pas enclin à essayer de lui expliquer la beauté de ce qui s’était accompli lors de son voyage.
« Ne me prends pas pour un idiot, Guido. Des filles de la trempe de ta Galvani, j’en ai connu des tas. Et à quoi ça m’a mené ? À rien, à la ruine, au péché, à la maladie ! Si ta pauvre mère savait, elle qui est venue exprès à Naples pour fêter ton anniversaire et à qui tu manques tant.
- Ma mère n’a rien à voir avec cette affaire qui ne concerne que moi. J’irai la voir bientôt pour la remercier et m’excuser auprès d’elle pour mon absence. », Mista rongeait son frein, il serrait les poings, il refusait de se mettre en colère contre Zeppeli pour qui il avait tant de respect, malgré toutes ses attaques d’une bassesse sans égal et tout le venin qu’il crachait.
« Tu sais, Guido, je suis très déçu. Jusque là tu avais été exemplaire. À ton anniversaire, je voulais annoncer que tu n’étais désormais plus un apprenti, mais il faut croire que je m’étais trompé. Tu es encore trop immature et impulsif. Nous attendrons encore quelques années de plus. Aussi, tu ne partiras plus en voyage aussi loin sans moi. C’était stupide de ma part de te laisser seul aussi souvent, irresponsable aussi. » Zeppeli traîna sur Mista un regard fatigué et s’en alla dans l’arrière boutique, ne laissant même pas à son apprenti la possibilité de répliquer.
Les ongles de Mista imprimaient dans ses paumes des demi-lunes, son visage brûlait sous l’émotion, il aurait voulu hurler, mais il ne pouvait pas. Ses pas le dirigèrent dans l’imprimerie vide et tranquille où ses poings rageurs brisèrent quelques planches et laissèrent ses phalanges ensanglantés.
Bien vite, il prit la décision de louer sa propre chambre hors de la demeure de Zeppeli. Il ne supportait plus le regard accusateur de l’homme sur lui lorsqu’il rentrait trop tard à son goût, les sous-entendus désagréables dès que Mista adressait la parole à une femme devant le vieux libraire.
À quelques rues de là, il trouva au-dessus de l’échoppe du tailleur qui lui faisait ses vêtements une petite chambre flanquée d’un cabinet et une cuisine. C’était amplement suffisant pour Mista qui accepta immédiatement l’offre du tailleur et déménagea aussitôt à l’étage. Bien évidemment, le déménagement de son apprenti provoqua à nouveau la colère de Zeppeli. Un apprenti qui quittait le giron de son maître, c’était impensable. Et pourtant, Mista mettait un point d’honneur à arriver à l’heure, à effectuer ses tâches avec autant de sérieux qu’auparavant, à respecter chacun des termes de son contrat, au grand dam du libraire qui n’avait rien à redire quant au comportement de son apprenti.
Mista consacrait de longs moments de son temps à écrire des lettres enflammées à Mirella Galvani à la lumière d’une bougie, dans sa petite chambre solitaire. Même s’il ne les adressait pas à Abbacchio, les lettres pouvaient pourtant être constituées de pages entières où il couvrait l’homme de louanges et lui adressait ses plus doux sentiments, il espérait que Mirella Galvani les lui lisait, qu’il manquait à ses premiers amants autant qu’ils lui manquaient, qu’ils partageaient ce même sentiment déchirant quand au fait de ne pas savoir quand ils se reverraient.
Et puisque dans ses réponses, la jeune veuve enjoignait Mista à aimer, à vivre à donner autant de plaisir qu’il pouvait en recevoir et à ne jamais cesser de sourire, c’est ce qu’il fit, s’acoquinant avec artistes et autres jeunes gens de passages qui gravitaient autour de l’université. Mista avait beau ne pas être un garçon de bonne naissance, son caractère facile, débonnaire, ses beaux vêtements et le carnet d’adresse qu’il s’était constitué à la librairie lui permettait de graviter parmi les cercles privilégiés qui aimaient se vautrer dans la fange dès que le soleil déclinait et dont la chaleur des tavernes, tripots secrets et autres endroits emplis de beaux visages attiraient leurs corps fébriles.
Parfois il se surprenait à chercher inconsciemment la beauté gracieuse de Mirella Galvani ou le corps statuesque d’Abbacchio chez ses amants d’un soir, en vain. Il pouvait passer des heures à baratiner des courtisanes de bas étages et les écouter glousser aux histoires invraisemblables qu’il racontait, mais jamais elles n’étaient capable de faire preuve de cet esprit et de cette intelligence que Mista recherchait. Mista devait arrêter de poursuivre des chimères, le souvenir de ses amants était si doux, la comparaison avec les autres était impossible.
Mista garda ce rythme effréné pendant près de deux ans. Deux ans pour pouvoir faire le tour de ce qu’avait à lui offrir Naples, jusqu’à en être blasé, deux ans à écrire tous les mois à Mirella Galvani, pour qui ses sentiments semblaient se flouter de jours en jours, jusqu’à en ressembler à une tache humide d’aquarelle. Il se sentait seul, même lové entre plusieurs amants éphémères.
Un soir, pas encore tout à fait ivre malgré l’heure avancée, alors qu’il sortait d’une taverne, prêt à retourner dans sa couche pour s’abandonner aux bras de Morphée au moins jusqu’au lever du soleil, il fut interpellé par une rixe. La vie nocturne bouillonnante de Naples apportait son lot de plaisir et de fête, mais il était très fréquent que du sang soit versé même au milieu des scènes de liesse. Mista les évitait, il se connaissait parfaitement et savait que sa personnalité naturellement agréable pouvait révéler, lorsqu’il le fallait, une partie plus sombre et sanguine, un homme complètement différent, à la froideur effrayante qui ne retenait pas ses coups.
Alors malgré son envie de se reposer, son sang ne fit qu’un tour lorsqu’il vit qu’ils étaient à trois contre un et que l’un des assaillants avait sorti une lame. Il ne savait pas pourquoi ces hommes se battaient, il s’en fichait éperdument. Alors il se précipita, attrapant le premier homme par derrière, par les cheveux et le propulsant contre le mur le plus proche, tête la première. C’était lâche, d’attaquer par derrière, mais il le savait au fond de lui, ces hommes n’avaient pas d’honneur et étaient capables du pire. L’effet de surprise était total, même la victime sembla hésiter pendant un instant en voyant ce fou furieux s’élancer sur ses propres adversaires, avant d’attraper un des hommes par le col et de lui décocher quelques coups dans la mâchoire à son tour. Un cri retenti, l’homme armé lâcha sa lame, le poignet violemment tordu par la puissante main de Mista qui lui porta ensuite un coup violent à la tête.
« Qui diable êtes-vous donc ? », demanda l’homme, complètement abasourdi, regardant Mista avec des yeux ronds, puis observant ses trois assaillants, gémissants au sol.
« Guido Mista. Vous pouvez m’appeler Mista, monsieur.
- Michaelangelo Merisi. Peut-être avez-vous entendu parler d’il Caravaggio ? »
Malgré la lueur d’espoir dans les yeux de l’homme, Mista haussa les épaules et ils échangèrent une poignée de main ferme et fraternelle. Derrière eux s’éleva une clameur : « La police arrive ! La police ! »
« Ne traînons pas ici, venez ! Mon atelier n’est pas loin. », l’homme attrapa Mista par le bras, l’enjoignant à le suivre dans les rues étroites et tortueuses de Naples. Mista ne savait pas pourquoi, mais il faisait confiance à cet homme plus âgé aux traits tirés et aux boucles folles.
Le lieu où l’avait emmené Merisi sentait la poussière et fortement l’essence de térébenthine. L’homme alluma à la hâte quelques bougies, de peur que son invité ne trébuche sur le désordre ambiant.
Quand ses yeux s’habituèrent à la lumière faible et chaude des bougies, Mista comprit alors. Merisi était un artiste, un peintre. Sa table était encombrée de pinceaux, de palettes où la peinture avait complètement séché, de feuilles remplies de croquis, de femmes aux visages graves et de jeunes hommes aux joues rondes.
« Venez, asseyez-vous et buvez avec moi. » Merisi plaça sur la table deux verres et une bouteille, il n’en fallait pas plus pour que Mista se sente à l’aise, comme chez lui. Qui était-il pour refuser une telle invitation?
Ensemble ils parlèrent de femmes, d’inaccessibles et célèbres courtisanes, de la délicieuse Fillide Melandroni qui posait pour Merisi à Rome, il se confia à propos d’un beau jeune homme, Mario Minniti, qui était aussi son modèle et amant, jeune peintre à peine plus âgé que Mista. Mista avait les yeux qui brillaient, alors Merisi continua à déblatérer sur sa folle vie, sur les castrats du cardinal à la peau douce comme de la soie et qu’il devait faire passer pour des chérubins et des saints sur ses tableaux. Alors Mista se confia aussi, avec des étoiles pleins les yeux, évoquant ses premiers émois avec un terrible assassin et la plus belle et puissante des femmes d’Italie, à quel point Naples l’ennuyait à présent et de ses envies de vagabondages autour de la Méditerranée. Merisi buvait ses paroles, enchanté d’avoir rencontré un jeune homme de sa trempe, sanguin et passionné, avec un fort penchant pour le drame et le romantisme.
Il fit revenir le garçon le lendemain même. Il était touché par sa beauté si garçonne, ses beaux traits secs et anguleux, sa peau dorée et ses yeux sombres qui lui donnaient des airs de maure. Dans un accès d’euphorie, Merisi le prit même comme modèle. Il avait besoin d’un satyre, d’une figure dionysienne qui n’avait pas l’air d’un bel enfant aux joues trop rondes, mais pas non plus d’un vieil homme rongé par ses mœurs décadentes. De plus, le sujet était populaire auprès de ses commanditaires.
Mista se prêta au jeu, curieux d’imaginer couches après couches de peinture à l'huile, les coups de pinceaux et de brosses donner naissance à un satyre aux yeux sombres et lascifs, aux boucles brunes en batailles sur la petite toile vierge. Il serrait amoureusement l’amphore que le peintre lui avait confié, regardant le peintre de son regard le plus languide. Malheureusement, le lendemain même, Merisi lui annonça une dispute avec Mario, son amant, au sujet même du tableau. Une affaire de jalousie pure d’une stupidité effarante. Mista, gêné et déçu, ne sût jamais ce qu’il advint de l’ébauche du tableau.
Alors Merisi décida de garder la beauté si charmante du jeune homme pour lui seul. Chaque soir, alors que la nuit était déjà bien avancée, ils se retrouvaient à l’atelier du peintre. Quand ils n’avaient rien à se dire, Mista le regardait peindre en silence ou bien Merisi lui apprenait à jouer de la guitare. Mista n’était pas mauvais élève et il se fit même faire à son tour une guitare pour pouvoir accompagner le peintre.
Elle était simple, il avait demandé au luthier à ce que l’instrument ne soit pas couvert d’aucune fioriture, laissant le bois clair, léger mais solide, nu, presque brut. Ainsi, rien ne pouvait distraire le regard des doigts habiles de Mista qui dansaient adroitement sur les cordes, pinçant et grattant de manière presque cajoleuse les fils tendus. Alors que les jours rallongeaient et que le vent qui soufflait dans les rues était moins rude, plus chaud, Mista ouvrait la fenêtre de son petit appartement et grattait les cordes distraitement en regardant la voûte céleste se couvrir peu à peu d’étoiles. Sous sa fenêtre, les passants semblaient ralentir, levant le nez vers Mista, vers les étoiles.
Un soir, alors que Mista était venu à l’atelier pour montrer ses progrès à Merisi, il trouva le peintre comme tourmenté, assis à sa table avec une bougie et sa bouteille de vin pour seules compagnes.
« Êtes vous sûr que vous souhaitez que je reste ? », demanda Mista alors que l’homme l’avait invité à prendre place et partager un peu de vin avec lui.
- Je ne souhaite pas rester seul ce soir. Peut-être que votre compagnie me fera du bien. J’ai passé la journée à ruminer, seul dans mon coin.»
Il avait reçu une lettre du cardinal Del Monte qui lui promettait une somme très intéressante contre un des seuls tableaux qu’il avait emmené avec lui dans sa fuite de Rome. Cette lettre suivait celle de Giustiniani, ami du cardinal et soutien de longue date du peintre qui demandait à peu près la même chose.
« Pourquoi hésiter ? C’est une très belle somme. Ou alors est-elle trop en dessous de ce que vous souhaitiez ? », Mista se gratta la tête. Il ne connaissait pas grand-chose du marché de l’art et il eut soudain peur de paraître bien fat devant le peintre.
« Ce n’est pas de cela dont il s’agit, Guido. », Il semblait hésitant, comme s’il avait peur de parler, lui qui ne mâchait habituellement pas ses mots. « Je ne sais pas si je suis encore prêt à m’en séparer. »
- Voilà qui est étonnant ! » Mista était réellement surpris par l’attitude presque sentimentale du peintre. « Vous qui enchaînez commandes sur commandes ces temps-ci. De quel tableau s’agit-il pour que vous soyez tracassé à ce point ? »
À nouveau l’homme sembla hésiter, il fixa d’un regard tourmenté Mista pendant un moment avant de soupirer et de partir d’un pas décidé à l’autre bout de son atelier. Il souleva plusieurs grandes toiles avant d’en tirer une, presque cachée derrière toutes les autres, enveloppée dans un grand drap couvert de poussière et de tâches de peinture séchée. Merisi tira précautionneusement sur le drap pour dévoiler la toile, la plaçant près de la fenêtre pour que la lumière de la lune l’éclaire directement.
Mista saisit la bougie qui flambait tranquillement sur la table du peintre et se rapprocha de la toile, les sourcils légèrement froncés, éclairant, sans trop approcher la flamme vacillante de la peinture, chaque détails qui la constituait.
Il s’agissait d’un vieil homme comme on en voyait beaucoup ici, vieux et fatigué, très occupé à écrire malgré ses yeux qui semblaient presque voilés par la cataracte. Merisi expliqua qu’il s’agissait de Saint Matthieu écrivant sa version de l’évangile. Ce qui était le plus frappant, ce n’était pas ce vieil homme presque repoussant dans son réalisme, cet homme couvert d’ombres et de bosses, c’était la figure solaire qui se tenait à ses côtés, penché sur lui, tout contre son dos, la main blanche et gracile jouant sur celle du vieillard, guidant sa plume, le visage presque cajoleur, paré des plus beaux atouts de la jeunesse, la joue ronde, veloutée et pâle, les lèvres roses et pleines, presque humides, le front lisse et couvert de trois élégantes boucles blondes. Sa posture ne cachait rien de son corps enveloppé d’un voile vaporeux qui embrassait la courbe fine et nerveuse de chaque muscles, d’une cuisse relevée, blanche et tendre.
« Et ça… c’est l’ange guidant Saint Matthieu. », Ajouta Merisi dans un soupir presque résigné. Mista se taisait, perdu dans la contemplation de cet ange délicieusement joueur dans ses attitudes, parfois presque moqueur quand la flamme de la bougie vacillait et que l’ombre reprenait du terrain sur le tableau. Il passa sa main sur son visage, il n’était plus vraiment sûr d’observer un être céleste ou quelque démon trompeur venu éprouver le vieil apôtre. Sa beauté était indéniable, il était beaucoup trop beau pour être un enfant de Dieu.
« C’était la commande d’un cardinal à Rome. Il devait être installé juste derrière l’autel en tant que pièce maîtresse de la chapelle Saint Louis des Français. Mais ils ont déclaré que l’ange ressemblait à une représentation de l’Eros Farnese et que son attitude était vulgaire, voire libidineuse, sans mentionner la laideur de Saint Matthieu. Bref… Je ne sais même pas pourquoi j’ai gardé cette toile alors qu’elle me rattache à tant de souvenirs déplaisants. »
Mista entendait les plaintes de l’homme mais ne l’écoutait pas, trop concentré sur l’ange du tableau, ses yeux couleur de rivière, l’éclat nacré de sa peau, la blondeur de ses boucles.
« Un tel être existe-t-il réellement ? », finit-il par demander, sortant Merisi de sa torpeur.
- Qui ça ? Lui ? », Le peintre pointa l’ange du doigt et Mista acquiesça vivement. « Bien sûr qu’il existe. C’est un prince. », Annonça l’homme, goguenard.
- Un prince ! », répéta Mista, ses grands yeux sombres remplis d’étoiles.
- Bien sûr, Giorno Giovanna, le prince des escrocs et des voleurs ! », explosa-t-il d’un seul coup, effrayant le pauvre Mista. « C’est ce vieux pédéraste de Del Monte qui me l’a présenté, je n’avais jamais vu une telle beauté chez un garçon, il faisait pâlir tous les gitons du cardinal qui en crevaient de jalousie. Si bien habillé et coiffé, maniéré comme il se doit. Et voilà que je le surprends à cacher dans les plis de ses vêtements les couverts en argent du Cardinal ! Bien sûr, ça m’a amusé, même si cela me faisait de la peine pour ce pauvre fou de Del Monte. Je l’ai même vu emporter un chandelier une fois ! Croyez-moi, j’ai beaucoup moins ri quand un matin je me suis rendu compte qu’il m’avait volé tout mon argent et un tableau qu’il avait été livrer à son commanditaire et a récupéré l’argent de ma commande après s’être fait passer pour mon messager. Depuis, je ne l’ai plus jamais revu. Il est sûrement retourné en enfer, là d’où il vient probablement ! »
Mista était resté interdit, les yeux rivés sur l’ange, incapable d’arracher son regard de la toile dont la laque scintillait par endroit sous les rayons de lune.
Après ça, ils ne parlèrent plus de l’ange ni du tableau. Mista y pensa encore quelques jours puis plus du tout. Il reprit sa vie, la même routine qu’il entretenait jusque là comme une vieille maitresse. Trimer le jour, jouir la nuit, trimer le jour, jouir la nuit…
L’été était déjà bien avancé quand le quotidien de Mista prit un tournant étonnant mais non moins excitant.
Le jeune homme dormait toujours la fenêtre ouverte avec l’espoir que quelques brises viennent rafraîchir la pellicule de sueur qui se formait sur son corps nu pendant son sommeil. Parfois, il se réveillait avec les chats du boulanger endormis à ses côtés, ces mêmes chats censés protéger les céréales des rongeurs, allongés près de lui dans une flaque de soleil, leur ventre doux et chauds offerts aux rayons matinaux. Son premier réflexe était de sourire, enfonçant doucement ses doigts dans le pelage des chats endormis. Ensuite, il inspectait son corps à la moindre démangeaison, découvrant une myriade de piqûres de puces autour de ses chevilles et se promettait de ne plus laisser les chats entrer dans sa chambre, jusqu’à la prochaine fois…
Mais ce matin là était différent. Le soleil déjà franc et déjà chaud de cette matinée l’avait sorti de son sommeil en l’éclairant en pleine face, le forçant à rouler de l’autre côté pour tourner le dos aux rayons du soleil. Son corps heurta quelque chose de chaud et doux, il entendit un doux soupir tout près de lui, ce qui lui fit ouvrir les yeux complètement. Point de chats endormi à ses côtés, il frotta ses paupières encore lourdes de sommeil, confus et pas tout à fait sûr d’être complètement éveillé.
Sur l’oreiller, dos à lui était allongé quelqu’un dont il ne pouvait distinguer qu’une épaule ronde et une éclatante chevelure blonde emmêlée par la nuit, aussi scintillante qu’un précieux trésor sous la lumière du soleil.
Mista se redressa, il était rare qu’il ramène quelqu’un chez lui, par respect pour le tailleur, sa femme et leurs cinq jeunes enfants qui vivaient à l’étage du dessous, même si l’homme lui répétait qu’il fallait bien que jeunesse se fasse. Mista préférait l’anonymat des chambres louées à l’heure, loin de ce quartier où tout le monde le connaissait, là où il n’avait pas peur d’être vu avec une jeune femme et un jeune homme à chaque bras.
Mais le pire, c’était que Mista n’avait absolument aucun souvenir d’avoir ramené qui que ce soit chez lui la veille. Il était certain de n’avoir bu qu’avec modération le soir précédent, sa tête légère et son envie d’un copieux petit déjeuner semblaient en attester.
L’agitation de Mista semblait avoir réveillé l’autre occupant du lit qui doucement avait tourné son visage vers lui, sourcils blonds, épais et parfaitement dessinés froncés dans une adorable moue. Dieu qu’il était beau ! Ses lèvres roses boudeuses, la couleur de pêche de sa peau, ses longs cils clairs, les discrètes taches de rousseur par-dessus son adorable nez… Comment Mista avait-il pu tout oublier ? Et pourtant, c’était impossible, rien ne lui revenait.
« Bonjour… », murmura-t-il de sa voix toute engourdie par le sommeil. Il ouvrit ses yeux, portant ses iris clairs et brillants comme les plus précieuses émeraudes sur Mista qui en eut le souffle coupé. « Quelle heure est-il ? », demanda-t-il, s’étirant comme un chat, laissant apparaître ses muscles délicats mais définitivement puissants.
« Et bien je… probablement sept heures. », Mista se gratta la tête, ne sachant comment se comporter face au jeune homme.
- Qu’il est tôt… », Murmura-t-il en cachant sa tête entre ses bras.
- C’est que… je dois aller travailler. », Répliqua Mista, penaud. L’autre leva à nouveau son regard fatigué vers Mista, fronçant les sourcils.
- Ah bon ? Quel dommage. »
Il y eut un flottement et Mista s’entendît dire murmurer : « Qui êtes vous ? », l’autre se contenta de sourire, s’étirant comme un chat entre les draps de son hôte.
« Puisqu’il est apparemment l’heure pour moi de partir, je vais donc prendre congé.», murmura le beau jeune homme en se redressant, le drap blanc glissant le long de sa peau nue, découvrant son corps complètement alors qu’il enjambait à genoux Mista pour sortir du lit. Mista le regarda, sa peau claire, ses épaules constellées de ces charmantes taches de rousseur, son corps qui semblait si agréable à toucher, à la fois doux et ferme, encore à moitié enveloppé dans le draps blanc… comme l’ange du tableau de Merisi.
Mais bien sûr… Le sang de Mista ne fit qu’un tour. Il saisit fermement par le poignet le jeune homme qui allait quitter son lit et le tira rudement contre le matelas, recouvrant son corps du sien, bloquant ses poignets contre le matelas. « Qui êtes vous ?! Comment êtes vous entré chez moi ?! ». Le blond le regardait de ses grands yeux émeraudes brillants de surprise. Il pouvait sentir le souffle du jeune homme contre ses lèvres et doucement son corps complètement nu se détendit sous le sien, ses jambes s’allongeant, ses poings serrés s’ouvrant doucement.
« J’ai suivi les chats. », murmura-t-il, un petit sourire aux lèvres, ses yeux glissant vers la fenêtre grande ouverte d’où coulait la lumière dorée du soleil. « L’exercice était un peu périlleux, mais j’ai connu pire.
- Mais… pourquoi ? ». L’autre haussa les épaules.
- J’avais besoin d’un endroit où passer la nuit. Votre fenêtre était ouverte, je suis entré, c’est aussi simple que cela. », il sembla réfléchir se mordant la lèvre de cette manière presque coquine. « Vous dormiez aussi profondément qu’un enfant innocent. Vous n’avez même pas bougé quand je me suis allongé près de vous. »
Mista sentit le sang affluer vers son visage, son cœur battre plus fort. « Je ne fais pas cela habituellement, je sais bien que s’allonger auprès du premier venu n’est pas la meilleure des idées mais… j’ai tout de suite aimé votre odeur… » Il se redressa autant qu’il le pu alors que Mista le maintenait toujours contre la paillasse et pressa le plus délicatement possible ses lèvres roses contre celles de Mista qui se sentit fondre tout contre le jeune homme, laissant ses poignets lui échapper pour que ses bras entourent doucement son cou, l’attirant plus près de lui, tout contre son corps mince et chaud. Mista était complètement ensorcelé, répondant avec entrain au baiser de ce jeune inconnu tentateur.
Et puis, comme si son esprit lui suppliait de reprendre le contrôle, Mista ouvrit les yeux, rompant le baiser. Ils se regardèrent tous les deux d’un air surpris, décontenancé. « J’avais tellement envie de vous embrasser. », murmura le jeune homme aux cheveux d’or, sa main fine glissant contre la joue de Mista dans un petit sourire enchanteur. « Je savais que c’était vous… le portrait de Michelangelo, celui du satyre à l’amphore, avec ses beaux yeux noirs et ses ravissantes boucles. »
Était-il possible que ce jeune homme ait vu le portrait que Merisi avait peint de lui ? Après tout, Mista ne savait même pas ce que la toile était devenue, la pensant disparue ou repeinte pour laisser apparaître l’image de Mario Minniti à la place de la sienne.
« Et vous êtes l’ange guidant Saint Matthieu. Giorno Giovanna. », Finit-il par murmurer, le sourire du jeune homme redoubla d’éclat, plaisamment surpris d’apprendre que sa réputation le précédait . Ils se connaissaient sans se connaître, avaient entr’aperçus leur beauté respective capturée sur une toile avant même d’avoir pu se voir réellement. Et s’ils étaient aujourd’hui réunis, c’était probablement le destin.
- Voilà qui nous fait quelque chose en commun. Tous deux immortalisés par le Caravage et jalousement gardés par quelque Cardinal libidineux. » Mista préféra garder pour lui le fait que le tableau sur lequel Giorno Giovanna était représenté en tant que créature divine était toujours avec son peintre.
Soudain, Giorno fit basculer Mista sur le dos au moment où il s’y attendait le moins, lui arrachant un petit cri de surprise. Malgré sa silhouette fine et gracieuse, le jeune inconnu était fort, mieux valait peut-être s’en méfier.
« Bien, ce fut court, mais plaisant ! », annonça Giorno, s’extrayant du lit de son hôte. Mista le suivait du regard, ses yeux suivant son dos, des ondulations blondes de ses cheveux qui couvraient ses omoplates, jusqu’à l’irrésistible courbe de ses fesses, l’Eros de Farnese pouvait bien aller se rhabiller car il ne faisait pas le poids face à Giorno Giovanna. Le Napolitain se redressa, il avait la furieuse envie de le retenir, de le garder encore un peu près de lui, ce prince des voleurs, Prince des chats, qui emplissait le cœur de Mista d’excitation folle furieuse. Sa bouche avait le goût du miel, du danger et Mista en voulait plus.
« Attendez ! Ne partez pas ! N’avez-vous pas faim ? Je meurs de faim ! Sentez-vous l’odeur de pain frais qui nous parvient de par la fenêtre ? », La nervosité avait cette fâcheuse tendance à le faire déblatérer de cette manière, mais peu importe tant qu’il captait l’attention du volatile Giovanna quelques instants. « Le boulanger vient tout juste de cuire son pain et je meurs d’envie d’une miche fraîche avec un peu de fromage. M'accompagnez-vous ? », Mista s’était levé d’un seul mouvement en voyant que Giorno remettait réellement ses vêtements.
Giorno leva les yeux vers lui, surpris par le flot de parole qui avait coulé de la bouche du brun, il s’était figé un instant. Puis comme l’avait fait Mista, à son tour, de ses yeux clairs, il se mit à lorgner de plus en plus bas sur le corps du brun, levant un sourcil appréciatif devant cet étalage de peau naturellement bronzée mise à nue et de muscles vifs.
Mista se détourna légèrement, comme un enfant pudique, se sentant stupide d’être gêné alors que son corps faisait sa fierté et qu’il était bien conscient de ses atouts physiques. Et puis de toute façon, il avait regardé Giorno de la même manière et au fond de lui, il était ravi que ce ravissant jeune homme le considère avec ce même regard non désintéressé.
« Très bien. Faisons cela ! », déclara Giorno tout simplement, l’air enjoué alors qu’il finissait de s’habiller. Ses vêtements étaient simples et sales, comme les vêtements de quelqu’un qui avait beaucoup voyagé ou erré, à mille lieux des accoutrements coquets que lui avait décrit Merisi. Mista se tourna complètement pour ramasser ses propres vêtements qu’il avait abandonnés la veille au pied de son lit. Il se dépêcha d’enfiler ses chausses et culottes simples, de mettre par-dessus sa chemise une veste brune, une tenue bien simple, tout autant que celle de Giovanna. S’il le fallait, il se changerait une fois arrivé à la librairie.
« Je ne serais pas long ! », Il se retourna vers Giorno et son sourire retomba. La pièce était vide. Plus aucune trace du jeune homme, son odeur de jasmin chauffé par le soleil, ses vêtements soigneusement pliés sur la chaise. Pendant un instant, Mista eut l’impression d’être devenu fou, qu’il avait complètement imaginé le jeune homme, sa bouche chaude sur la sienne, ses bras suspendus à son cou, sa voix chaude et caressante. C’était impossible.
Il se précipita sur son lit, ses mains glissant là où Giorno avait dormi sur le matelas, cherchant sa chaleur. Et bien que les draps ne soient pas d’une grande aide, il trouva sur l’oreiller jumeau au sien, quelques longs cheveux dorés et cette odeur de fleurs. Dieu merci, Dieu merci ! Giorno Giovanna n’était pas une apparition, quelque tour que lui jouait le démon. Il soupira de bonheur, le nez enfoncé contre l’oreiller.
Mista passa ensuite de longues journées à rêver malgré lui de Giorno Giovanna. Il espérait secrètement se réveiller de nouveau avec le jeune homme blotti à ses côtés, en vain. Ses matinées étaient des plus solitaires. Il avait l’impression d’en devenir fou, de voir à chaque coin de rue l’éclat doré de cheveux ondulés, se réveillait en plein milieu de la nuit avec l’impression de sentir l’odeur de sa peau, de ses cheveux. Il n’en pouvait plus, son esprit était complètement ailleurs, il mélangeait les caractères d’imprimerie, s’attirant la colère du maître Zeppeli, faisait semblant d’écouter quand Michelangelo Merisi lui parlait, ne sortait même plus à la recherche de compagnons de débauche, préférant gratter sa guitare d’un air laconique à sa fenêtre.
Par Dieu tout puissant… il ne savait rien de ce garçon, à part sa réputation sulfureuse et sa beauté enivrante. Plus les jours passaient, plus il brûlait d’envie de se confier à son ami Merisi, le seul qui peut-être comprendrait sa détresse.
« J’ai vu l’ange ! », Annonça un jour Mista à la seconde où il entra dans l’atelier de Michelangelo Merisi, un jour où il avait enfin réuni le courage de parler. L’homme, qui était occupé à peindre quelque prostituée en vierge Marie pleine de grâce, leva à peine les yeux de sa toile.
« Êtes vous soûl de si bonne heure Guido ? Ou alors un miracle s’est il produit alors que vous culbutiez quelques beaux jeunes hommes ? », le modèle du peintre rit, « On ne se déconcentre pas, Sainte Vierge Mère de Dieu. », ajouta-t-il, goguenard, arrachant d’autres gloussement à la jeune femme qui toussota avant de reprendre son air éploré, mains jointes sur la poitrine.
Mista se rapprocha, le visage grave, se plaçant près de la toile pour que Merisi voit qu’il ne riait pas. « J’ai rencontré Giorno Giovanna.
- Giovanna est à Naples ? », cette fois-ci, il porta toute son attention sur Mista, son pinceau suspendu à quelques centimètres de la toile. « Où était-il ? Vous lui avez parlé ? Vous a-t-il spolié de quelque manières que ce soit ?
- Eh bien… il m’a emprunté mon lit. », murmura-t-il un peu penaud, passant sa main dans ses boucles brunes. Ce n’était pourtant là que la plus stricte vérité.
- Fils de putain, vous avez baisé Giovanna ! La voilà, votre épiphanie ! », Merisi rit d’un rire désabusé, jetant son pinceau au sol dans un geste rageur.
- Je n’ai rien fait avec lui ! Enfin… nous nous sommes peut-être embrassés… mais là n’est pas la question. Je me suis réveillé et il était là, à côté de moi, dans le lit. Je ne sais même pas comment il a fait pour entrer. Et au moment où je m’y attendais le moins, il a disparu. »
Le peintre soupira, ramassant son pinceau, l’essuyant sans même un regard pour son jeune ami. « Et maintenant vous êtes complètement fou de lui. Comme tous les autres. » Mista baissa les yeux, comme un pêcheur accablé par le poids de sa faute. « Bon Dieu Guido, ressaisissez vous, enfin ! Prenez votre cheval et allez vous cacher quelque temps dans le giron de votre Galvani, cela vous remettra certainement les idées en ordre. »
Évidemment, Merisi le désapprouvait, c’était à prévoir vu la rancune que l’homme portait pour Giovanna. Mista se sentait encore plus stupide.
Quelques nuits plus tard, alors que Mista dormait profondément malgré la chaleur, il fut réveillé par un bruit sourd qui sembla déchirer brusquement le tissu de ses rêves, le faisant sursauter de peur.
C’était une nuit de nouvelle lune, tout semblait incroyablement sombre, à tel point qu’il lui fallut quelques minutes pour voir le corps qui gisait au milieu de sa chambre, il se redressa vivement, prêt à attaquer l’intrus avant que ses yeux ne reconnaissent la personne allongée sur le plancher poussiéreux. « Giorno.. ! » D’un seul coup, Giorno Giovanna se souleva pour se jeter sur Mista, sa main appuyant contre la bouche du napolitain. Stupéfait, Mista n’osa plus bouger, ses yeux écarquillés observant le visage de Giorno baigné dans la faible lumière de la nuit, son doux visage crispé dans une grimace, couvert de sueur, sa respiration laborieuse. Était-il en peine ? Doucement, Giorno porta un doigt tremblant à ses lèvres, intimant au brun l’ordre de rester silencieux. Ce dernier hocha vivement de la tête et la main sur sa bouche glissa doucement de son visage.
Giorno semblait tendre l’oreille, de la rue monta progressivement une clameur, des cris, des insanités hurlées au beau milieu de la nuit calme. « Peu importe où tu es Giovanna, on te fera la peau, enfant de putain ! », pouvait-on entendre en contrebas de la chambre de Mista, la flamme d’une lampe à huile donnant un éclat orangé rageur à la rue. « Il ne peut être bien loin dans son état, trouvez-le ! », le remue-ménage dura encore quelques instants avant que le bruit des bottes sur les pavés ne s’éloignent avec la funeste lueur de la lampe.
Giorno poussa un soupir étranglé et Mista se leva d’un bond, allumant les bougies dans sa chambre pour mieux apercevoir Giorno baigné dans les ténèbres. « Vous souffrez ? Que vous est-il arrivé ? » Même dans la douce lumière des bougies, il pouvait voir à quel point Giorno était livide et fiévreux. Il pointa du doigt sa cheville sur laquelle Mista porta son attention, l’angle de la cheville paraissait si peu naturel, il ne put s’empêcher de pousser un petit cri, la cheville était gonflée et un hématome avait fleuri sur le derme.
« A force de jouer au chat, à courir sur les toits, j’ai fini par tomber. Bonne chose que je me sois rattrapé à votre fenêtre. » Il avait un petit sourire tremblant aux lèvres.
- Qui fait le malin tombe dans le ravin… », Murmura le napolitain, effleurant du bout des doigts le muscle enflé.
- Je ne pense pas que ma cheville soit cassée, mais je n’ose pas la remettre en place moi-même.. ! » Giorno haussa les épaules, gardant son regard sur Mista. Le jeune homme se sentit frissonner, il ne s’imaginait pas le faire non plus, il n’avait jamais appris à faire une telle chose. Il passa nerveusement ses doigts dans ses boucles brunes, son dos était couvert de sueurs froides. Il ne pouvait pas laisser Giorno ainsi. Un long moment passa dans le silence le plus total. Mista qui considérait jusque-là la cheville du blond, se redressa soudain, l’air résolu.
- Il vous faut un docteur. Je sais qui aller chercher. » Giorno eut d’abord l’air de protester, s’accrochant à la manche de Guido qui se défit de sa main tranquillement. « S’il vous plaît, ayez confiance en moi. Je ne serais pas long. » Ses doigts se lièrent à ceux de Giorno un bref instant. Ils étaient glacés malgré leur moiteur et la chaleur ambiante.
Mista dévala les escaliers et courut à travers ces rues sombres qu’il connaissait maintenant comme sa poche. Il poussa plusieurs portes de tavernes, appelant le nom du médecin, s’attendant à entendre son rire tonitruant et ne récolta à la place que quelques regards abrutis par l’alcool malgré la surprise.
Il se résigna à aller tambouriner directement à la porte de son cabinet. Évidemment, personne ne répondit à ses appels désespérés. Il s’appuya un moment contre la porte, reprenant sa respiration, son front baigné de sueur glissant contre le bois massif de la porte. Mista finit par se redresser, Giorno l’attendait, blessé et certainement inquiet de ne pas le voir revenir déjà. Il lui fallait trouver une solution.
Il longeât le bâtiment où logeait le médecin, le regard hagard rivé au sol, alors qu’il tentait de réfléchir à une solution, son œil fut attiré par le plus infime éclat d’une lumière. Il s’arrêta, s’avançant vers un soupirail qui avait été voilé de l’intérieur, bloquant la lumière qui émanait du sous-sol et empêchait les curieux de jeter un œil entre les barreaux. Et pourtant, un minuscule trou dans l’épaisse toile sombre avait laissé passé un éclat de lumière rien que pour Mista. Le médecin était là, il en était sûr et certain. Le jeune homme s'agenouilla à même la poussière, devant le soupirail.
« Gyro ! », appela-t-il, tout contre les barreaux, « Gyro je vous en supplie, ouvrez moi ! »
Il resta un moment prostré contre les barreaux du soupirail, à écouter son sang battre dans ses oreilles, à chercher le moindre signe de vie derrière l’épais tissu qui barrait la fenêtre.
« Mista ? », vint une voix étouffée.
Mista en sursauta presque, « Oui ! C’est moi ! Gyro je vous en supplie, oh mon Dieu.. ! » Un petit sifflement lui fit tourner la tête, une porte s’était ouverte, la porte de la cave de Gyro Zepelli au bas d’une petite volée d’escaliers. Mista s’y précipita et le médecin referma vivement la porte derrière lui, rabattant un épais rideau par-dessus la porte pour empêcher la lumière de passer dans la rue sombre. Le grand homme était masqué, sa bouche et son nez cachés derrière un épais linge qu’il baissa pour pouvoir parler. « Que se passe-t-il ? »
Mista ne pouvait s’empêcher de regarder autour de lui, il prit une respiration et son visage entier grimaça, « Mon Dieu Gyro… Quelle est cette odeur de mort ? ». Et puis il se figea. Au milieu de la pièce, sur une grande table de pierre était étendu un grand linge blanc et sale, couvert de taches sombres. Le linge semblaient dessiner les contours… d’un corps ? «…Par Dieu tout puissant… », murmura-t-il malgré lui.
« Mista ! », Il sursauta. Le jeune médecin avait plaqué ses deux mains sur les épaules du Napolitain, élevant la voix pour capter à nouveau son attention, le secouant légèrement. « Êtes vous blessé ? Êtes vous en danger ?
- Je… Non !
- S’agit-il de mon oncle ?! Est-ce qu’il va bien ?
- Maître Zeppeli ? Non, non, il va bien ! » Il fallut un instant à Mista pour se ressaisir, se recentrer, se rappeler qu’il était là pour Giorno, « Mon ami est blessé. Sa cheville, elle… je ne sais pas ce qu’il a exactement ou comment il s’est fait cela mais il souffre terriblement et je ne peux rien pour lui ! »
Gyro Zeppeli considéra un moment Mista puis jeta un œil vers sa table de travail avec une expression proche de la déception avant de revenir au visage terriblement affligé du jeune homme devant lui. « Bien. Je vous dois bien cela. », soupira-t-il, déboutonnant sa blouse blanche tachée de ces mêmes traînées brunes qui étaient très certainement du sang séché.
Ils filèrent dans la nuit ensemble, se dirigeant au pas de course vers le logis du jeune libraire, dans cette nuit couleur d’encre, aussi étouffante que de la poix.
Giorno sembla sursauter quand Mista entra à nouveau dans sa chambre et puis il sembla rassuré. Il était comme un animal blessé, prêt à se jeter sur le moindre assaillant.
« J’ai besoin d’autant de lumière que possible, Mista. », fit Gyro en entrant à la suite de Guido, sa besace à l’épaule. « Où est-il ? » et puis il s’immobilisa soudain en voyant le jeune homme adossé au lit, son beau visage blafard, ses yeux clairs fatigués et peinés qui regardaient dans leur direction.
« Vous ! », siffla Gyro, pointant d’un doigt incriminant Giorno. « Vous êtes le salaud de l’autre soir, le fieffé tricheur qui m’a plumé ! Voleur ! Escroc ! »
Guido grogna, il semblait qu’il n’avait pas à faire les présentations… « Gyro, je vous en prie… Moins de bruit.»
Le médecin ignora Mista qui s'activait avec ses bougies et ses lampes. « Et maintenant vous voilà dans de beaux draps. Je ne peux m’empêcher de me réjouir !
- C’est vrai. J’ai triché mais je vais vous rendre votre argent et plus encore si seulement vous pouviez…
- C’est hors de question. Je n’aiderai pas cette pourriture. »
Mista ne put s’empêcher de se sentir agacé. Il posa une main lourde sur l’épaule de son ami, le forçant à se tourner vers lui. « C’est moi qui vous le demande, Gyro. Je vous le demande car j’ai confiance en vous, car vous êtes mon ami, car le serment de médecin que vous avez fait vous y oblige. Je vous demande de le faire pour moi. »
Gyro demeura silencieux un moment, ce grand jeune homme qui dépassait allègrement Mista en taille finit par baisser les yeux, soupirant en signe de résignation. « Je ne veux pas de votre argent. Ça me servira de leçon, à me faire avoir aussi sottement… » Il remonta ses manches, saisissant la lampe que Mista lui tendait pour éclairer la cheville dont la vue le fit grimacer. « Vous dites que la cheville n’est pas cassée ? », demanda-t-il, palpant le mollet du jeune homme. « C’est impossible… », murmura-t-il pour lui-même, continuant de toucher la jambe jusqu’à ce qu’il décide d’appuyer doucement sur la cheville. Giorno poussa un cri terrifiant, son corps entier se soulevant sous l’effet de la douleur.
« Bien. Ça va être douloureux. Il lui faut un mord. Votre ceinture Mista. » Hâtivement, le jeune homme attrapa sa ceinture en cuir et la plia. Il s’accroupit aux côtés de Giorno, sa main écartant tendrement les mèches folles qui lui étaient tombées sur le visage, plaquées sur sa peau par la sueur. La respiration du beau jeune homme était courte et rapide, s’intensifiant encore plus lorsque Mista plaça entre ses dents le mors.
Gyro leva les yeux vers le blond qui hocha simplement la tête. Il saisit fermement son pied entre ses mains prenant une grande respiration et d’un geste sec fit tourner la cheville dans un craquement terrible. Le cri que poussa Giorno alors, les dents serrées sur le mors, était tout aussi terrible. Sa main serrait de toutes ses forces la chemise de corps de Mista et puis soudain, ses yeux roulèrent dans ses orbites et sa tête bascula contre l’épaule du brun à ses côtés, aussi lourde que le reste de son corps inanimé.
« Gyro, il.. !
- Tout va bien, ce n’est qu’un malaise. Il va vite reprendre connaissance. Allongez-le et allez lui chercher de l’eau. »
Mista s’exécuta promptement, allongeant Giorno à même le plancher, essuyant avec sa main, son visage couvert de sueur. Il décida d’écarter les pans de sa veste pour l’aider à mieux respirer et son regard fut attiré par une tache sombre et humide au niveau de son ventre, contrastant sur sa chemise de lin collé à sa peau par la transpiration. Il porta sa main à son nez respirant les effluves métalliques de ce liquide poisseux qui lui indiqua immédiatement qu’il s’agissait là du sang de Giorno. Il n’avait même pas remarqué le trou dans les vêtements de Giorno, la plaie n’était pas grande mais elle semblait assez profonde.
« Gyro, il s’est pris un coup de couteau, je pense. » Le blond se rapprocha rapidement, hochant la tête avec un petit soupir en voyant la plaie.
- Il va me falloir une aiguille… et votre guitare. », Mista sembla hésiter devant l’étrange requête mais fit ce que Gyro lui demandait.
L’homme lava sommairement la plaie à l’eau et désaccorda la guitare de Mista pour retirer la corde la plus fine qu’il glissa dans le chat de l’aiguille.
« Quelle aubaine que le fil que j’utilise pour recoudre mes patients soit fait du même type de boyaux que celui des cordes de votre guitare. » L’aiguille pénétra dans la plaie et Mista sentit comme un étau se resserrer autour de son poignet. C’était la main de Giorno qui enserrait douloureusement la sienne, alors que Gyro faisait de son mieux pour travailler le plus efficacement possible.
« Giorno est revenu à lui ! », annonça Mista, redressant la tête du jeune homme dont les yeux papillonnaient follement, pour l’aider à boire au gobelet qu’il pressait contre ses lèvres. Il buvait par petites gorgées, sa respiration laborieuse raisonnant terriblement contre le métal du gobelet de fer dont il buvait lentement le contenu, sa main agrippant plus ou moins fortement le poignet de Mista au fil des assauts de l’aiguille dans sa plaie.
« Voilà. Ça devrait suffire. », annonça Gyro en coupant le reste du fil, admirant son travail propre et impeccable. « Il faudra bien surveiller la plaie, qu’elle ne purule pas. Dès demain, je vous ferai parvenir un onguent à appliquer sur la blessure. » Il se redressa, rassemblant ses affaires, prêt à prendre congé. « Un dernier mot, Mista. »
Mista suivit le docteur qui lui fit signe de le suivre jusqu’au bas de l’escalier. « Mista. Faites attentions à vos fréquentations, bon sang ! », dit-il à demi voix. Le jeune Napolitain se renfrogna, ce discours, ce n’était pas la première fois qu’il l’entendait, cette morale incessante commençait à être pesante.
« Vous avez si bon cœur, tant de gentillesse et d’amour en vous, ne vous laissez pas avoir par ce genre de personne. Je ne veux pas… vous savoir étalé dans le caniveau en ayant voulu protéger ce type. Il semble attirer à lui les ennuis comme le miel attire les mouches. » Mista se contenta de soupirer et de hocher la tête pour ne pas fâcher Gyro. Le médecin n’était pas dupe, Mista était violemment tombé sous le charme de cet inconnu plus beau que l’astre solaire, sa soif de danger et d’aventure jusque là réprimée par le vieux Zeppeli menaçait d’exploser et Giorno semblait être l’étincelle providentielle qui pouvait tout faire sauter.
Gyro posa une main amicale mais consternée sur l’épaule du jeune homme qui le regardait avec gravité. « N’ayez crainte, je ne parlerai pas de cette nuit à mon oncle. Mista… vous pourrez toujours compter sur moi. »
- Merci, Gyro. » Murmura Mista. Il le savait, Gyro Zepelli était un homme d’honneur et de parole.
Gyro prit finalement congé, laissant Mista retourner au chevet de Giorno. Le jeune homme s’était appuyé contre le lit, ses yeux étaient fermés, son torse se soulevait doucement sous sa respiration. Il semblait bien plus apaisé que quelques instants auparavant. Mista passa délicatement une main sur son front blond, le faisant sursauter un peu.
« Je vais vous installer dans mon lit. Vous serez bien mieux ainsi. » Giorno hocha et laissa Mista le tirer aussi délicatement possible du sol pour l’aider à s'asseoir sur le lit. À chaque fois que sa cheville blessée bougeait un peu trop, Giorno poussait un petit gémissement de douleur. « Demain je vous ferai faire une attelle, je vous le promet. »
« M'aiderez-vous à retirer mes vêtements ? », demanda soudainement le beau jeune homme. Mista se sentit déglutir, la gorge terriblement sèche. Il s’exécuta et sans un mot de plus, il débarrassa Giorno de sa veste et souleva sa chemise au-dessus de sa tête, faisant grogner le beau jeune homme de douleur alors qu’il découvrait complètement le haut de son corps. Mista ne put s'empêcher d’admirer sa peau nue, couverte d’une fine pellicule de sueur qui accrochait la lumière vacillante des bougies. Ce jeune homme était fait d’or et des plus précieux trésors que l’on eût pu recevoir.
Giorno regardait Mista qui le regardait, comme plongé dans une transe, la vision était divine et rendait son regard noir plus intense que jamais, presque humide sous le poids du désir qu’il ressentait. Ce regard d’obsidienne, brillant et si dévoué, était assez pour irriguer en Giorno les eaux troubles du désir. Les doigts de Mista s’accrochèrent presque timidement à la ceinture de son court pantalon bouffant, défaisant le bouton et tirant doucement sur l’étoffe, découvrant centimètres par centimètres la peau chaude et nue, le bas ventre plat, les délicates boucles blondes qui encadraient la base de son sexe… Quand est-ce que ses mains s’étaient mises à trembler ? Voilà qu’il perdait ses moyens devant ce bel ange. Non, Giorno n’était pas un Eros anonyme, il était le David de Michelangelo.
Mista eut l’impression d’avoir d’avoir le souffle coupé lorsqu’en tirant un tout petit peu plus bas, le pantalon révéla le trésor secret de son sexe gonflé et rose vif entre ses cuisse. Il déglutit difficilement, ce n’était certainement qu’un réflexe physiologique de son corps qui recherchait la moindre once de réconfort pour l’aider à surmonter la douleur provoquée par ses blessures et puis c’était si malvenu pour Mista de se laisser envahir par cette envie alors qu’il était censé aider Giorno, le soulager de sa douleur, l’aider à se mettre le plus confortable possible. Alors il décida comme un idiot d’ignorer totalement la manière dont le corps de Giorno appelait désespérément le sien tout contre lui, dont sa fine main agrippait presque nerveusement les draps froissés sous son corps alors qu’il était quasiment complètement nu et offert au jeune Napolitain.
Et puis quand il fit glisser son pantalon autour de ses chevilles, Giorno poussa un petit gémissement que Mista savait être fait d’inconfort et pourtant, il sonnait étrangement comme un brusque gémissement de plaisir. Le bruit ambigu ajouta à l’inconfort et surtout à l’excitation grandissante de Mista qui se maudissait d’avoir une telle réaction.
« Bien, je… je vais vous laisser à présent. Je vais dormir ailleurs et vous laisser mon lit. Je ne pense pas que vous pourrez être à votre aise si vous avez à partager ce lit avec moi. » , Mista évita soigneusement de regarder Giorno dans les yeux et se redressa. Soudain, la main de Giorno agrippa la sienne et Mista osa enfin le regarder, lui et ses beaux yeux verts, si sombres en cet instant, si brillants et désespérés, ils l’appelaient, le suppliaient de rester, silencieusement.
Après quelques instants de silence, il murmura : « J’ai tellement chaud, je suis poisseux de sueur. Je ne pourrais jamais dormir ainsi. » Sa main se desserra, se fit presque caressante autour du poignet de Guido.
« J’ai de l’eau dans le pichet et je peux vous donner un linge, comme ça, vous pourrez vous rafraîchir.
- M'aiderez vous ? »
Mista eut l’impression de mourir, c’était trop, mon Dieu c’était trop. Comment Giorno pouvait-il demander une telle chose en restant si sérieux ? Il se jouait de lui, c’était impossible autrement… Mista était censé prendre soin de Giorno, le protéger, veiller à sa guérison, à ce que personne n’attrape le Prince des chats dans ses filets, il voulait être irréprochable et honorable, comme s’il était son garde personnel, comme ces chevaliers qui savaient se complaire dans un amour pur et à sens unique et voilà que Giorno l’entraînait perfidement dans un jeu amoureux, les lèvres rouges, humides et gonflées de désir, le ventre tendu et ses foutus yeux verts qui osaient afficher la plus fausse des innocence.
Mista se leva sans un mot. Il versa dans une jatte l’eau fraîche et claire qu’il gardait dans une cruche en terre avant de revenir près du lit, au pied duquel il s’agenouilla. Il trempa un linge dans la cuve et l’essora.
Avec la plus grande douceur, il passa le linge sur les joues et le front de Giorno qui semblait surpris que le napolitain ait cédé à son caprice, glissant la douce étoffe humide avec la plus grande précaution sur ses paupières.
Doucement, le corps de Giorno se détendit sous les ministrations de Mista, du linge qui épongeait sa sueur, laissant sur sa peau un voile humide et frais, laissant dans son sillage une nuée de frissons. C’était si agréable, le filet d’air qui parvenait par la fenêtre semblait entrer dans la chambre seulement pour se poser sur la peau de Giorno qui parfois lâchait un petit soupir d’aise que Mista s’efforçait d’ignorer. Quoi qu’il en soit, Giorno était ravi, le bel homme était si appliqué, ses yeux sombres suivaient avec grande concentration chacun de ses gestes et leurs effets sur la peau nue, la manière dont le fin duvet blond se soulevait le long de son ventre alors que la main de Mista descendait toujours plus bas tout en évitant soigneusement le sexe de Giorno qui petit à petit se soulevait du creux de ses cuisses.
Giorno était incapable de ne pas soupirer plus que nécessaire alors que la main de Mista promenait le linge humide sur ses cuisses. Mista le voyait, il le savait, le torse de Giorno qui se soulevait, ses mamelons qui s’étaient durcis après être entrés en contact avec le linge humide. Inutile de mentionner l’évidence même de son désir entre ses cuisses…
Mais plus les minutes passaient et plus l’excitation que ressentait Giorno se transformait en une sorte de frustration. Il était clair que Mista se bornait à effectuer une simple toilette sur Giorno. Il n’avait eu aucun geste déplacé, il restait méthodique et s’appliquait à ignorer son érection tendue vers lui, qui ne demandait qu’à être l’objet de l’attention de Mista et que le napolitain ignorait presque effrontément.
Et le voilà qu’il fronçait ses épais sourcils, que sa bouche de tordait en une moue un peu plus éplorée à chaque fois que ses yeux se détournaient de sa tache pour jeter un regard indiscret sur le sexe gonflé de Giorno. C’était ridicule !, pensa le blond, il avait l’air de souffrir autant qu’un martyr dont on essayait de faire flancher la foi à coup d’épée.
Malgré lui, Giorno grogna, attirant immédiatement l’attention de Guido qui se redressa.
« Avez-vous mal ? », demanda-t-il précipitamment, se redressant.
- Non… enfin, si. Mais ce n’est pas… », Clairement, sa cheville était le cadet de ses soucis à ce moment précis. Et ce beau mais stupide napolitain qui le regardait comme un poisson hors de l’eau, interloqué et légèrement terrifié.
Soudain, Giorno attrapa Guido par la chemise pour l’attirer tout près de lui et coller son visage au sien. Le contact fut rude, plus proche du coup de tête que du baiser au départ, laissant Mista pantois de surprise, mais très vite, ses instincts reprirent le dessus lorsqu’il réalisa enfin que la bouche de Giorno embrassait la sienne, ses lèvres si douces et chaudes, que sa main s’était faufilée dans sa chemise pour toucher sa peau nue et tenter d’attirer un peu plus le corps du Napolitain tout contre le sien.
Sans jamais rompre le baiser, Mista enjamba précautionneusement le corps du jeune homme allongé sur son lit pour s’étendre tout contre lui. Il avait rêvé de ce baiser depuis leur dernière rencontre, quel idiot avait-il été d’avoir lutté contre l’appel de Giorno alors que ce dernier lui lançait les invitations les plus désespérées ! Ainsi il retrouvait le goût de miel de ses lèvres et de sa langue titillante, son haleine chaude et les doux sons qui se déversaient contre la bouche de Mista.
Et pourtant, Mista se sentait bien gauche, il avait peur d’écraser ce corps nu et qui paraissait si frêle et fragile sous le sien ou que sa main ne presse trop près de la blessure encore fraîche sur le ventre de Giorno.
« S’il vous plaît… S’il vous plaît…”, murmurait Giorno tout contre sa bouche, pantelant et déjà désespéré. « J’ai tellement besoin de vous... » Doucement, sa main saisit celle du bru pour la pose son bas ventre qui se soulevait vivement sous sa respiration qui s’était emballée depuis qu’ils avaient commencé à s’embrasser. Le poids et la chaleur de la main de Mista étaient suffisants pour provoquer un violent et délicieux frisson au creux de ses reins.
Giorno aurait pu se mettre à pleurer de bonheur quand enfin la belle et grande main de son hôte entoura son sexe si longtemps et injustement ignoré, il s’accrocha au drap, une canine blanche comme une perle se plantant dans ses lèvres rougies par les baisers de Mista et puis il leva les yeux vers lui, l’autre jeune homme semblait complètement béat, dévoué corps et âme à satisfaire Giorno. Leurs yeux se croisèrent, ceux de Mista semblaient insondable, si sombres qu’ils faisaient certainement pâlir de honte cette nuit sans lune… et malgré lui, Giorno se mit à rire, malgré son plaisir, malgré les baisers qu’il avait terriblement envie de recevoir et de donner, il se mit à rire.
Mista se sentit un peu confus, sa main s’arrêta d’elle-même. « Je… Ce n’est pas bon ? Ça ne vous plaît pas ? ». Le pauvre garçon avait l’air si penaud et peiné ! Giorno se sentit légèrement coupable, jusque-là, l’adorable napolitain avait fait preuve d’une dévotion sans faille et Giorno lui montrait bien piètrement son contentement.
« Oh, si ! C’est même parfait… », il se mordit la joue pour réprimer un nouveau petit rire, « Je viens de me rendre compte que… Je ne connais absolument pas votre nom. » Mista prit un instant pour réfléchir, il paraissait surpris. « Il est vrai que… Nous avons passé plus de temps à nous embrasser qu’à essayer d’apprendre à nous connaître. », ajouta Giorno, goguenard.
« Mon nom est Mista. Je m’appelle Guido Mista.
- Guido… », avait-il murmuré dans un soupir presque rêveur, un adorable petit sourire au lèvre. « Ne t’arrête plus, Guido. » Il poussa son bassin contre la main de Guido, l’intimant à reprendre ses caresses.
Alors c’est ce qu’il fit, s’appliquant à donner le plus de plaisir possible à Giorno, ses gestes fermes et doux, se penchant pour laisser dans son cou et sur sa mâchoire des baisers humides, ses dents mordant délicatement la peau de sa gorge qui vibrait sous ses soupirs alors que sa main s’emballait autour du sexe de Giorno.
« Guido… Guido… Guido… », appelait-il encore et encore de sa voix angélique qui montait de plus en plus dans les aigus, ses mains s’activaient sur son propre corps, soupesant un sein plat, pinçant entre deux phalanges un téton, de sa tête qui bougeait de manière erratique sur le coussin. Mista n’avait pas besoin que l’autre le lui dise, il savait qu’il était proche de la jouissance.
La main de Giorno s’accrocha dans ses boucles tirant sa tête vers la sienne sans ménagement, le faisant grogner de douleur avant qu’il ne soit contraint à nouveau à coller sa bouche contre celle du blond pour échanger un baiser qui ressemblait plus à un désordre de claquements de langues et de dents, la bouche grande ouverte de Giorno gémissait contre celle de Mista dans un baiser violent et désordonné .
Giorno poussa un petit cri rauque et Mista eut soudain l’impression que le blond lui avait arraché quelques boucles sur le dessus de la tête tant sa main s’était resserrée dans ses cheveux. Mais il ne pouvait absolument pas lui en vouloir, c’était là un prix bien mince à payer pour entendre Giorno gémir son prénom de cette manière si désespérée alors que son orgasme déferlait en lui et entre les doigts de Mista qui n’en perdit pas une goutte.
Pendant un moment, Giorno resta accroché au napolitain, le souffle court, les yeux fermés, la peau à nouveau luisante de sueur et rougie là où il avait été embrassé. Doucement, il se détendit, retombant contre le matelas, ses cheveux éparpillés autour de sa tête brillaient sous la faible lumière des bougies qui n’étaient plus loins d’être totalement consumées.
Mista se redressa et se pencha au-dessus de Giorno pour nettoyer sa main souillée dans la jatte remplie d’eau. «C’était bien la peine de vous toiletter avec autant d’attention, si c’était pour finir dans cet état…», murmura Mista, goguenard, en se débarrassant de ses propres vêtements. Giorno répondit par un petit sourire et le brun sut qu’il n’obtiendrait rien de plus. Encore moins pour soulager la douloureuse érection qu’il essayait d’oublier en s’allongeant aux côtés de Giorno qui s’était certainement déjà endormi.
Se réveiller auprès de Giorno Giovanna le lendemain lui sembla être un miracle. Plusieurs fois pendant la nuit, il s’était réveillé et avait immédiatement cherché le beau et volatile jeune homme sur le matelas, jusqu’à ce qu’il reconnaisse ses contours dans le noir, il était resté allongé sur le dos, la respiration lente et profonde dans son sommeil d’enfant innocent, alors rassuré, Mista se rendormait, la tête tournée vers Giorno.
Ainsi commença leur court et intense ménage. Mista se complaisait malgré lui dans un rôle de chevalier servant, veillant à ce que tous les besoins de son invité soient satisfaits, accourant à l’appartement dès qu’il avait l’occasion de prendre une pause à la librairie.
Giorno était invariablement en train de lire car c’était la seule chose qu’il y avait à faire dans l’humble logis de Mista, il lui faisait alors payer son ennui, titillant la corde sensible du dévoué napolitain, boudant de cette manière si adorable et terrible, lui demandait inlassablement pourquoi il ne pouvait pas rester avec lui, quand rentrerait-il de la librairie...
Parfois, depuis le confortable fauteuil sur lequel Giorno était habituellement perché près de la bibliothèque, il jouait avec les nerfs de son hôte qui préparait leur déjeuner, tel un chat trop joueur avec sa proie exténuée. Il lui arrivait même d’être assis complètement nu, prétextant ne pas supporter la chaleur autrement.
« J’ai pensé à toi toute la matinée… », sa voix se faisait alors plus douce que le miel, ses doigts fins descendait le long de son torse, Mista avait beau lutter, il finissait toujours pas craquer et donner toute son attention au blond, « Tu m’as vraiment, vraiment beaucoup manqué. »
Parfois, Giorno se lassait de seulement embêter Mista, alors il demandait de son air faussement sage et innocent, « M’aiderais-tu à me passer de la pommade ?». Il s’agissait de la pommade que leur avait fait parvenir Gyro Zeppeli, une mixture à base d’argile et de plantes très odorantes, qui, selon Giorno, lui donnait l’impression que sa peau était entourée de glace. Les effets de cette pommade étaient assez incroyables puisque très rapidement, la cheville de Giorno avait repris son galbe fin et la douleur s'était retrouvée très atténuée. Mista était un masseur dévoué et appliqué alors, très vite, le moment de passer la pommade était devenu une sorte de jeu.
Mista massait délicatement sa cheville pour faire pénétrer l’onguent le plus possible tandis que Giorno se tortillait dans le fauteuil ou sur le lit, prétextant être chatouilleux à cet endroit. Puis les petits bruits que poussaient Giorno se faisaient de plus en plus érotiques et lorsqu’enfin, Mista se laissait prendre au piège, accordant enfin un regard vers l’entrejambe de Giorno, ce dernier s’excusait, tout en ayant bien sûr l’air le moins désolé au monde, « Quand je te vois assis entre mes jambes, je ne peux pas m’empêcher de penser à des choses… Et tes mains me font tellement de bien. »
Le Prince des chats était très joueur et Mista se sentait comme la plus exquise des proies. C’était à la fois effrayant et très excitant de se sentir sous l’emprise de ce beau jeune homme, à sa manière, il se soumettait complètement à Giorno et pourtant complètement différemment de la manière dont il s’était soumis à Leone Abbacchio.
Mista soupirait, faisait semblant d’être ennuyé uniquement pour amuser Giorno, puis il commençait par déposer quelques baisers le long du mollet fin et galbé du jeune homme, suivait le genoux vers la cuisse. Giorno s’installait un peu plus confortablement là où il était assis, écartant un peu plus les cuisse, calant sa jambe sur un accoudoir pour que Guido puisse embrasser à loisir la peau chaude, laiteuse et odorante entre ses jambes.
Ses grands yeux noirs levés vers ceux de Giorno, il laissait frotter contre sa joue bronzée le sexe de son amant pendant que ses doigts fins se perdaient dans ses boucles noires, ses ongles griffant tendrement son scalpe d’une manière qui suffisait à faire frissonner Mista des pieds à la tête. Ce n’était certainement pas mieux que la manière dont on flatte un animal et pourtant cela valait de l’or à ses yeux.
Quand les caresses sur son crâne se faisaient moins tendres et que les doigts de Giorno se resserraient autour de ses boucles, Mista comprenait immédiatement qu’il devait se mettre au travail, couvrant de baisers humides son sexe avant d’en prendre le bout entre ses lèvres. Il était attentif à chaque son qu’émettait Giorno, à chaque mouvement de son corps, à sa main chaude et ferme contre sa nuque.
Après avoir jouit, du bout du pied, Giorno frottait paresseusement contre l’érection de Mista à travers son pantalon, le regardait rouler désespérément ses hanches, espérant que Giorno lui murmure « J’ai envie de toi dans ma bouche. » Si Giorno était d’humeur et prononçait les mots tant désirés, Mista se redressait comme s’il était monté sur ressorts. Le blond l’attirait près de lui, défaisant presque cérémonieusement ses trousses, embrassant son ventre, sentant les muscles se tendre sous ses baisers avant de récompenser la dévotion et le dur labeur de Mista de ses lèvres. Mista restait debout, une jambe pliée sur l’accoudoir du fauteuil sur lequel était assis Giorno. Ses doigts poussaient en arrière les mèches ondulées qui tombaient devant son visage angélique, car il savait que Giorno récompensait chacune de ses adorables initiatives du plus doux et humide des regards et en avalant son sexe plus profondément dans sa gorge. Puis ils s'embrassaient longuement, vautrés l’un contre l’autre, se goûtant l’un l’autre dans la bouche de l’autre.
Si Giorno ne proposait pas à Mista de soulager son ardeur avec sa bouche, alors Mista se contentait de se caresser lui-même, à genoux à même le sol, sous les yeux curieux de Giorno qui lui disait de sa voix la plus douce les choses les plus basses et les plus vulgaires. Mista aurait pu l’écouter des heures entières mais la manière dont les insultes fusaient, sales et pourtant dites de manières cajoleuses, l’empêchait de garder le peu de contrôle qu’il avait sur son plaisir. Ces mots qui auraient dû être blessants et humiliants devenaient très vite excitants, il espérait seulement que Giorno ne le trouvait pas trop pathétique à gémir son prénom avec autant de désespoir alors qu’il se caressait furieusement sous son regard amusé. Il était le bouffon de ce beau Prince des chats, charmant et divertissant pervers dans leur royaume de fortune.
Si Giorno semblait crever d’ennui quand le napolitain n’était pas là, Mista, lui, avait complètement oublié cette lassitude qui le rongeait depuis des mois. Ce sentiment d’ennui perpétuel, ce goût fade que lui laissait dans la bouche cette vie routinière, ils avaient disparu avec l’arrivée fracassante de Giorno. L’odeur de fleurs que dégageaient les cheveux et la peau de cet enfant de Persephone embaumaient son logis, sa vie entière et c’était assez pour le rendre simplement heureux.
Mista avait tenté de se raisonner, se disait qu’il était ridicule d’éprouver des sentiments pour le jeune homme aussi tôt, pourtant, seuls quelques jours avaient suffi pour qu’il se sente aussi épris de Giorno. C’était un sentiment à la fois magique, dangereux et violent, comme celui qu’il avait rapidement éprouvé pour Mirella Galvani et Leone Abbacchio quelques années auparavant. C’était ainsi, il savait reconnaître une âme sœur quand il la rencontrait.
Il aimait entendre le son cristallin du rire de Giorno quand il lui racontait ses déboires à l’imprimerie, il aimait que Giorno l’aide à retirer les taches coriaces d’encre sur sa peau, il aimait s’allonger près de lui sur le lit, passant des heures à se parler de tout et n’importe quoi jusqu’à ce que la nuit soit bien entamée et qu’ils finissent par s’endormir blottis l’un contre l’autre même lorsque la chaleur se faisait harassante. Il aimait quand l’odeur de la peau de Giorno et la sienne ne faisaient plus qu’une.
Giorno s’était rétabli à une vitesse folle, les fils de ses points de suture étaient tombés laissant place à une cicatrice rose sur sa peau immaculée et bien qu’il s’appuyait toujours sur les meubles pour se déplacer et essayait de garder au repos sa cheville le plus possible, Mista avait remarqué que Giorno hésitait de moins en moins à poser son pied au sol.
« J’aimerais quitter l’agitation de Naples pour quelque temps, me rendre sur les côtes, passer mon temps à regarder la mer et à manger, dormir sous l’ombre d’un arbre. », Mista s’était mis à déblatérer un soir, Giorno allongé en cuillère contre son corps nu, se contenta de tourner légèrement la tête dans sa direction.
- Et que te dirait ton cher maître ?
- Il serait obligé d’accepter. Je ne lui demande jamais rien. Il pourrait au moins m’accorder quelques jours. », Giorno se contenta de humer affirmativement. « Et puis… tu viendrais avec moi. Nous pourrions suivre la route qui suit la côte jusqu’à Sorrente, puis pourquoi pas couper vers Positano ? »
Giorno ne répondit pas pendant un instant, Mista savait qu’il était en train de réfléchir.
« Je ne pourrais pas faire un tel voyage dans mon état. », finit-il par répondre. Peut-être espérait-il calmer les envies soudaines de voyage de Mista, en vain.
- Ton état ? Giorno, tu es presque guéri ! Je ne te laisserai jamais souffrir en tout cas, je nous trouverais les nids les plus douillets, je te porterai pour que tu n’aies jamais à poser le pied par terre. », il entendit Giorno rire face à son enthousiasme.
- C’est très tentant… », concéda le blond, se tournant enfin pour se blottir sous le menton de Mista qui déposa immédiatement un baiser sur la couronne de ses cheveux. « Reparlons-en plutôt demain alors. » Guido prit cela pour une petite victoire. Demain il demanderait directement au maître Zeppeli s’il consentait à lui accorder un congé, puis il travaillerait Giorno jusqu’à ce qu’il accepte de partir avec lui.
« Je pourrais faire… n’importe quoi pour toi. », s’entendît-il murmurer contre les cheveux de Giorno.
- Je sais. », répondit ce dernier. Il n’y avait pas de malice dans sa voix, il savait que Mista était sincère. Il se serra un peu plus contre lui, passa un de ses bras autour de sa taille, feignant de s’endormir, laissant Mista à ses rêves de côtes Amalfitaines.
Le lendemain matin, Mista se leva tôt, comme à son habitude. Il fit de son mieux pour ne pas troubler le sommeil de Giorno, effectuant sa toilette et s’habillant dans un silence quasi monacal. Il décida qu’il mangerait un morceau à la librairie, pressé d’abattre le plus de travail possible pour pouvoir rentrer plus rapidement auprès de Giorno. Il déposa un délicat baiser sur sa tempe blonde et s’en alla, le cœur gros du désir égoïste de ne pas pouvoir serrer son corps contre le sien.
Sa bonne humeur était contagieuse, chantant comme le plus gai des pinsons avec les ouvriers imprimeurs malgré les relents entêtants de la pâte à papier, de l’encre et la chaleur terrible qui régnait dans l’imprimerie. Même le maître Zeppeli ôta son beau pourpoint et se retroussa les manches pour aider les imprimeurs dans cette atmosphère plaisante. Le terrible vieil homme à l’épaisse moustache avait beau avoir généreusement entamé ses soixante ans, il faisait toujours preuve d’un physique avantageux, le corps svelte et musclé et le cheveux toujours aussi sombre malgré les nombreux fils argentés qui y avaient poussé.
« Ça t’étonne… mais c’est par ce que tu ne le vois pas au levé du soleil, à faire ses exercices de respiration et crier des insanités sur la puissance du soleil jaune. », lui avait un jour confié le maître d’imprimerie Roberto, en riant. Quel étonnant personnage que le vieux maître Zeppeli, se répétait Mista sans faille, même après ces années à le côtoyer.
Avant que ne sonne la pause du déjeuner, Mista osa même confier au libraire son envie de partir un moment pour de plus calmes horizons, lui assurant qu’il ne partirait pas plus qu’une semaine.
« Ça fait deux ans maintenant que tu travailles sans répit pour moi, Guido, sans jamais te plaindre. Tu mérites bien au moins cela. », Guglielmo Zeppeli avait posé une main sur son épaule dans un geste qui se voulait presque paternel, un petit sourire en coin sous sa moustache noire. Il se dit qu’il attendrait le retour de son jeune poulain à Naples pour lui faire part des grands projets qu’il avait fomenté pour Guido.
Sur le chemin du retour, à l’heure du déjeuner, Mista sautillait presque sur le chemin, le cœur en fête, l’esprit si léger. Il se hâta de rentrer, achetant sur le chemin quelques tomates, du pain frais et de la charcuterie. Giorno lui pardonnerait sûrement son retard et puis il s’attarderait le plus possible avec lui, se promettant de ne pas se laisser avoir par ses humeurs libidineuses. Ils mangeraient ensemble la bonne nourriture que Guido avait rapportée, boiraient le bon vin qu’il gardait chez lui pour célébrer le congé que Zeppeli lui avait accordé et enfin, ils passeraient des heures à planifier leur escapade.
Mista escalada les escaliers, lançant de joyeuses salutations à la ribambelle de mioches du tailleur qui jouaient dans l’escalier. Arrivé devant son petit logement, il poussa vigoureusement la porte, lançant un, « Désolé pour le retard, je suis là ! », traversant l’antichambre vide et silencieuse à grands pas pour entrer dans sa chambre. « Giorno, me voilà ! »
Ses yeux tombèrent sur le fauteuil vide devant la bibliothèque, puis son regard glissa vers son lit vide et défait. De par la fenêtre grande ouverte de sa chambre lui parvenait la clameur du dehors, mais absolument rien qui ne trahissait la présence de Giorno dans l’appartement. Il sentit les provisions qu’il avait ramené lui échapper, glissant d’entre ses bras sur le parquet sans qu’il ne puisse les en empêcher.
Mista fit plusieurs fois le tour de son petit appartement, cherchant la moindre trace, la moindre explication à l’absence de Giorno, appelant son nom. Il finit par s’adosser contre un mur, submergé par ce mélange de peur, d’angoisse sourde et comme il avait laissé glisser le déjeuner, il se laissa glisser le long du mur, s’asseyant à même le sol, la tête entre les bras. Il n’y avait rien d’autre à imaginer, rien non plus à espérer. Giorno était parti. Il était parti sans rien laisser.
Bien vite, Mista s'aperçut que l’argent qu’il cachait dans un placard dans la cuisine avait aussi disparu, ainsi que quelques-uns de ses plus beaux vêtements. Il passa une heure entière à pleurer à chaudes larmes sur son lit, le coussin qui sentait terriblement le jasmin serré contre le cœur. Il se foutait bien d’avoir perdu de l’argent et quelques vêtements. La trahison, elle, était comme un coup de poignard en pleine poitrine. Il se sentait si stupide, si naïf, il s’était épris d’une image, d’un écran de fumé, du mauvais sort qui s’était bien joué de lui. Il avait cru être le seul que Giorno Giovanna finirait par aimer, celui qu’il tenait possessivement contre son cœur, le seul à qui Giorno caressait la joue de cette manière si chaleureuse douce, en le regardant avec toute cette tendresse dans les yeux. Combien d’autres avaient été regardés de cette manière avant lui ? Combien d’autres avaient cru être l’âme sœur de Giorno Giovanna avant que ce dernier ne s’évapore. Les mots de son ami Merisi lui revinrent en tête, Il est sûrement retourné en enfer, là d’où il vient probablement…
Malgré la tristesse et l’abattement, il retourna à la librairie, il ne pouvait pas faire autrement, se murant dans un silence triste et borné. Il resta à travailler machinalement jusqu’à ce que tous les autres ouvriers soient partis, le laissant seul avec le maître Zeppeli.
« Ce matin tu étais le soleil même, regarde toi maintenant. Tes yeux sont remplis d’un orage qui ne présage rien de bon.
- Quelque chose est arrivé. Je dois vous demander une avance sur mon prochain salaire.
- Quelque chose ? Guido, que s’est-il passé ? », Le jeune homme se borna dans son mutisme, les sourcils froncés et les yeux baissés. « Mais alors… Pars-tu toujours sur la côte ?
- Non… enfin, si. Oui, je pars toujours pour la côte. Mais je risque de rester plus longtemps que prévu. »
Mista reparti avec la promesse d’obtenir dès le lendemain l’argent dont il avait besoin, Zeppeli n’osa pas lui dire qu’il s’inquiétait pour lui, peut-être pour ne pas blesser son égo. Il partirait juste après avoir reçu l’argent, mais pas pour la côte Amalfitaine. Il n’en était pas fier, mais il avait menti à Zeppeli, il n’avait pas besoin d’inquiéter le vieil homme plus qu’il ne le semblait déjà l’être.
C’est ainsi que Mista prit la direction du nord, filant à cheval vers Bologne.
Le voyage dura à peine quatre jours et par chance, rien ne vint le perturber. Mista arriva à Bologne en soirée, aussi exténué que sa pauvre monture. Un peu de repos ne leur ferait pas de mal, il se prit une chambre dans une petite auberge confortable et paya le garçon d’écurie généreusement pour qu’il veille à ce que son cheval soit traité comme il se doit.
Mista dormit d’un soleil de plomb, il était presque midi lorsqu’il émergeât enfin. Il déjeuna, se fit préparer un bain et mit des vêtements simples mais bien faits et propres. Il voulait être beau, arriver tel le fils prodigue, couvert de trésors et paré de sa beauté comme du plus beau de ses atours. Dans la petite étable, son cheval semblait frais et dispo, il avait été nourri et abreuvé, son poil avait été décrotté et brossé. Mista récompensa le tout jeune garçon d’écurie généreusement, il savait que c’était trop mais le sourire ravi du garçon lui mit du baume au cœur.
Instinctivement, il se rendit au palazzo de Mirella Galvani, s’arrêtant devant la luxueuse bâtisse qui était restée telle que dans son souvenir, ou alors peut être moins blafarde sous le soleil estival et dont les lianes qui recouvraient la façade s’étaient décorées de petites fleurs blanches. il sauta de son cheval à pieds joints sur le marbre qui couvrait le perron de la demeure de la jeune veuve et accrocha prestement son cheval avant de se planter devant l’imposante porte. Maintenant qu’il y était enfin, après avoir chevauché sans répit, il se mit à se sentir nerveux, l’estomac noué, le cœur battant fort. Était-ce seulement de la nervosité ou de l’appréhension ? D’un seul coup, il se demanda s’il était réellement le bienvenu ici. Depuis combien de temps n’avait-il pas écrit à Mirella Galvani ? Il n’avait pas reçu de lettres de sa part non plus...
Son poing s'abattit lourdement à plusieurs reprises contre le bois de la porte, son corps agissant plus rapidement que son esprit qui débattait sur les raisons de sa présence ici. La porte s’ouvrît un peu sur une jeune femme presque aussi haute que Mista, à la carrure massive. Ses yeux sondèrent le Napolitain de manière critique. Ses vêtements sobres découvraient sa gorge rougie qui se gonflait dans une respiration haletante, elle était le genre de femme qui devait courir toute la journée à travers la maison pour veiller à ce que tout soit en ordre. La Galvani avait peu de personnel de maison, ce qui rendait ses gens loyaux envers elles mais aussi assez farouches envers ceux qui n’appartenaient pas à son univers. Elle avait confié à Mista que les femmes qui travaillaient dans sa maison étaient souvent d’anciennes prostituées qui lui avaient été sympathique et qu’elle payait très bien en échange des services rendus et de leur discrétion.
« C’est pour ? », demanda-t-elle, agacée par l’air béat de Mista qui semblait la détailler de la tête aux pieds, de ses cheveux noirs couverts d’un fichu à ses pieds chaussés de mules.
- Et bien… Je souhaitais voir Madame.
- Vous êtes ?
- Guido Mista, libraire à Naples. » La femme sembla réfléchir un moment, ses yeux se troublant un peu avant que son regard ne retombe sur Mista.
- Madame n’attends personne de ce nom. Madame ne reçoit personne de toute façon. Adieu. »
Elle referma vivement la porte, mais pas aussi rapidement que Mista coinça sa botte dans l’entrebâillement de la porte, provoquant un soupir indigné chez la jeune femme.
« Je vous en supplie ! Laissez-moi voir Mirella, vous devez lui dire que Guido est ici ! », la jeune femme ignora Mista et tourna la tête, à côté d’elle était apparue une autre jeune femme, tout aussi sobrement habillée, mais mieux mise.
« Que se passe-t-il, dois-je appeler quelqu’un ? », demande-t-elle à sa comparse qui tentait de bloquer la porte de tout son poids.
- Je ne sais pas, ce monsieur veut à tout prix voir Madame, que c’est fatiguant, tous ces escrocs qui viennent jours après jours ! »
Les regards de Mista et de l’autre femme se croisèrent longuement, il observa son petit visage et ses grands yeux qu’elle baissa timidement. Ce regard baissé, il l’avait croisé de nombreuses fois lors de son séjour au Palazzo, il reconnaissait la petite souris grise bien discrète qu’était femme de chambre de Mirella.
« Je connais ce monsieur… », dit-elle dans un murmure qui se voulait être une confidence mais que Mista entendit tout de même. « Il a fréquenté Madame et Monsieur Abbacchio quelque temps… si tu vois ce que je veux dire. »
La grosse fille eut l’air de considérer Mista un instant, « Et combien même ! Ça ne change rien, ce monsieur n’est pas invité.
- Mais enfin, tout de même, je vais aller chercher Madame.
- Non ! Ne la dérangeons pas. Il n’a qu’à revenir plus tard ! » Elles avaient totalement délaissé Mista au profit de leur chamaillerie, le Napolitain les écoutait, légèrement confus et espérant que la femme de chambre le laisse entrer.
- Oui, je vous en prie, faites chercher Mirella ! »
Un bruit de pas précipité résonna à l’intérieur du vestibule dans les escaliers de marbre. « Quelle est la cause de tout ce raffut !? Par Dieu, je vous entends jacasser depuis le premier étage, impossible de me concentrer sur mon ouvrage ! »
Mon Dieu, c’était elle ! Les deux jeunes employées de maison s’étaient écartées de la porte, laissant à Mista assez de place pour pouvoir se faufiler dans le vestibule. « Mirella ! », S’ecria-t-il de tout son aplomb, faisant sursauter la pauvre jeune femme. Il se jeta presque sur elle, la saisissant par la taille et la soulevant, la faisant tournoyer dans les airs et glapir de surprise. Comment avait-il pu oublier sa beauté ? La blancheur de sa peau, la douceur de sa voix ? Son cœur battait la chamade, comme si ses sentiments pour la belle courtisane étaient violemment revenus.
Derrière lui, les deux femmes de maison braillaient, criaient avec indignation en voyant leur maîtresse être empoignée de la sorte, tirant sur les vêtements de Mista dans une piètre tentative pour le maîtriser, lui demandant, en vain, de lâcher Mirella Galvani.
« Guido ?», s’écria-t-elle enfin alors que ses pieds touchaient à nouveau le sol et que son visage n’était qu’à une vingtaine de centimètres du sien, de sa peau dorée, de son sourire ravageur, de ses beaux yeux sombres et brillants comme la nuit. Si Mirella n’avait en rien changé, Mista, lui, s’était embelli. Le beau garçon était maintenant un véritable homme, avec ses épaules larges et droites, sa mâchoire plus anguleuse qui avait perdue toute trace de rondeur enfantine, ses mains larges et puissantes qui la tenait si fermement, son beau regard franc qui n’avait plus grand chose à voir avec celui rempli de cette timidité adolescente qu’il posait autrefois sur elle.
Et pourtant, son sourire si tendre était resté le même, ses cils étaient le même incroyable rideau sombre qui ourlait ses paupières et ses iris d’obsidienne sur lesquelles se reflétait le soleil sans jamais les éclaircir.
Mirella Galvani tourna brusquement son attention vers ses servantes qui ne pipaient plus un mot. « Me prévenir de l’arrivée de Monsieur Mista était peut-être trop demander ! », elles baissèrent les yeux, c’était injuste de la part de Mirella alors qu’elle avait demandé des semaines durant à ne laisser venir aucun visiteur qui ne s’était pas annoncé par lettre au préalable. Elles ne dirent rien, elles n’en voulaient même pas à leur maîtresse qui cherchait simplement à détourner l’attention de Mista de son trouble.
« Je suppose que vous avez de quoi vous occuper ! Ne restez pas là.» Les deux jeunes femmes partirent sur-le-champ vers les cuisine et Mirella tira Mista par le bras, l’invitant à s’éloigner de l’entrée, le visage tourné vers les escaliers, là où son regard ne croiserait pas celui du Napolitain.
« Ces bécasses s’entendent beaucoup trop bien pour être efficaces, elles passent leur temps à jacasser ensemble. », Mista n’avait pas connu Mirella aussi pipelette… et fuyante, était elle nerveuse ? Pas une seule fois elle ne l’avait regardé, prenant les devants dans les escaliers qui conduisaient vers ses appartements. « Enfin, c’est de ma faute, je suppose. Je suis beaucoup trop clémente et patiente avec elles ! »
Arrivé en haut des escaliers, alors qu’elle était toujours de dos et semblait avancer vers un petit salon, Mista saisit le fin poignet de Mirella, la forçant à se tourner vers lui. Elle devint silencieuse, ses grands yeux bruns surpris. Et puis sans un mot, Mista se pencha vers elle et l’embrassa, passant son bras autour de sa taille, serrant son corps contre le sien.
C’était terrible, cette sensation d’abandon total, de son corps qui semblait fondre contre celui de Mista, elle ne pouvait que s’accrocher à son pourpoint et l’embrasser en retour, les yeux déjà clos, un gémissement qui crevait déjà de sortir du fond de sa gorge, elle pouvait sentir le désir lui gonfler la poitrine et échauffer brutalement le creux de ses cuisses. C’était trop, c’était beaucoup trop.
Ils n’avaient pas besoin de mots, ils se connaissaient si bien, ne s’étaient pas oubliés malgré le passage du temps. Mista n’avait plus besoin d’être guidé. Il venait en territoire conquis, souverain généreux dont les mains laissaient des traînées d’or et de plaisir le long de sa peau nue. Depuis combien de temps ne s’était elle pas sentie aussi petite au milieu de son grand lit, le corps de Mista si large au dessus du sien, un océan d’or sombre à la surface duquel fleurissaient les algues sombres de sa pilosité, un océan de derme humide de sueur sur lequel se reflétait la lumière qui parvenait de la fenêtre, le faisait scintiller comme une idole. Mirella Galvani n’avait qu’une seule religion en cet instant, elle portait le nom de Guido Mista, qu’elle répétait avec une ferveur incontrôlée dans sa sainte extase.
Plus tard, allongée à ses côtés, elle se mit à le regarder, le regarder réellement, au-delà de la beauté de son visage pressé contre sa poitrine nue alors qu’elle caressait ses cheveux. Il y avait une ombre sur son visage, une ombre qui recouvrait ses yeux quand il ne la regardait pas et que son regard se troublait, observant le vide avec fascination.
« A quoi penses-tu ? », osa-t-elle soudain, le bruit soudain de sa voix fit légèrement tressauter Mista qui leva la tête vers elle.
- À rien. Je suis heureux d’être ici. », il lui sourit tendrement, sa main trouvant la sienne sur le drap froissé. Il mentait. Une personne avec un tel regard ne pensait pas à rien. Elle se contenta de lui sourire. « Tu sais, je m’en veux de ne pas t’avoir écrit tout ce temps. », ajouta-t-il.
- Ce n’est rien, je me sentais un peu coupable de vouloir te garder pour moi toute seule, j’avais peur que cela transparaisse dans mes lettres. Et puis je savais que nous nous reverrions une fois le moment venu.
- Il y a une place très spéciale pour toi dans mon cœur, Mirella. Je t’ai longtemps cherchée alors que tu étais si loin de moi. Je n’ai fait que perdre mon temps, bien que je me sois amusé, c’est vrai. », son petit sourire était si charmant, elle aurait aimé lui donner le bénéfice du doute. Et pourtant.
« Je ne sais toujours pas pourquoi tu es ici. », finit-elle par dire, son regard se fit à nouveau fuyant, son visage reflétait à présent la tristesse qui enveloppait son être.
- Je suis venu te voir. » C’était une réponse beaucoup trop simple pour qu’elle ne le croit. Il lui semblait que Guido évitait délibérément de reconnaître le ton presque accusateur de sa voix.
- Ton vieux libraire t’a finalement laissé partir ? », Mista rit.
- Je l’aurai piétiné avec mon cheval s’il avait tenté de m’en empêcher. », Mirella ne répondit pas à la plaisanterie.
- Quand repars-tu ?
- J’aimerai ne jamais avoir à repartir. J’avais oublié à quel point je me sens bien ici avec toi. », il se redressa, à califourchon au-dessus d’elle, un air diaboliquement coquin sur le visage. « Me laisserais-tu rester ici, auprès de toi ? » Mon dieu, ce sourire encore une fois. Mirella Galvani aurait aimé lui dire oui de tout son être.
- Guido… tu sais que ce n’est pas aussi facile.
- Pourquoi pas ? Veux-tu m’épouser ? Nous pourrions-être unis pour la vie et je n’aurais plus besoin de sortir un pied hors de Bologne ! »
C’était trop. Mirella repoussa avec force Mista qui s’était penché sur elle pour embrasser son visage. Il retomba sur son séant, l’air si surpris et décontenancé.
« Pourquoi me dis tu des choses aussi cruelles ? », il la regardait de son air incrédule, Pendant un instant ils se regardèrent presque en chien de faïence, nus et fragiles « Tu n’es pas avec moi, quand tu es dans mes bras, tu ne penses pas à moi, quand tu fermes les yeux tu es avec quelqu’un d’autre Guido. De qui es-tu venu te cacher Guido ? »
Il se contentait de la regarder, comme un enfant pris sur le fait, avec son regard douloureusement troublé, blessé presque… Mirella fumait, ce n’était pas à lui de se sentir blessé.
« S’il te plaît, sors de ma chambre. Je ne veux pas te voir Guido ! », Il resta interdit, incapable de répondre quoi que ce soit aux accusations de Mirella, incapable de bouger quand elle le lui demandait. « Je te demande de sortir ! »
Mista eut un petit mouvement de panique, sa douce amante exsudait colère et rage sourde. Il ramassa ses vêtements à la hâte, enfilant sa chemise de peau avant de sortir par la porte, complètement confus et paniqué.
Que s’était-il passé ? Ce n’était pas censé arriver. Il voulait simplement montrer son affection à la jeune femme, la tenir dans ses bras… À l’intérieur de la chambre, la clochette qu’utilisait Mirella pour appeler sa femme de chambre retentit. Après quelques instants, il entendit des bruits de pas à l'intérieur de la chambre, des voix étouffées derrière les épaisses cloisons de bois. Puis ce fut le silence. Les portes de la chambre de Mirella Galvani restèrent désespérément closes.
Il s’habilla rapidement et de la coquette antichambre où il se trouvait, il se traîna jusqu’au salon où il s’assit sur la banquette tapissée de soie bleue qui était invariablement tournée vers la cheminée éteinte, la même banquette où il avait connu ses tous premiers émois avec Abbacchio. Comme sa vie aurait été plus douce s’il n’avait jamais quitté Bologne à ce moment. Il aurait été chéri de manière inconditionnelle par Leone et Mirella et puis il n’aurait jamais croisé la route de…
Non. Mista était venu ici sans s’annoncer, malgré la sincérité de ses sentiments pour elle, il avait joué avec ceux de Mirella pour s’octroyer un peu de bon temps, il s’était abaissé à un rôle déplaisant de courtisan de bas étage, n’avait pas mieux agi que le pire des gîtons. Il avait effectivement été cruel et égoïste.
Le soleil de la fin d'après-midi se coucha rapidement. Combien de temps avait-il attendu sans un bruit, à sentir sur lui la lumière orange et rasante du soleil couchant céder leur place aux ombres bleues de la nuit ? La porte du salon grinça, derrière elle, portant une bougie à la flamme tremblante apparu la femme de chambre de Mirella Galvani. Mista se leva brusquement, le cœur battant, était-elle enfin disposée à le recevoir ?
« Madame souhaite que vous quittiez sa demeure. », dit-elle simplement. Elle recula vivement lorsque Mista fit plusieurs pas pressés dans sa direction.
- Non ! Attendez, elle doit vraiment me recevoir, je ne peux pas partir, il faut au moins que je me m’excuse et que.. ! »
Elle poussa un petit cri de surprise aigu. À force de reculer, son dos avait heurté la personne qui s’était glissée derrière elle dans le salon. Elle se tourna vivement et s’écarta immédiatement, baissant la tête.
« Monsieur ! Toutes mes excuses ! »
Il posa une main sur son bras, la poussant légèrement vers la porte. « Va, je m’en occupe. » Sans un autre mot, la jeune femme s’éclipsa rapidement. La porte claqua légèrement et Mista déglutit, levant son visage misérable vers celui d’Abbacchio qui se tenait devant lui. Son visage grave et pâle se démarquait des ténèbres qui l’entourait, comme à son habitude, il était complètement vêtu de noir.
« Leone.. ! », Mista eut à peine le temps de gémir son prénom que l’homme le saisit par le col pour le plaquer dos au mur. La force de l’impact lui laissa presque le souffle coupé, ses yeux noirs et écarquillés le regardait de cet air d’animal fou au seuil de la mort.
« Quel est ton putain de problème ? », demanda-t-il froidement. « Comment oses-tu te tenir encore ici ? Tu n’imagines même pas l’état dans lequel tu l’as laissée. » Sa main avait enserrée la mâchoire de Mista, l’empêchant de parler. « Moi qui pensait voir un homme, tu es resté un putain de sale gosse égoïste… »
Les yeux de Mista se remplirent de larmes qui roulèrent le long de ses joues, laissant des traînées humides sur sa peau qui venaient mouiller les doigts d’Abbacchio. Ce dernier soupira, roulant des yeux, libérant le visage de Mista de sa prise douloureuse.
« Je suis vraiment désolé... », murmura Mista, hoquetant sous ses larmes.
- Et maintenant tu pleures. Comme un enfant.
- Je ne voulais pas être comme ça… Je suis désolé... »
Leone ne dit rien, se contentant de regarder son visage déformé par ses sanglots d’enfant. La main de Mista s’était fermement agrippée à son pourpoint, comme une demande silencieuse qu’il n’osait pas formuler, au comble de l’égoïsme. Pourtant, Abbacchio l’entendît et céda, saisissant Mista par la taille pour l’attirer à lui, sa main forçant sa tête brune contre son épaule, le laissant pleurer dans le creux de son cou et trembler tout contre lui.
« Putain d’enfant trop gâté que tu es… », Murmura-t-il, glissant ses doigts dans les boucles sombres du jeune homme. Il n’ajouta pas que c’était de sa propre faute, qu’il avait été trop cajoleur avec lui et que tout comme l’était aussi Mirella, il était toujours aussi faible face à ce beau garçon qui avait le goût du soleil.
Quand enfin le corps de Mista se détendit, cessant de tressauter sous ses sanglots, que ses pleurs subsistèrent en de petits reniflements, Leone murmura : « Mirella ne veut pas te voir pour l’instant. Mais je pense qu’elle acceptera bientôt. Reviens avant ton départ pour t’excuser. J’imagine que tu n’avais pas d’autres affaires à Bologne ?
- Non.
- Alors pars d’ici dès que tu le peux et fais en sorte de régler les problèmes que tu essayes de fuir. »
Mista hocha la tête et s’écarta légèrement d’Abbacchio pour le regarder, lui, son beau visage anguleux, son nez aquilin, ses lèvres pleines et ses yeux améthystes.
« Puis-je au moins t’embrasser ? », demanda Guido.
- Non. »
Il avait répondu avec fermeté, sans laisser un instant planer de doutes, mais aussi avec une grande douceur, avant de coller son front contre le sien, saisissant sa main dans la sienne et fermant les yeux. Mista savait qu’il n’obtiendrait pas plus, mais c’était tout aussi puissant, le souffle chaud de Leone tombait comme une caresse sur ses lèvres. Il ne put s’empêcher à nouveau de laisser couler quelques larmes, mordant sa lèvres pour s’empêcher de faire du bruit. Pourtant, Leone porta à nouveau sa main à ses boucles brunes.
« Cesse donc de pleurer. Arrête de t’apitoyer sur ton propre sort. Ce n’est absolument pas comme ça que tu t’en sortiras. », il rompit le contact de leur peau avant de déposer un baiser sur son front.
En silence, ils se dirigèrent vers l’entrée de la demeure, Mista coula un dernier regard vers la porte qui menait à la chambre de Mirella Galvani. C’était peut être bien la dernière fois qu’il voyait les appartements privés de la dame. Le palazzo était si silencieux et sombre, il ne pouvait que suivre Leone comme son ombre alors qu’il raccompagnait Mista jusqu’à son cheval qui avait été installé dans la petite écurie.
« Je te dis adieu maintenant car je ne pense pas que nous nous reverrons de si tôt.
- Ne nous reverrons-nous jamais ? », demanda Guido.
- À toi de voir. Si tu penses le mériter, peut être. » Le napolitain se renfrogna à ces mots. « Ne fais pas cette tête voyons. Je suis certain que nous nous reverrons. Je n’étais même pas censé être là ce soir, c’est l’intendante de la maison qui m’a fait chercher dans toute la ville pour que je vienne désamorcer la situation. », aucun doute possible, il parlait de la désagréable jeune femme qui lui avait refusé l’accès à la maison plus tôt.
- Cette femme est terrifiante. », murmura Mista avec un petit sourire.
- Je ne te le fais pas dire. »
Ils rirent un peu, puis le silence retomba et Mista se sentit légèrement gêné. Il aurait voulu qu’Abbacchio esquisse un geste dans sa direction, le prenne à nouveau dans ses bras, l’embrasse, mais il n’en fit rien, se contentant de le regarder avec son petit sourire en coin. Alors Mista agrippa la bride de son cheval pour le mener hors de son enclos. « Alors adieu, Leone. », murmura-t-il.
- Adieu, Guido. » Et Mista lui tourna le dos, marchant aux côtés de son cheval dans la nuit, la présence imposante de l’animal était rassurante, parfois il lui semblait même que son cheval inclinait son cou contre sa tête, comme pour le consoler.
De retour dans sa chambre à l’auberge, il se fit monter de la soupe qu’il mangea sans appétit et se mit directement au lit, incapable de trouver le sommeil, gardant ses yeux grand ouverts, yeux rivés au plafond. Il se sentait incroyablement seul et stupide, se repassait en boucle les événements de cette après midi, si bien qu’il ne s’endormît finalement qu’au petit jour.
Vers midi, des coups donnés à sa porte le réveillèrent. Une petite servante envoyée par l’aubergiste lui annonça qu’il devrait payer un supplément s’il ne libérait pas sa chambre avant quatorze heures. Alors Mista la remercia, glissa une pièce dans sa petite main et lui fit monter de l’eau pour qu’il puisse se toiletter. Il lui assura qu’il serait parti avant l’heure butoire, il n’avait plus rien à faire ici de toute manière…
Ainsi avant même qu’il ne soit quatorze heure, Mista avait rassemblé ses affaires et enfourché son cheval, il se dirigea pour la dernière fois vers la demeure de Mirella Galvani. Cette fois-ci, lorsqu’il frappa à sa porte, la gironde jeune femme quil reconnu. comme étant l’intendante lui ouvrit et le laissa entrer cette fois ci sans faire d’histoire, le conduisant dans le large patio au centre du palazzo. « Madame arrive. Je vous prie de rester ici. » Puis elle se retira. Mista attendit assis sur un banc de pierre, regardant le jasmin qui courrait sur les murs, les citronniers dont les fruits épais mûrissaient au bout de leurs fines branches.
« Guido. »
La douce voix de la maîtresse de maison lui fit vivement tourner la tête et il se leva de son petit banc tout aussi rapidement. Une fois de plus, elle lui apparu sublime et vêtue de ses plus beaux atours, ses longs cheveux bruns coiffés de ces manières compliquées et élégantes dont sa femme de chambre avait certainement le secret.
« Madame. », la salua-t-il en courbant l’échine devant elle.
- Mon Dieu, arrête donc un peu cela ! », le son de son rire l’étonna mais lui mit aussi du baume au cœur.
- J’ai demandé à te voir aujourd’hui car je tiens à te présenter mes plus plates excuses. », commença-t-il sans préambule. « J’ai agi de manière égoïste, sans me préoccuper de tes sentiments. Au fond de moi je savais toute l’affection que tu me portais et j’ai donc profité de tes inclinaisons envers moi et…
- Guido, pitié, arrête d’essayer de te justifier… », soupira-t-elle. « Oui, je suis en colère contre toi, à raison je pense. Peut être moins qu’hier, certainement.
Je vois bien que tu t’en veux, le problème avec vous les hommes, c’est que je ne sais jamais si vous vous excusez parce que vous êtes sincère et avez tiré des leçons de ce qu’il nous a blessé ou si vous vous excusez pour que l’on soit juste un peu moins en colère contre vous et vous apaiser vous même.»
Mista la regardait, légèrement penaud, il aurait voulu lui dire qu’elle avait tort, il n’osa pas l’interrompre. Il n’était même pas certain de croire lui-même à ses propres excuses.
« Guido, tu es toujours un enfant, un enfant qui vient se cacher quand il a peur ou qu’il ne sait pas quoi faire. Je ne sais pas ce qui t’a fait venir ici sans même m’en avertir au préalable mais j'aurais aimé que tu m’en parles au lieu de te jeter sur moi et surtout, au lieu de me dire des idioties pour faire taire mes questions. Je ne peux supporter autant de bêtise, encore plus lorsqu’elle vient d’une personne qui est chère à mon cœur. », Mista gardait le silence, il se refusait à déployer un chapelet d’excuses qui sonneraient si peu sincères aux oreilles de son amante.
« Maintenant, tu vas retourner chez toi, à Naples, fais le nécessaire pour affronter tes problèmes. La prochaine fois que je te verrais, je veux voir un homme en paix avec lui-même et le monde qui l’entoure.
- Je te le promets. », Répondit-il, soutenant ses yeux bruns, si clairs dans la lumière estivale crue qui baignait le patio. Il espérait être assez convaincant, que Mirella aurait un peu plus foi en lui à présent. Elle s’approcha lentement de lui dans un doux bruissement d’étoffe, se planta devant lui et glissa sa main le long de l’épaule du jeune homme jusqu’à son cou pour le forcer à courber légèrement la tête. Ce fut un baiser sur la joue qu’il reçut de Mirella en guise d’adieu, un baiser d’une grande douceur et d’une terrible retenue par rapport à ceux qu’ils avaient échangés la veille. C’était le genre de baiser que l’on donne à un petit frère plutôt qu’à un amant.
« Allez, và maintenant. »
Ainsi, sans un mot de plus, Mista reprit la route vers Naples, un léger vague à l’âme, espérant ne plus jamais décevoir la douce Mirella Galvani.
Si à l’aller, l'adrénaline générée par le désespoir l’avait protégé de la fatigue et du soleil brûlant, au retour, la lassitude le prit tout de go et la chaleur accablante lui était devenue difficilement supportable. Il rêvait de la Méditerranée, lui qui ne savait pas nager et ignorait avec dédain la mer sale et grise qui léchait constamment les pieds de Naples. En cours de route, il décida qu’il était encore trop tôt pour rentrer dans son logis trop vide et trop solitaire, il bifurqua vers un petit village de pêcheurs près de Naples, sur la côte Amalfitaine. Il s’imaginait s’enterrer dans une petite chambre et aller voir la mer une fois la nuit tombée, il avait encore le besoin d’être seul avec ses pensées.
Contre toute attente, dès qu’il arriva dans ce pittoresque village de la côte où les murs en terre étaient peints de couleurs vives, il retrouva immédiatement un peu de sa joie de vivre grâce à la simplicité des villageois et le sel que déposait le vent marin sur sa peau. En quelques jours seulement, sa peau était devenue aussi sombre que celle des pêcheurs qu’il suivait dès la descente des bateaux, leur achetant un poisson qu’il faisait griller à l’ombre d’un arbre au bord de la plage, avec du sel et du citron pour seuls condiments, trempant directement ses doigts dans la chaire juteuse et brûlante qu’il portait à sa bouche avec un plaisir non dissimulé. Le poisson venait toujours du même pêcheur, un jeune homme agréable et souriant dont les barrettes dorées qu’il portait avec une certaine coquetterie avait attiré l’attention de Mista. Il avait aussi remarqué que la conversation s’attardait toujours un peu plus chaque jour, même après qu’il ait glissé dans sa paume rugueuse et ridée par l’humidité une piécette pour payer son poisson. Il lui rappelait ce garçon qu'il avait connu bien des années auparavant, qui venait parfois à la ville, près de là où vivait Mista avec sa mère, pour vendre les poissons pêchés par son père. Ce petit pêcheur était le premier garçon que Mista ait aimé en secret.
Un soir, après avoir écrit à sa mère, ce qu’il n’avait plus fait depuis un moment, il retourna sur la plage vide, comme il le faisait tous les soirs à vrai dire, s’asseyant dans le sable blanc pour admirer le soleil qui se couchait sur l’horizon, embrasant la mer toute entière avant de disparaître derrière les flots si calmes. Il ne se lassait pas de la vue, pouvait regarder des heures durant le ciel s’embraser avant de s’assombrir et les vagues gonfler à mesure qu’elles approchaient du rivage pour finir par embrasser le sable, faisant rouler petites pierres polies et coquillages.
Il entendit le bruit feutré de pas dans le sable et celui qu’il reconnut immédiatement comme étant le jeune pêcheur qu’il voyait tous les matins se tint près de lui sur la plage, le corps tourné vers la mer.
Mista ne put s’empêcher de regarder cet homme sûrement à peine plus vieux que lui, cherchant sur son beau visage des similitudes avec celui de son premier amour d’enfant. Ses cheveux noirs qui encadraient son beau visage dansaient doucement dans le vent rafraîchissant propre à ces nuits estivales, ses yeux étaient d’un bleu aussi saisissant que celui des flots en plein jour. Puis, sans une once de gêne, il se dénuda complètement, laissant tomber un à un ses vêtements fins en lin dans le sable. Son regard azur coula vers celui surpris de Mista et il marcha vers la mer, glissant avec une élégance si naturelle dans l’ondée avant de plonger entièrement sous l’eau. Quand il remonta à la surface, il s’essuya sommairement le visage, repoussant ses cheveux noirs mouillés hors de son visage. Il adressa à Mista un sourire franc et un brin provocateur. L’invitation était trop tentante, il aurait pu se lever et simplement rejoindre le pêcheur, mais il ne savait même pas nager... Pourtant, quand l’homme plongea à nouveau, Mista se leva d’un bond et se déshabilla à son tour, tant pis, ils étaient complètement seuls sur la plage à cette heure-ci, personne ne viendrait les déranger.
Mista s’enfonça dans l’eau qui avait été chauffée toute la journée par le soleil, sa température était incroyablement douce, pas un instant il ne frissonna, s’enfonçant avec un soupir d’aise jusqu’aux hanches. La lune au dessus de lui était si brillante et pleine qu’il pouvait voir le sable blanc qu’il foulait sous l’eau et le moindre petit poisson qui s’attardait autour de ses pieds.
« Vous êtes venu. » Mista leva vivement la tête, l’homme aux cheveux noirs était face à lui et lui souriait.
- Oui, j’en avais très envie. », le sourire de l’autre redoubla.
- Alors, nageons ensemble ?
- J’ai bien peur de ne pas savoir comment.
- C’est bien dommage. Mais vous devriez au moins commencer par vous mouiller entièrement. »
Sans efforts et d’un geste taquin, l’homme avait donné un coup dans l’eau, arrosant Mista qui rit de surprise, esquissant un petit pas en arrière avant d’éclabousser l’autre à son tour. Ce n’était rien de plus qu’un jeu puéril, un jeu fraternel où ces deux hommes qui étaient presque complètement inconnus l’un pour l’autre riaient aux éclats et s’éclaboussaient l’un l’autre. Le jeu s’arrêta brusquement lorsque Mista avala un peu d’eau de mer, toussant douloureusement.
« Allons, allons… N’allez pas vous noyer alors que vous avez la tête hors de l’eau. », l’homme tapota doucement son dos en souriant pendant que la quinte de toux passait. Mista s’excusa, déçu d’avoir ruiné malgré lui le moment. Puis il se senti étrangement conscient de la présence de l’homme si près de lui, de son corps nu qui frôlait le sien, de son bras contre son dos. Ils se regardèrent, presque timidement, mais ils ne bougèrent pas, ne cherchant même pas à se décoller l’un de l’autre.
« Est-ce que vous savez flotter ? », avait soudain demandé l’homme.
- Pardon ?
- Oui, dans l’eau, sur le dos, sans couler.
- Et bien… je ne suis pas sûr, je n’ai jamais essayé.
- Alors essayons ! C’est la première chose à faire si l’on veut apprendre à nager. Allongez vous sur le dos, je vais vous aider. »
Mista rit, incrédule, tentant tant bien que mal de s’allonger dans l’eau.
« Oui, comme ceci ! Ne vous débattez pas, laissez vous porter. Là… Détendez vous maintenant. »
L’homme aux cheveux noirs le soutenait, une main près de sa nuque, l’autre contre le creux de ses reins. Mista sentit sa propre main qui entourait fermement le bras de l’homme le lâcher doucement au fur et à mesure que son corps s’habituait à cette sensation. C’était agréable, cette impression de ne rien peser, même l’eau qui venait bloquer ses oreilles ne le dérangeait rapidement plus. Tous les sons lui parvenaient étouffés et lointains.
Au-dessus de lui, l’homme le regardait avec un petit sourire presque tendre, ses yeux bleus si sombre là où la lumière de la lune ne les touchait pas.
« Je vais retirer une main, ne bougez surtout pas. »
Une de ses mains quitta sa nuque, Mista eut l’impression que plus d’eau recouvrit son visage. Il n’avait pas peur.
« Fermez les yeux. », lui parvint sa voix comme du fond d’une caverne. Alors c’est ce qu’il fit, laissant l’obscurité l’envahir comme l’eau qui se mit à recouvrir ses paupières quand sa tête tomba plus profondément dans l’eau. À présent, seuls son nez et sa bouche sortaient de l’eau. C’était donc cela que ressentaient les îles, se dit-il. Mista était un archipel qui avait pris naissance sous les étoiles et le sourire d’un dieu miséricordieux.
La main de l’homme quitta le bas de son dos et il eut l’impression d’être complètement seul au monde, de flotter entre les flots noirs qui réfléchissaient les étoiles et le ciel tout aussi sombre. Il eut l’impression de flotter si loin, très loin. Mais il n’avait pas peur. Il n’avait pas peur.
Ses yeux s’ouvrirent sous l’eau, au-dessus de lui, lui parvenait l’image floue de l’autre homme qui le regardait, ce même sourire tendre aux lèvres. Doucement, son image se rapprocha de lui, toujours plus près jusqu’à ce que le bout de son nez frôle le sien. Mista prit une profonde respiration, leurs lèvres se touchèrent et ils coulèrent ensemble, les bras de Mista autour du cou de l’homme, leurs bouches plaquées l’une contre l’autre. Le poids de l’homme le fit tomber au fond de l’eau, son dos frôlait le sable blanc, il aurait voulu pouvoir s’y lover, rester ici à tout jamais, devenir une de ces ondines malheureuses assoiffées de malheurs, cet homme serait sa première victime, rendant son dernier soupire contre ses lèvres avides, mais déjà leurs corps remontaient à la surface, l’autre se redressa complètement, attirant Mista contre lui, à l’air libre.
Le napolitain prit une grande respiration, les yeux écarquillés comme de surprise, finalement, il était heureux de toujours être humain, la manière dont cet homme le regardait, ses longs cils d’où perlaient des gouttes d’eau, son doux sourire, cela valait bien le fait d’être en vie.
Leurs baisers les menèrent jusqu’au bord de la plage où ils s’aimèrent jusque tard dans la nuit, sur le sable mouillé où les vagues s’échouaient sans relâche sur eux. Mista buvait ses soupirs et gémissements, goûtait avidement le sel qui se formait sur sa peau, adorait avec dévotion ce corps couvert de muscles façonnés par la mer et à la peau tannée par le soleil. Ils étaient devenu un tout humide d’eau salée et de sueur, une créature mythologique des profondeurs qui avait été rejetée sur le sable et dont les huit membres s’ébattaient fiévreusement, leur foutre salé se mêlait à l’écume mousseuse avec ce fol espoir de voir naître de leurs amours éphémères la prochaine Venus. Puis, vidés de leur substance, une fois que la fièvre qu’ils partageaient était enfin retombée, ils restèrent encore un moment allongés dans le sable, offrant leurs corps nus et épuisés au vif clair de lune.
L’homme se redressa, brisant la quiétude presque amoureuse, prenant ses affaires sous son bras, « Allons nous laver ! », et Mista l’avait suivi, s’enfonçant dans une forêt de pins dont les aiguilles lui piquaient cruellement la plante des pieds, le brun qui marchait devant lui n’avait pas l’air d’y prêter attention. Au milieu d’une clairière par laquelle la lune les observait encore et toujours, avait été creusé un petit puit. L’homme tira l’eau douce qu’ils buvèrent pour étancher leur soif et pour se laver. Tout naturellement, leurs petits jeux reprirent, s’éclaboussant en riant, se toilettant mutuellement, ça ne valait pas un bain mais ça ferait tout aussi bien l’affaire. Ils restèrent ensuite assis l’un contre l’autre sur la margelle du puit, se laissant sécher un moment en silence avant de remettre leurs vêtements et de repartir ensemble vers le village.
« Je vous aurais invité chez moi, mais ma demeure n’est guère mieux qu’une grange que je partage avec mon père. », Mista n’osa même pas l’inviter dans la chambre qu’il occupait à l’auberge, il savait que l’anonymat d’une grande ville était introuvable dans un petit village, que peu importe leur discrétion, le lendemain matin, tout le monde saurait qu’un des leur était monté dans la chambre d’un étranger. Il valait mieux que la mer et la lune soient leurs seules confidentes, discrètes et bienveillantes. Ils le savaient l’un l’autre, c’était certainement la dernière fois qu’ils se voyaient. Mista reprenait la route le lendemain matin même, à l’heure où l’homme partirait en mer. Ils se saluèrent d’une poignée de main ferme et d’un petit sourire, ils n’étaient pas triste, jamais. Ils ne connaissaient même pas leur nom respectif.
Seul, dans son lit, Mista rêva mille fois de vagues, de naufrages, de mains qui le tiraient toujours plus profondément dans l’eau sombre, mais pas une seule fois ses rêves ne troublèrent son sommeil, car il n’avait pas peur, car au fond de lui, il voulait suivre toujours plus profondément cette ondine taquine et meurtrière aux longs cheveux blonds et dont les yeux verts brillaient comme des émeraudes dans les abysses.
Au petit matin, Mista se mit enfin en route pour Naples, longeant la côte, gardant la mer bleue et son cheval pour seuls compagnons, voyageant sans se presser, profitant encore un peu de cette douceur qu’il avait trouvé tout récemment. En regardant au loin, vers la mer, il pouvait voir les bateaux des pêcheurs, d’infimes et lointains triangles blancs immobiles sur l’ondée, Mista se demanda si le jeune pêcheur qu’il avait aimé la nuit dernière était sur un de ces bateaux et si lui aussi regardait dans sa direction.
En fin de matinée, il était déjà à Naples, dans son petit logis silencieux et sombre. Il semblait que le temps s’y était arrêté, une chaise dérangée, son lit défait… Alors il ouvrit en grand ses fenêtres, laissant l’air, le soleil, le bruit du dehors pénétrer dans les pièces endormies, laissant le temps s’écouler à nouveau.
Ainsi reprit la routine napolitaine de Mista, le vieux Zeppeli était heureux de le revoir, soulagé aussi de voir que son esprit semblait plus léger, bien que le jeune homme ait gardé cette aura grave et parfois pensive lorsqu’il était silencieux et concentré. Le libraire ne posa aucune question sur son départ précipité, sur l’avance de salaire que Mista avait demandé. Non seulement il avait peur de voir Mista se braquer mais plus que tout, Zeppeli lui faisait confiance, il le devait, il avait tant investi en lui, en son futur, il s’était fait le garant de Guido Mista, pavant la route pour que son apprenti devienne le futur libraire qu’il méritait d’être, lui assurant un future prospère. Ses neveux n’avaient pas besoin de son aide, c’était donc la moindre des choses que son cœur catholique pouvait faire. Et puis il s’était tellement attaché à Mista.
Un jour, Guglielmo Zeppeli fit venir son apprenti à la librairie vêtu de ses plus beaux vêtements. La veille, il l’avait prié d’apparaître sous son meilleur jour car une personne très importante allait venir à la librairie. Il s’agissait de Carlo Davalli, un marchand qui avait fait fortune en se spécialisant dans l’achat et la vente d’étoffes rares qu’il faisait venir de toute l’Europe et des confins de l’Asie. Mista ne l’aurait pas pris pour le genre d’homme à s’intéresser aux livres, Davalli était assez tape à l’œil, manquait de culture et d’élégance, peut être cherchait-il le codex le plus onéreux et richement décoré qui soit pour l'exhiber devant ses invités… après tout, tant que la librairie prospérait, ce n’était pas son problème. Ainsi, Mista obéit au libraire et se présenta à la boutique dans un beau pourpoint bleu et ses chausses rouges, ses chaussures noires propres et cirées.
Le marchand arriva en fin de matinée avec un homme de confiance qui resta silencieux tout du long. Ce qui étonna Mista, c’est qu’il ne fut aucunement question de livres de toute la visite du marchand et que l’apprenti libraire dû beaucoup parler, Zeppeli, lui, se contentait de le regarder en souriant, cet air presque paternel sur le visage, fier assurément de voir l’aisance et le charme que déployait Mista pour satisfaire leur client qui ne cessait de lui poser des questions. Certes, l’homme lui posa des questions sur sa vocation de libraire, sur ce qu’il préférait dans son métier, se fit mousser en demandant ce qu’il savait de la famille Davalli, il lui posa même des questions assez personnelles sur sa vie privée, sur ses fréquentations et même sur les femmes.
« Nous nous reverrons très prochainement, mon ami. », annonça-t-il au vieux Zeppeli au terme de l’interrogatoire qu’il avait fait subir à Mista avant de les saluer et de partir.
Dès qu’ils furent seuls, le maître Zeppeli verrouilla la porte de la boutique et entraîna le jeune homme derrière le lourd rideau occultant qui séparait la boutique de la réserve où étaient rangés les plus beaux livres.
« Mais… pourquoi fermons nous, ce n’est pas l’heure du déjeuner, maître !
- Mon jeune Guido, tu as été parfait, je n’aurai pas pu te demander de mieux faire !
- Je ne comprends rien, maître, que me voulait cet homme avec toutes ses questions étranges ? »
Le libraire se contenta de rire en lui tapotant l’épaule, son visage irradiait la victoire. Quand enfin il se calma, il s’appuya sur le rebord d’une table, les bras croisés sur la poitrine, le regard implacable et gonflé de fierté.
« Le marchand Davalli me doit un gros service. Il y a des années de cela, je lui ai sauvé la peau après une sombre histoire de recel de marchandises, le genre d’histoire qui, si elle venait à s’ébruiter, entacherait la réputation d’un honnête homme, bref, tout cela est du passé, le plus important est que telle une mauvaise fée, je plane sur la vie de Davalli. Aujourd’hui, j’ai enfin épongé la dette que Davalli a envers moi. J’ai obtenu de lui que tu épouses sa plus jeune fille. Leandra Maria Davalli vient d’avoir 15 ans, il est grand temps qu’elle se marie et toi aussi par la même occasion. »
Mista resta coi devant l’annonce de son propre mariage. Il aurait dû s’attendre à ce que cela arrive, plusieurs fois, Maître Zeppeli et les imprimeurs lui en avaient parlé, toujours en riant, mais il était censé y penser. C’était apparemment ce que l’on faisait, épouser une femme contre l’avis de son propre cœur, tant qu’elle pouvait donner naissance et faire prospérer le nom du père, peu importe les sentimentsque les épouxéprouvaient l’un pour l’autre.
« Maître Zeppeli… Je sais le mal que vous vous donnez pour moi mais… je ne peux pas me marier. Je ne connais même pas cette fille.»
L’homme soupira, il devait s’attendre à une telle réaction car il ne s’emporta pas face aux réticences du jeune homme. « Non, Guido. Tu ne veux pas te marier, mais tu le peux, crois moi. » Ses yeux bleus perçants fixaient Mista comme s’ils sondaient son âme. « Je sais quelles afflictions troublent ton cœur Guido. Tout comme moi, quand j’étais bien plus jeune, tu as un sens extrêmement poussé de la camaraderie. Moi aussi, alors que j’étais un jeune homme avide d’aventure, j’ai rencontré une espèce de brigand débonnaire anglais avec qui j’ai noué une très forte amitié. Cette amitié, mon cœur inexpérimenté l'a confondue avec des sentiments amoureux. Cela ne m’avait apporté que de la tristesse, de la confusion et une profonde solitude. Ce que je te dis maintenant, je ne l’ai jamais dit à qui que ce soit, et quand je t’ai vu il y a quelques semaines, lunatique, malheureux comme les pierres, tu m’as rappelé le jeune homme que j’étais autrefois. »
« Ne me regarde pas ainsi, je sais tout car tu n’es absolument pas discret. Au contraire de toi, je le suis, c’est pour cela que tu n’as jamais remarqué ma présence lorsqu’il nous arrivait de nous croiser aux abords de certains endroits bien peu fréquentables. Ne va pas croire que je te suivais, Guido, ce n’était là que le plus pur des hasards. Mais cela m’a permis de mieux te comprendre. Enfin… N’ai crainte, ce mal s’apaisera en vieillissant et la meilleure manière de précipiter ce changement est de te marier. Ainsi, tu respecteras la voie qu’a tracé notre seigneur pour toi et tu pourras sauver ton âme de la perdition. Tu es jeune et bon, grâce à la prière et l’amour que vous vous porterez mutuellement, ton épouse et toi, tu seras pardonné.»
Mista serrait les poings, le regard baissé, tout ce que disait Zeppeli était faux, si faux. Il aurait préféré que l’homme le traite de sodomite, de pécheur, il aurait eu une bonne raison de s’en prendre à lui, ses paroles pleines de miséricorde et de compassion faisait monter la bile à sa gorge. Il n’était pas comme Zeppeli, rempli de remords, Mista savait qu’il était absolument tel que Dieu l’avait créé. Dieu ne faisait pas d’erreurs et Mista n’avait par conséquent pas à avoir honte de était sa nature profonde ou de ses sentiments.
« Mais alors pourquoi fréquenter ces mêmes endroits ? Vous ne pouviez pas y être par hasard, la librairie est complètement à l’opposé. Et pourquoi ne pas vous être marié vous-même ? », le ton de Mista s’était fait accusateur et pendant un instant, il lui sembla que le maître Zeppeli s’était renfrogné sur lui-même, son regard se baissant comme s’il tentait d’éviter celui de son jeune apprenti.
- Ne me juge pas, je t’en prie… Je ne suis qu’un homme, Guido. Un homme fait de chairs et de pulsions révoltantes. Rester seul et porter ce fardeau seul est ma punition. Je ne suis sorti que bien trop tard de ma torpeur pour espérer le salut. Mais toi… Il yIl y a encore de l’espoir pour toi.
- Maître.. ! », vociféra soudain Mista, à bout de patience. Mais le vieux Zeppeli le coupa immédiatement, plaquant ses mains sur ses épaules, le regardant droit dans ses grands yeux noirs.
- Guido, je ne pense pas que tu te rendes compte à quel point je travaille dur pour t’aider à t’élever socialement et à peut être sauver ton âme par la même occasion. Sur mon testament, tous mes biens te sont légués. Tu ne seras plus jamais ce petit paysan qui est venu me trouver avec ses pieds nus et ses vêtements rapiécés. Tu pourras mettre ta pauvre mère qui trime encore et toujours à l'abri pour ses vieux jours. Je ne t’envoie pas à l’abattoir, par tous les saints ! Je te marie à une jeune vierge à la dot conséquente et à la réputation sans taches ! Alors cesse de te conduire comme un enfant. »
Mista se défit de l’homme, recula et quitta la librairie. Il avait besoin d’être seul un moment, d’ôter ses vêtements d’apparat ridicules et peut être de réfléchir à tout ce que son aîné lui avait dit. Cela faisait beaucoup de révélations en une seule fois. Il allait être marié, apparemment sauvé de ses penchants jugés à tort comme étant immoraux, hériter de toutes les possessions de son maître et serait sauvé de l’enfer… Quel programme !
Mista ne cessa de retourner la situation dans sa tête, hors de question de fuir cette fois-ci, la porte de la douce Galvani lui était fermée, sa mère le sermonnerait d’autant plus si il décidait de se cacher chez elle et il commençait à en avoir assez des remontrances… Quand les cloches sonnèrent le début de l'après-midi, Mista était de retour à l’imprimerie dans des vêtements bien plus simples, travaillant comme un forcené sur la presse. Les autres ouvriers le savaient, un Mista taciturne n’était pas un Mista agréable. Mieux valait éviter de l’embêter. Une fois rentré chez lui, il se laissa tomber de fatigue sur son lit, ignorant l’odeur ignoble de sa sueur mêlée à celle de produits utilisés dans l’imprimerie. A part lui, il n’y avait personne pour s’en plaindre.
Plus il réfléchissait, seul, dans le silence, plus une petite voix s’élevait des tréfonds de son âme pour se faire entendre au-dessus du flot incohérent de ses pensées. Et si ce n’était pas une mauvaise idée ? Cela ne coûtait rien de rencontrer la demoiselle. Et peut-être était-elle charmante et intelligente. Peut être l'aimerait-il au premier regard et plus jamais il ne ressentirait cette envie brutale de toucher la peau d’un autre homme. Il rit de cette pensée. La pauvre enfant…. Si elle savait.
Le lendemain même, en arrivant à l’atelier, il annonça au libraire qu’il acceptait de rencontrer dans un premier temps la demoiselle.
« La rencontrer ? Tu es censé accepter de l’épouser et maintenant tu me fais un caprice ?
- Cela ne rime à rien, pourquoi une décision si précipitée et sans que je n’ai mon mot à dire ! Nous ne sommes pas des personnes de noble naissance, mon mariage avec cette fille n’a aucun intérêt, aucun enjeu sérieux ! C’est vous qui vous êtes mis cette idée saugrenue en tête !
- Bon sang, Guido ! T’entends-tu parler ? Te vois-tu retourner finir ta vie à la campagne comme un misérable ? N’oublie pas que je t’ai sorti de la fange et que je continue à le faire aujourd’hui !
- Impossible de gagner avec vous, maître, n’est-ce pas ? Soit je suis un paysan, soit je ne le suis pas. Soit vous me traitez comme votre fils, soit comme un moins que rien. »
Zeppeli s’était tu.
« Je la rencontrerai. N’ayez crainte. Mais je refuse de me marier avec une personne que je ne pourrais pas au moins un peu aimer. Je refuse d’être le responsable d’une union malheureuse. »
Ainsi, il fut convenu que Mista rencontrerait la demoiselle Davalli la semaine suivante. La jeune fille serait accompagnée de sa mère et de sa tantes pour la chaperonner et ils se promèneraient ensemble dans parc proche de la demeure de la jeune fille.
Le jour dit, Zeppeli le fit fait venir de bonne heure à la librairie pour le préparer, il savait qu’il n’avait rien à redire quant à l’apparence de son apprenti qui favorisait les beaux vêtements (quoique ses goûts pouvaient être légèrement extravagants parfois) mais pour l’occasion, il avait commissionné au tailleur un pourpoint violet sans manches qui ravit le jeune homme au plus au point autant qu’il ne l’embarrassa, cette couleur était digne d’un prince, pas d’un jeune apprenti, il n’était pas certain d’être digne de porter un si bel habit. Pour lui faire honneur, il le porta sur sa plus belle chemise blanche avec des rousses blanches et noires. Le regard de Zeppeli en disait long sur toute la fierté qu’il ressentait en voyant son poulain ainsi apprêté, lui rappelant la cruelle tâche qu’il devait accomplir aujourd’hui.
A l’heure choisie, Guido rencontra pour la première fois Leandra Davalli, fille du riche marchand Davalli. Mista s’imaginait rencontrer une jeune fille mal dégrossie et aussi vulgaire et vaniteuse que son père, mais Leandra Davalli tenait plutôt de la délicate fleur des champs, tout chez elle inspirait la beauté d’une jeune fleur fragile et éphémère, l’éclat pâle et rose de sa peau, ses doux yeux bruns baissés, sa robe robe simple mais élégante. Mista s’approcha, salua cette bien grave cohorte, se montrant des plus charmant et irréprochable. Après tout, il le faisait pour le maître Zeppeli. Secrètement, il espérait que la jeune femme se montrerait odieuse ou d’une stupidité effarante, qu’elle soit folle, peu importe, tant qu’il avait un argument pour refuser ce mariage.
« Souhaitez-vous marcher ? », proposa Mista, « Il me semble qu’il est particulièrement agréable de se promener sous les platanes et les arcades par ce temps. »
La jeune Davalli sembla chercher du coin de l’œil l’accord de sa mère avant d’acquiescer silencieusement et de se décoller de ses chaperonnes pour s’avancer vers Mista qui lui souriait patiemment. Quand il lui tendit son bras, Leandra Davalli le saisit sans un mot et se laissa conduire. Immédiatement, il lui sembla voir sa poitrine se gonfler sous sa respiration, le bout de ses oreilles prendre une teinte écarlate, ses mains fines et délicates s’étaient légèrement crispées sur son pourpoint. Était-ce donc cela, de fréquenter une jeune vierge ? Mista se sentit hilare, son rire mourut dans un petit raclement de gorge. Finalement, c’était assez terrible. Il ne méritait absolument pas cette pauvre fille.
Il la conduisit sous l’ombre des platanes dont les feuilles étaient agitées par le vent, la mère et la tante de la jeune fille les suivaient, feignant de converser, quelques mètres plus loin. Que dire à cette pauvre jeune fille qui n’avait très certainement pas demandé non plus à être dans cette position ?
« Avant que l’on m’annonce que vous souhaitiez m’épouser, je m’étais préparée à prononcer mes vœux et à entrer au couvent. » Mista fut surpris d’entendre sans préambules la voix douce et posée de Leandra Davalli.
- Vous vouliez vous faire religieuse ? Êtes vous une personne très pieuse ?
- Ne l’êtes vous pas ?
- Peut-être pas de la manière dont un prêtre s’y attendrait, non. », à quoi bon lui mentir? La jeune fille resta impassible.
« Je suis la cadette de deux sœurs et un frère. Vous n’imaginez pas à quel point mon père a fait des pieds et des mains pour tous les marier avec une personne de meilleure naissance. Ma sœur est mariée à un vieillard goutteux et désargenté, trois fois veuf, un baron de pacotille qui vivait dans un taudis, que mon père a fait vêtir et déménager pour sauver les apparences… quelle mascarade. Au moins, quand il mourra, ma sœur sera toujours baronne. », Mista pouvait sentir la main de Leandra Davalli serrer plus fort son bras, étonnant de voir que cette jeune fille qui semblait si douce et timide était à présent en train de cracher sa colère et son mépris devant le jeune napolitain qu’elle connaissait si peu.
« Alors quand mon père m’a annoncé que j’allais vous épouser vous, qui n’êtes même pas encore libraire, je me suis sentie presque soulagée. Quel bonheur de ne pas me voir être prostituée à de vieux hommes libidineux pour un semblant de titre ! », Mista manqua de s’étouffer, quels mots bien crus pour une telle jeune fille.
« Vous ne me connaissez pas. Je pourrais très bien être un homme libidineux. », finit-il par murmurer sur un ton badin, espérant qu’elle ne prendrait pas la mouche.
Davalli le regarda, sembla étudier son visage avec grand sérieux, puis soudain, elle baissa les yeux et il sembla à Mista qu’à nouveau elle s’empourprait.
« Ce n’est pas pareil. Vous au moins, vous êtes beau. », a-t- elle dit avec une simplicité désarmante. Mista tourna légèrement la tête pour cacher le petit sourire goguenard qui dansait sur son visage. Il savait qu’il était de physionomie agréable, mais se l’entendre dire était toujours très plaisant.
« Vous êtes très belle aussi. Au moins, nous sommes plutôt bien assortis de ce côté-là. », il était sincère, et la jeune fille était encore plus belle quand son teint prenait celui des buissons de roses écarlates qui bordaient les allées du parc.
Ils restèrent ainsi un long moment à parler ensemble, tantôt à l'abri du soleil sous les platanes, tantôt près de la rafraîchissante fontaine de Poseidon. Derrière eux, les deux rombières fatiguées par tant de marche s’étaient arrêtées à un banc, crânant le cou pour les surveiller.
Mista et Leandra Davalli parlaient lectures romanesques, car, même si elle ne l’avait avoué qu’à demi mot, Leandra Davalli s’abreuvait de romances et de théâtre antique rempli d’héroïnes au destin tragique, ainsi l’extérieur grave et délicat cachait un cœur d’adolescente particulièrement touchant. La conversation était fluide, intéressante malgré le jeune âge de la demoiselle, Mista s’étonnait presque d’autant s’amuser, il lui parlait de son village natal, de cette enfance pauvre mais heureuse, des étés incendiaires qui suivaient les printemps les plus verts, de ses périples autours des royaumes italiens tout en omettant bien sûr les détails les plus scabreux… La jeune fille avalait ses paroles avec des yeux brillants et curieux, gloussait légèrement quand le contrôle qu’elle avait sur elle-même lui échappait. Le napolitain le savait parfaitement, elle était déjà tombée sous son charme, s’en était presque terrifiant. À se comporter de manière aussi accorte, il avait scellé son sort.
Les chaperonnes finirent par revenir vers eux, se plaignirent de la chaleur et annoncèrent qu’il était grand temps de rentrer. Leandra Davalli eut l’air déçue, mais accepta.
« Ne vous en faites pas, avec l’accord de vos parents, nous nous reverrons sans doute très bientôt. », obligeant, Mista saisit l’une des mains de la jeune fille qui était posée sur l’autre, courbant l’échine et la portant à ses lèvres pour y déposer le plus délicat des baisers. Il entendit la jeune fille presque soupirer de surprise, quand il redressa la tête, Leandra Davalli était écarlate.
Lorsqu’il retourna à la librairie -car il savait que Zeppeli l’y attendait, la première chose qu’il fit après s’être faufilé dans la réserve sombre et fraîche fut de retirer le beau pourpoint princier. Sous l’épais tissus, sa chemise de peau était collée à lui avec sa sueur.
« Alors, comment est-elle ?! », Zepelli était entré un instant après son apprenti qui ne lui répondit pas immédiatement, trop occupé à se débarrasser de sa fine chemise blanche trempée de transpiration.
« Elle est belle. », finit-il par dire, « Intéressante, intelligente même. »
Zeppeli frappa dans ses propres mains, comme s’il s’applaudissait lui-même, un sourire victorieux sous sa fine moustache.
« Alors c’est parfait. Nous nous rendrons chez monsieur Davalli pour que tu fasses ta demande et pourrons mettre en branle les préparatifs du mariage ! »
Mista se tourna vers son maître, il le sonda longuement, l’air grave. « Pourquoi tant de précipitation ? Nous ne nous sommes vus qu’une seule fois, ce n’est pas assez pour décider de quoique ce soit.
- Allons, j’espère que c’est une plaisanterie.
- N’ayez crainte, maître. J’épouserai Leandra Davalli. Mais pas avant le printemps prochain.
- Le printemps prochain ?! », Mista avait presque sursauté en entendant Guglielmo Zeppeli vociférer de la sorte. « Encore un caprice ! Pourquoi une telle demande ?
- Leandra Davalli mérite que j’éprouve un minimum de sentiments pour elle lors de notre mariage. D’où l’intérêt que nous apprenions à nous connaître, elle mérite d’être courtisée comme il se doit. Et j’espère que d’ici là, sa gorge aura enflé. Elle est désespérément plate… »
Zeppeli poussa un bruit indigné, Mista lui-même regretta la moquerie dans ses propres mots envers la pauvre jeune fille. C’était mesquin et de surcroît complet faux.
« Mais le mariage…
- Parlons en, justement, du mariage, vous à qui cela tient tant à cœur. » Mista se mordit la lèvre, serra les poings, tentant de contenir la colère qui commençait à bouillonner sous sa peau chaude et trop moite. « Vous… vous êtes un sacré hypocrite.
- Je ne te permettais pas de me parler ainsi, Guido ! », pour toute réponse à cette menace, Mista se contenta de rire, un rire qui n’avait rien de joyeux, un bruit court et empli de fatigue.
« Vos belles paroles sur le pardon, la rédemption, sur votre célibat et votre piété… Quand vous avez parlé de votre premier amour anglais, j’ai été si stupide ! J’étais aveuglé par ma propre colère et je n’avais pas compris votre mensonge. Mais maintenant je sais. » Zeppeli le regardait avec méfiance, muet devant l’aplomb et la colère de son apprenti, dans ses tempes, battait un sang nerveux.
« C’est Roberto, n’est-ce pas ? Votre premier amour est Roberto. Premier amour qui apparemment ne s’est pas étiolé, puisque vous vivez toujours ensemble. Enfin, Roberto…Plutôt devrais-je dire Sire Robert E.O Speedwagon. J’aurais pu croire à une histoire complètement fausse de veuvage, mais vous avez préféré transformer votre réalité en un demi mensonge. »
« Toutes ces soirées où Roberto prétextait rester avec vous jusqu’à tard dans la nuit pour boire et parler quand les bouteilles ne quittaient absolument pas le cabinet et que je vous retrouvais ensemble à la table du petit déjeuner car, soi-disant, il n’avait pas été en état de rentrer chez lui. Le plus drôle, c’est que de tout le temps que j’ai passé ici, je ne l’ai jamais vu boire une seule goutte d’alcool. Votre colère et l’air affligé et boudeur qui vous a ensuite accompagné pendant des jours entiers après que nous ayons aidé Roberto à couper ses longs cheveux. Toutes ces choses dont j’ai été le témoin mais que ma naïveté a fait passer pour la plus forte des amitiés. »
« Je ne comprends pas comment il est possible de tout abandonner, jusqu’à sa mère patrie, pour un homme qui vient se coucher près de vous tout en redoutant que l’amour qu’il vous porte causera sa perte le jour du jugement dernier. »
Mista saisit sa chemise encore humide de sueur et traversa le couloir qui menait à la cour intérieure et qui permettait d’accéder à l’imprimerie.
« Je retourne à l’imprimerie.
- Guido, attends. », Zeppeli l’avait rattrapé, saisissant son poignet. Immédiatement, Guido s’était défait de sa main.
- J’épouserai Leandra Davalli », déclara-t-il, empêchant toute tentative de réplique. « Je l’épouserai, mais je ferais les choses à ma manière. »
Dans la cour, il suspendit sa chemise moite à un fil suspendu entre deux arbres, à l’ombre pour que le soleil ne la fasse pas jaunir et qu’elle ne soit pas désagréablement chaude sur sa peau. Assis sur un petit tabouret à l’ombre, Roberto (ou plutôt, Robert, mais qu’importe) le regardait avec un petit sourire. Ses cheveux avaient pris une teinte platine, les cernes noires qui ourlaient ses yeux avaient empirées, peu importe son train de vie que Mista savait pourtant irréprochable, l’homme vieillissait, même plus que Zeppeli qui n’avait pas pris une ride en presque dix ans.
« Et le voilà qui arrive avec un air de lion en cage ! On pourrait sentir la nervosité qui émane de toi à des lieues à la ronde. Je ne sais pas ce qu’il t’a dit, mais je suis de ton côté. Quel vieux bouc quand il s’y met ! », l’homme rit. Mista n’eut pas la force de lui parler de la conversation qu’il avait eue avec le maître Zeppeli, se contentant de lui sourire en retour. Que savait Robert exactement des grands plans de Zeppeli pour Mista ?
« Ce n’est rien Roberto, je vais faire un peu de rangement dans l’imprimerie, ça me fera du bien.
- Allons, il n’y a rien à faire aujourd’hui, tu es le seul à t’activer ainsi. Prends un peu de temps pour toi, reste assis un moment.
- Non, vraiment maître, si je ne fais rien, je risque de devenir fou. », son petit rire, fatigué, n'empêcha pas l’homme de le regarder avec inquiétude.
Ainsi changea la routine de Mista, il s’abandonnait dans ce travail qu’il s’estimait chanceux d’aimer autant, avait arrêté de fréquenter hommes ou femmes à la morale facile, essayant de catalyser toutes ses émotions fortes et ses sentiments pour les projeter sur la jeune Leandra Davalli qu’il devait épouser au printemps prochain. Il avait huit mois pour l’aimer, du moins, ressentir autre chose que cette forte camaraderie qu’entretiennent ensemble les personnes qui aiment la littérature. Il lui offrait des cadeaux, de ravissantes pacotilles qu’il achetait car elles lui rappelaient la jeune fille, de beaux livres, la dernière pièce tragique de Shakespeare qu’il savait qu’elle serait lue à l’instant même où Leandra Davalli serait chez elle. S’il lui achetait un ruban, il savait qu’à leur prochaine rencontre elle le porterait tressé dans ses cheveux bruns. S’il lui offrait un livre, il savait que telle une élève studieuse, elle l’aurait lu et aurait soulevé de nombreuses questions pour qu’ils puissent en parler à leur prochaine rencontre.
Au fur et à mesure que leurs sorties avaient lieu, les chaperonnes de la jeune demoiselle Davalli s’étaient fatiguées de suivre farouchement la jeune fille, elles se contentaient de s'asseoir sur un banc avec une vue dégagée sur le parc dans lequel Mista et Leandra se rejoignaient toujours. A la faveur d’un arbre épais et d’une conversation agitée entre les deux chaperonnes, Mista avait déposé sur les lèvres de sa fiancée un premier doux baiser.
Il avait agit sous le coup d’une impulsion, il fallait essayer, faire taire ce bavardage trop sage et intelligent. Elle en était restée sans voix, le regard fuyant, le visage rouge. Mista avait rit, amusé, puis s'était excusé, peut-être était-il allé trop loin.
« Non », avait-elle soudain répondu, presque blessée de le voir s’excuser. « Ne vous excusez pas. », sa frêle main blanche était restée accrochée à celle de Mista, son regard était fuyant et timide mais ses pupilles noires avaient complètement fait disparaître le brun de ses iris.
Le temps passa, dans les arbres, les feuilles avaient pris une teinte d’un rouge incendiaire, le vent, qui était devenu frais et humide, avait apporté avec lui les premières pluies et orages qui signaient la fin de l’été, et si le soleil était encore chaud dans l’après midi, chaque nouveau matin poussait Guido Mista à se couvrir un peu plus. Quoiqu’il en soit, l’automne était bien là et Guido Mista n’était toujours pas amoureux de Leandra Davalli.
Il s’était résigné, son cœur romantique l’avait nourrit d’un espoir irréalisable. Au moins, la jeune Davalli semblait l’aimer et c’était là une consolation. Parfois il se prenait à avoir des pensées moroses. Combien de temps avant qu’il ne finisse comme tous ces hommes qui délaissent leur femme pour finir dans les plus sordides bordels ? Combien de temps avant qu’elle ne comprenne et qu’à son tour elle ne devienne malheureuse et maussade ?
« Je me sens tellement stupide de ne pas y avoir pensé ! Il était posé là, près de mon lit, toute la matinée je l’avais sous les yeux, toute la matinée je n’ai pas arrêté de me dire : ne l’oublie pas, Guido, Leandra va faire un long voyage et un peu de lecture l’apaisera. Vraiment, je me frapperais si je pouvais ! », se lamentait Mista depuis un bon moment déjà. Sa fiancée partait un mois entier pour Florence où sa sœur venait au terme d’une grossesse éprouvante, la mère Davalli refusait bien évidemment de laisser sa plus jeune fille seule à Naples, là où dans l’ombre se tapissait ce fiancé que la femme exécrait secrètement. Leandra rit, tapotant doucement les mains larges et calleuses de son fiancé.
- Allons, allons… Nul besoin d’aller à de telles extrémités. J’ai tant de livres à lire avec ce que vous m’avez offert, je ne pense pas que j’aurai tout terminé avant mon retour.
- Certes… Mais je pense sincèrement que vous auriez aimé ce texte.
Le départ était imminent, Mista avait retrouvé Leandra Davalli dans le jardin qui s’étendait derrière la maison familiale. Ils n’étaient même pas surveillés, la mère et la tante de la jeune fille avaient dû partir pour une commission urgente qu’elles voulaient à tous prix faire elle-même. « A notre retour, nous partirons. Nous ne serons pas longues. », avait-elle déclaré en jetant un regard plein de soupçons au napolitain.
Les rares instants où ils étaient complètement seuls, Mista pouvait voir l’anxiété qui animait souvent Leandra s’appesantir, comme si elle ne redoutait plus de parler, son intonation devenait plus forte, plus franche, perdait cette gravité pour retrouver l’aplomb de sa jeunesse. Le jeune libraire n’osait même pas imaginer la pression que faisait subir la mère Davalli à sa fille.
« Voilà que vous soupirez à nouveau. », murmura Mista, un petit sourire indulgent aux lèvres, prenant ses mains fines et roses dans les siennes.
- Je m’en excuse, ce n’est absolument pas par ennui. C’est juste que… Ce voyage va être terriblement long et inconfortable. Je ne vous parle même pas du séjour qui s’annonce être interminable.
- N’êtes vous pas contente de voir votre sœur et d’assister à la naissance de son enfant ? », il réprima un petit rire en voyant les yeux de la jeune fille rouler dans ses orbites.
- « Et puis… deux mois entiers… sans pouvoir vous voir. », ses mains délicates se resserrent sur celles de Mista, son pouce caressant le derme sombre et doré, les poils sur ses phalanges. « Finalement, peut être qu’en effet, j’aurai aimé pouvoir emmener quelque chose de vous. »
Mista avait lâché les mains de sa fiancée, se penchant sur elle pour l’embrasser. Ce n’était pas le baiser sage et doux qu’il lui avait donné la première fois, cette fois ci il était parti égoïstement à l’assaut du bouton de rose que formait sa bouche. Il pouvait sentir le papillonnement de ses longs cils bruns contre ses propres pommettes, ses mains qui s’accrochaient sans jamais le repousser dans son pourpoint alors que la langue de Mista cherchait la sienne dans sa bouche. Le corps de Leandra Davalli était raide de surprise contre le sien, sa respiration s’était emballée et la pauvre jeune fille ne savait pas si elle devait respirer par le nez ou la bouche. Quand la main de Mista glissa dans son corsage, la jeune fille poussa le plus adorable des couinements, elle ne repoussa pas non plus Mista dont les doigts taquinaient un mamelon déjà dur qu’il imaginait adorablement rose, sa bouche dériva dans le cou gracieux de la demoiselle, la laissant soupirer d’aise, sa tête dodelinant contre son épaule. L’autre main de Misra remontait le long de sa cuisse, creusait le tissus de ses jupes pour s’immiscer entre ses cuisses, remontant toujours plus haut, sentant ses jambes s’écarter pour lui laisser plus de place.
« Leandra ! Leandra ! »
La voix de la mère de la jeune fille qui parvenait de l’autre côté du jardin les fit sursauter tous les deux. Ils restèrent un moment interdit et, goguenard, Mista lui glissa à l’oreille : « Voici quelque chose que vous pourrez emporter avec vous. Auquel vous pourrez penser, seule dans votre chambre, quand vous vous ennuierez trop de moi.»
« Mademoiselle ! » , une bonne était arrivée à leur hauteur en courant, faisant sursauter la pauvre Leandra qui s’était écartée drastiquement de son fiancé. « Madame vous fait appeler, il est temps de partir. »
La jeune fille ne put que bégayer quelques paroles, elle se redressa vivement, droite et tendue, tentant maladroitement de cacher sa gêne en défroissant les plis de sa jupe. Elle se tourna brusquement vers Mista qui s’était levé à sa suite, comme si elle s’était soudainement rappelée de sa présence.
« Je… et bien… je…
- Oui. Vous devez partir. Je sais. Alors, bon voyage et adieu. », Mista prit les mains de la jeune fille dans les sienne et déposa sur son front le plus doux et chaste des baisers, la bonne baissa les yeux, Leandra, elle, poussa un petit gémissement qui étonna même le Napolitain. Il dut se mordre l’intérieur de la joue pour ne pas rire.
Comme toujours, la vie reprit son cours. Mista se remit à fréquenter son ami le peintre, Il Caravaggio, qui croulait sous les commandes. Ce dernier lui reprocha de l’avoir boudé de manière absolument puérile après qu’il l’ait mis en garde à propos de Giovanna de qui il s’était amouraché et maintenant qu’il avait été trompé, il revenait vers le peintre, la queue entre les jambes. Ce n’était peut être pas loin de la vérité et Mista s’en voulait de son attitude envers le peintre qui au final, après un gros soupir qui semblait dire « je vous l’avais bien dit », ne semblait pas lui en tenir rigueur. Il se détourna enfin de l’impressionnante toile sombre qui semblait menacer d’engloutir le peintre entièrement.
« Je vais bientôt quitter Naples. », annonça-t-il, essuyant ses pinceaux avant de se laisser choir nonchalamment sur une chaise.
- Déjà ?! Mais vous aimez Naples !
- Il est vrai que j'aime Naples. J’aime Naples autant que j’aime Venise ou Florence… Mais j’aime par-dessus tout Rome qui a fait de moi un fugitif et me hait comme une vieille maîtresse aigrie qui se plaît à me faire souffrir.
- Alors vous retournez à Rome? Mais vous m’aviez confié que dans l’état actuel des choses…
- Que c’était impossible ? J’ai trouvé le moyen de me racheter auprès de Rome. Je pars incessamment sous peu pour Malte. Je devrais pouvoir aisément me faire une place dans la haute société et redorer mon blason. »
Mista était déçu de perdre son seul véritable ami à Naples, mais qui était-il pour le juger, lui qui fuyait à chaque fois pour de bien moins nobles desseins.
« Allons, Guido, ne faites pas cette tête. Je suis certain que nous nous reverrons. Et puis ce n’est pas comme si je m’en allais séance tenante ! Allez, allez, dites moi plutôt.. Que préférez-vous, vêtir les pauvres ou enterrer les morts ?
- Je ne suis pas sûr de comprendre ?
- Je dois peindre les sept œuvres de miséricorde, il me manque celui qui vêtit les pauvres et celui qui enterre les morts. Mais je pense que celui qui vêtit les pauvres serait assez à propos, vous concernant.», il rit, faisant rougir Mista qui se retrouva une fois de plus à poser pour le peintre, chapeauté, un drap sale sur son épaule qui était sensé faire figure d’étoffe précieuse, un vieil homme prostré à ses pieds, son corps noueux exposé aux yeux de tous.
« Alors, Mista. Il paraît que vous rechignez à épouser votre petite fiancée ? », le jeune homme n’eut même pas besoin de tourner la tête pour savoir qui s’était adressé à lui. Son ton railleur et désagréable était plus que suffisant pour que Mista sache que Mario Minniti les avait rejoint dans l’atelier de Merisi. Comment le jeune peintre pouvait-il être aussi courroucé à la vue de Mista qui ne lui avait jamais rien fait ? La jalousie était une chose terrible et Mista ne pouvait rien faire contre son propre charme viril qui faisait tourner les têtes, le pauvre Minniti était juste mignon, il garderait cette bouille ronde et ses gros yeux toute sa vie et vieillirait certainement pour être un vieillard laid et potelé. Du moins, c’est ce que disait Mista, souriant distraitement en pensant à son propre faciès très avantageux, plus carré, plus puissant, irrésistiblement masculin. Non, Mista n’avait absolument rien à envier au joufflu Minniti, la jalousie de l’autre était tout simplement risible.
« Je ne rechigne à rien, je prends juste le temps de la connaître. Elle est encore si jeune, à quoi bon se précipiter ? Chaque moment passé en sa compagnie sans que nous soyons mariés renforce nos sentiments l’un pour l’autre et je trouve cela important. », Merisi acquiesça positivement, comme si c’était à lui que Mista avait répondu, mais ce fut Minniti qui continua.
- Ma foi, vous êtes réellement un romantique, Mista, c’est tout à votre honneur. Mais il semblerait bien que cette toute jeune fille ait tout à apprendre. Je me demande ce qu’elle pourrait bien apprendre d’un fieffé sodomite, c’en est presque du gâchis. », Mista roula des yeux, Merisi grogna. Et voilà, c’était reparti.
« N’allez pas vous tromper de trou, l’héritier qui en sortirait risque de paraître bien fétide.
Mario. », avertit le peintre fermement. Mista ne pouvait laisser passer cette bassesse, les sourcils froncés du peintre lui demandaient de se tenir, sa fierté le commandait de rabattre le caquet de ce peintre de seconde zone.
Très cher Mario, je vous remercie pour ce précieux conseil, j’imagine que vous parlez en tant qu’homme d’expérience et que l’épreuve de la nuit de noces a dû être bien traumatisante pour votre propre femme vu que depuis votre mariage elle n’a pas mis un seul pied hors de Sicile. Quoique, j’imagine que ça ne doit pas être un problème pour vous vu comment vous collez à Michaelangelo comme de la merde sous ses semelles. Mais n’ayez crainte, contrairement à vous, j’ai connu très personnellement bien d’autres femmes et, sans me vanter, ma jeune et belle épouse est entre d’excellentes mains. Vous passerez par ailleurs mes plus chaleureuses salutations à votre mère, cet hiver promet d’être bien froid, je ferai de mon mieux pour passer réchauffer son lit.» Il ponctua la phrase d’un clin d’œil vers le jeune peintre dont le visage était rapidement devenu cramoisi.
Minniti s’élança soudain vers sa némésis, « Mario ! », vociféra Merisi alors que l’autre avançait à grandes enjambées vers le napolitain, faisant détaler dans un cri pathétique le vieil homme prostré au sol devant lui. Mista s’était aussi tourné vers lui, abandonnant sa pose et le linge sur son épaule, prêt à encastrer son poing serré dans le visage poupin de cet idiot de Minniti. Et puis, alors même que le jeune homme furieux n’était plus qu’à quelques pas de Mista, celui-ci s’arrêta net, dans un lourd grognement blessé alors que l’épais pinceau de Merisi l’avait atteint en plein dans la tempe, le faisant vaciller. Le peintre, fou de colère, n’avait pas hésité avant de jeter son outil sur lui, le pinceau chargé de rouge avait laissé une tache sur la peau de son amant, comme une plaie funeste et sanguinolente.
« Dehors ! », Vociféra-t-il à l’adresse de Minniti. Le jeune homme, encore chancelant, se redressa légèrement, regardant l’autre homme de son regard plus éploré et confus que colérique et quitta l’atelier sans un mot de plus.
Il Caravaggio se secoua, comme pour se sortir de cette torpeur gluante qui avait transfixé tous les témoins de cette scène. « Je ne vous en veut pas. J’aurai fait pareil à votre place. », dit-il à Mista sans le regarder, toujours tourné vers la porte par laquelle Mario Minniti s’en était allé. « J’ai préféré le frapper à votre place. Vous l’auriez bien trop amoché, je sais de quoi vous êtes capables avec vos poings. », il rit d’un rire sans joie. « Partez tous. J’ai besoin d’être seul. »
Mista ne dit rien de plus, prenant à son tour congé. La tension dans son corps avait du mal à s’échapper de ses muscles, il le sentait dans ses doigts toujours crispés et ses épaules noueuses. Il aurait voulu pouvoir frapper Minniti, l’entendre grogner à chaque fois qu’il percutait sa mâchoire de ses poings ou son estomac avec son genoux. Juste pour se sentir un peu plus vivant.
L’automne s’était bel et bien installé sur Naples, le vent froid poussait des nuages gonflés d’humidité venus du nord, la pluie incessante avait rapidement transformé le sol en une gadoue épaisse. Lorsqu’il sortait, Mista ajustait sa cape autour de lui pour que l’air froid ne s’infiltre pas dans ses vêtements. A l’imprimerie, il faisait froid et humide, les ouvriers couverts de sueur tombaient malade les uns après les autres, se transmettant rhumes et fièvres, allongeant les délais d’impression au grand dam du maître Zeppeli.
Bien que l’été ait été particulièrement caniculaire, Mista regrettait à présent la chaude saison. Le retour imminent de la douce Leandra Davalli lui mettait tout de même du baume au cœur. Leurs rencontres lui manquaient, il avait hâte de lui présenter de nouveaux livres, qu’elle lui raconte son voyage, ce qu’elle avait vu et fait dans le nord. Dans ses lettres, elle avait annoncé être devenue tante d’une vigoureuse et particulièrement jolie petite fille, elle espérait que ses propres enfants soient plus tard aussi beaux. Mista eut un pincement au cœur rien qu’en lisant cela. Il aimait la jeune fille de tout son cœur, comme une amie, comme une jeune sœur. Le soir, quand seul dans sa chambre, sa main venait flatter son sexe trop peu stimulé, il lui était impossible de penser à la jeune Davalli, malgré la douceur de sa peau, la chaleur de son sein, les bruits que sa jolie bouche avait émise quand il l’avait embrassée… invariablement, ils se sentait contrarié de penser à elle de cette manière. Leandra Davalli était un territoire que son propre esprit lui interdisait, sa propre fiancée inhibait chez lui l’envie de toute carnalité.
Pourtant, la nuit, dans ses rêves brumeux, c‘étaient des myriades de fantômes sensuels qui laissaient sur sa peau des traces invisibles et brûlantes que Mista ressentait jusqu’au plus profond de sa chair. Ils n’avaient jamais de visage, mais leur voix était toujours la même, invitante, douce, chaude et grave, appelant dans un soupir libidineux son nom sans interruption . Mista voyait son propre corps se tordre, perdu dans des plaisirs dangereux et indescriptibles.
Au petit matin, il se réveillait invariablement trempé de sueur, la peau brûlante, le corps sensible, le sexe battant doucement contre son ventre. L’esprit encore embrouillé de visions érotiques qui s’échouaient contre ses paupières déjà à moitié ouverte, la seule sensation de sa main s’enroulant fermement autour de sa queue était suffisante pour le faire jouir, son sperme coulant presque paresseusement sur son abdomen jusqu’au creux de son nombril, lui arrachant une plainte rauque de contentement. Il restait alors un long moment les yeux clos, tentant désespérément de définir les contours de ce rêve flou qui lui échappait inlassablement.
Ça ne durait pas, ça ne durait jamais. Comme un poison qui s’était infiltré dans ses veines, comme une blessure qui grattait sous sa peau, impossible à atteindre, impossible à guérir, la sensation de manque revenait toujours.
Guido Mista se haïssait de toujours ressentir ce manque cruel pour Giorno Giovanna. Giovanna avait arraché des profondeurs de son être une partie de son âme et l’avait emmené avec lui, comme il avait emmené les chandeliers du Cardinal, comme il avait emmené la commande achevée de Caravage, comme il avait emmené son argent et ses vêtements.
Plusieurs fois, il avait tenté de tromper son cœur fou en glissant un ducat dans la main d’un jeune homme au physique assez agréable, à la chevelure assez longue et claire pour peut-être pouvoir faire illusion, mais son cœur n'était jamais dupe. Même en le besognant de dos, le grain de sa peau lui apparaissait sale et grossier, ses cheveux ternes et filasses, le manque de grains de beautés délicats, de cette étrange tache de naissance sur le haut de l’épaule lui paraissait comme une injure envers lui-même. Il ne méritait pas de se torturer lui-même l’esprit en baignant dans la fange. Alors ils se contentait de se vider en lui, puisque c’était pour cela qu’il avait payé le jeune homme en premier lieu. Le tapineur lui avait demandé, peut-être sûrement plus par habitude que par réel intérêt, si ça lui avait plu. Mista n’avait pas répondu, s’était lavé la queue et était parti sans un mot, plus frustré que soulagé.
Le tourment de Mista prit fin soudainement, un jour de pluie, un jour où il ne s’attendait à rien de particulier. Les averses avaient détrempées le sol, les bottes s’enfonçaient encore et toujours plus dans le sol boueux, manquant à chaque instant de faire trébucher et glisser les badauds trop pressés.
À la librairie, Zeppeli interdisait à ses employés de pénétrer dans la boutique si leurs chaussures menaçaient de souiller son plancher. Mista passait plus de temps à changer de chaussures entre l’atelier d’imprimerie et la librairie qu’à travailler, devait nettoyer derrière les visiteurs… Et à chaque période de pluies intense c’était la même pénible chose. Mista n’était pas le seul à se plaindre, tous les autres ouvriers roulaient des yeux et soufflaient au moment de devoir retirer leurs bottes sur le pas de la porte qui menait à la librairie.
Ce matin-là, Mista était sorti tôt de chez lui, une miche de pain encore chaude sous le bras, protégée de la pluie par sa cape. La rue qui menait à la librairie grouillait déjà de monde, notamment de groupes de jeunes hommes en habits sombres et austères qui se rendaient certainement à l’université, s' apostrophant les uns et les autres sur le chemin.
C’est dans cette ambiance morne d’un matin d’automne qu’il sembla à Mista que sa vie reprenait enfin des couleurs. La librairie était encore bien loin en remontant dans la rue. Il pouvait déjà voir le panneau adjacent à la devanture. Ce n’était qu’un point noir décoré de lettres rouges dont des yeux non-exercés ne pourraient même pas distinguer le nom du maître des lieux, mais Mista avait un regard affuté et il décelait déjà les contours d’un Z, d’un L, tout comme il décela l’apparition éclatante teintée de rose fuschia qui, soudainement cachée par une austère cape noire, s’était engouffrée dans la librairie.
Mista en était resté interdit. Cela pouvait être n’importe qui, n’importe qui avec une tendance aux goûts dispendieux et un sens aigu de l’esthétique. Pourtant Mista s’était rapidement rappelé que le destin était une bien cruelle maîtresse mais n’agissait que rarement en vain. Il ne pouvait pas se permettre une entrée fracassante devant son maître qui se mettrait certainement à lui aboyer dessus devant son mystérieux client, il bifurqua par un étroit passage qui donnait sur une rue parallèle où se situait l´entrée de l´imprimerie, il entrerait dans la librairie par derrière, caché derrière le rideau qui séparait la boutique de la réserve. Personne ne saurait qu’il était présent, mais lui entendrait tout et peut-être même verrait-il.
Dans la petite cour intérieure détrempée, il s’assura de bien laisser ses bottes sur le pas de la porte, ainsi il était sûr qu’elles ne claqueraient pas sur le parquet. L’épaisse porte de bois s’ouvrît sans un bruit, laissant Mista glisser par l’étroite ouverture qu’il avait créée.
Avançant à tâtons, l’oreille tendue vers la boutique, Mista écoutait, tentait de percevoir les bruits venant de derrière l’épais rideau occultant qui était tiré. Au début, seul le bruit de sa propre respiration et du sang qui battait nerveusement dans ses oreilles semblait occuper l’espace, puis la voix de Zeppeli s’éleva.
« C’est une commande qui ma foi ne m’étonne pas venant d’un homme tel que le cardinal Del Monte, mais tout de même, assez extravagante et bien que je suis certain que le cardinal s’y attend, cette commande risque d’être très onéreuse. »
L’homme à qui s’adressait Zeppeli eut un petit rire et Mista eut l’impression de se prendre un coup de poing dans le ventre, il cessa de respirer pour que le bruit de son propre souffle ne vienne pas parasiter la prise de parole de l’autre.
« En effet, vous avez vu juste, maître. Cela ne sera pas un problème pour le cardinal, il m’a chargé de vous remettre d’avance deux cent cinquante ducats pour attester du sérieux de son projet. »
Cette voix… Impossible de se tromper et pourtant, comme un besoin impératif, Mista devait le voir de ses propres yeux pour y croire réellement. Depuis sa cachette, le jeune homme s’agita, cherchant désespérément un moyen de voir la scène, remuant la tête pour couvrir l’entièreté des ténèbres qui s'étendait devant lui, jusqu’à ce que son regard accroche un trou certainement causé par des mites, l’obligeant à plisser les yeux pour voir plus ou moins nettement à travers les fibres. Il discerna tout d’abord la nuque de Zepelli, couverte de cheveux noirs parsemés de fils blancs. L’homme se tenait derrière son comptoir, bloquant entièrement la vue de Mista qui manqua de soupirer de frustration. Il y eut un bruit métallique, un tintement, un bruit que l’apprenti libraire ne connaissait que trop bien, celui des ducats qui s’entrechoquaient dans une bourse.
L’apparition soudaine de la bourse fit s’agiter le marchand qui se déplaça sur le côté pour se rapprocher de son client. Ainsi apparu dans le champs de vision de Mista l’image de Giorno Giovanna, le visage sérieux et fermé, loin de l’air taquin et badin qu’il prenait avec lui, vêtu d’un sublime pourpoint rose brodé de fleurs, un travail d’une grande expertise, un vêtement qui avait dû coûter très cher et qui convenait plus à un prince qu’au messager d’un cardinal. Il avait tressé ses longs cheveux de la couleur du soleil, sur son front fleurissaient ses éternelles boucles de victoire dont il avait le secret, il incarnait la grandeur et la beauté même. D’un geste nonchalant et assuré, il vida sur le comptoir de la librairie l’entièreté de sa bourse, deux cent cinquante ducats, pièces d’or frappées de la figure de Saint Pierre, piécettes lourdes, sonnantes et trébuchantes.
Il sembla alors à Mista que Zeppeli s’était terré dans un silence abasourdi, cet homme aguerri à l’art du commerce avait eu son lot de commandes prestigieuses et de demandes abracadabrantes, mais jamais il n’avait eu à faire à un client aussi peu scrupuleux et peu discret au sujet de l’argent.
« Si cela ne suffisait pas à vous convaincre, permettez-moi un délai supplémentaire afin que son éminence puisse me faire parvenir plus d’argent.
- Ce ne sera absolument pas nécessaire. J’accepte cette commande. C’est un honneur pour moi que de servir un membre si important de notre Sainte Église. », un petit sourire satisfait se forma sur les lèvres de Giorno quand le libraire prononça ces mots.
- Je suis heureux de l’apprendre, son éminence le sera très certainement aussi. Toutes les requêtes de son éminence sont notées très précisément dans la lettre que je vous ai confiée. Une fois que j’aurai reçu une lettre de votre part m’annonçant la fin de l’impression, je viendrais vérifier moi-même si le travail est à la hauteur des attentes du cardinal.
- Évidemment ! Je n’en attendait pas moins d’un homme de votre rang. », si le ton exagérément cérémonieux du libraire l’ennuyait, Giorno ne le montra pas.
- Alors j’attendrai avec grande hâte votre courrier.
- Ne restez vous pas sur Naples, Signore ?
- Hélas je suis attendu ailleurs et je dois repartir séance tenante pour m’occuper de quelques autres affaires urgentes. Mais n’ayez crainte, vos lettres me trouveront toujours. La commande du Cardinal est ma priorité, soyez en assuré. »
Derrière l’épais rideau, Mista regardait Giorno, le cœur prêt à bondir hors de sa poitrine, qu'aurait-il pu faire ? Sortir des ténèbres et appeler son nom ? Et ensuite ? Pour lui dire quoi ? Il ne serait même pas capable de l’insulter, de le haïr… alors il le regarda sans un mot quitter la librairie, sans un regard pour le grossier rideau défraîchis derrière lequel Mista s’était caché.
Après que Guglielmo Zeppeli ait remis les ducats dans leur bourse, il fit coulisser le rideau, tombant nez à nez avec son apprenti. Il ne parut même pas surpris de trouver Mista ici, soupesant la bourse remplie de ducats en fixant du regard le jeune homme. « Alors. Qu’en penses-tu ? N’est-ce pas là une occasion en or de faire briller un peu plus le nom de notre humble librairie à la cité pontificale ?
- Maître… », murmura faiblement Mista. Il était perdu. Il devait tout avouer à Zeppeli, sur la réputation du jeune Giovanna, sur cette affaire trop belle pour être vraie… « Écoutez, je ne pense pas que…
- Viens Guido. Viens et observe. », Mista se tut et avança jusqu’au comptoir où le message confié par Giovanna était ouvert, décacheté. « Elle est tellement parfaite, le soin apporté au sceau du cardinal est extraordinaire, je ne parle même pas de la signature. C’est un faux d’une extrême qualité. Si la création de faux était un art, Giovanna serait certainement un artisan adoubé par le Pape lui-même. » Mista restait silencieux, ses yeux parcourant nerveusement le papier, cherchant à travers chaque boucles effilées un indice qui aurait pu montrer qu’il s’agissait bien là d’un faux.
« Oh, les ducats, Guido ! Laisse moi te montrer les ducats ! », il tira de sa poche la bourse pleine de pièces d’or et en déposa une poignée sur la table, son apprenti n’osa même pas y toucher. « Si je venais à les peser, le poids serait certainement égal à de véritables ducats, un œil non entraîné se serait laissé avoir immédiatement et qui oserait douter de la provenance des ducats de l’envoyer du cardinal Del Monte ? Je me demande quel alliage a été utilisé pour obtenir une telle ressemblance avec l’or. Même le sceau de Saint Pierre est à la limite de la perfection. Produire une telle contrefaçon n’a pas dû être facile ou bon marché. Mais c’est toujours moins cher que de l’or véritable. » Mista essayait désespérément de répondre au maître Zeppeli, il était acculé par ses explications, tentait de ne pas montrer son agitation malgré ses sourcils froncés, ses mains qu’il essayait tant bien que mal de garder à ses côtés ou sa bouche qu’il empêchait de mordre l’intérieur de ses joues ou ses lèvres. « Mon pauvre Guido. Tu fais peine à voir, tourmenté, pâle comme un linge, tu as l’air d’avoir vu un fantôme. » À quoi bon tenter de se contrôler devant cet homme dont les yeux acérés transperçaient jusqu’au plus profond de son âme.
« C’est Giovanna qui te met dans un tel état ? », la question le fit presque sursauter, non, il ne devait pas savoir, il ne pouvait pas savoir. Son malheur, son amour, ça lui appartenait, c’était une des seules choses qu’il voulait garder pour lui et lui seul, jalousement, dans les tréfonds de son cœur malade. Guido aurait voulu mentir, se défendre, dire quoique ce soit, en vain. « Oh allons, ne me regarde pas comme ça, Guido. Ce n’est absolument pas de ta faute après tout », à peine le jeune homme avait-il esquissé un mouvement des lèvres pour parler que le libraire l’avait coupé, « Je sais déjà tout. On m’a longuement parlé de ton Giorno Giovanna. » Guido en resta interdit, le libraire avait réellement dit « ton Giorno Giovanna » et il savait pertinemment qu’il utilisait chaque mot de manière très calculée, sans jamais laisser de place au hasard. Que pouvait-il bien savoir exactement ? Il tenta faiblement de protester, mais à nouveau, Guglielmo Zeppeli le fit taire.
« Quand tu es parti en voyage, l’été dernier, je suis allé trouver ton ami peintre et ensemble nous avons eu une longue conversation. Sous ses airs rancuniers et bravaches, j’ai rapidement compris qu’il se faisait autant de soucis pour toi que je m’en fait, ce point commun nous a permis de rapidement lier la conversation. C'est un homme instable, rongé par ses passions mais il est loyal et vrai. C’est un véritable ami, Guido. », cette phrase semblait lourde de reproches à Mista qui se rembrunissait encore et toujours plus.
« Quoi qu'il en soit, il m’a parlé de lui, de ses exploits, disons. C’est un escroc habile qui sait se faire aimer des hommes riches et influents, un jeune homme impressionnant, si je puis dire. Merisi m'a évidemment parlé de ta rencontre avec Giovanna, votre petite amourette, son caractère volatil, sa beauté n’étant égale à nulle autre… Ton ami ne connaissait pas tous les détails de votre relation, mais ce qu’il m’a dit était suffisant pour que je puisse comprendre ta fascination pour ce garçon... Et celle de tous ceux qui sont tombés pour ses boniments et ses belles promesses. Comment ne pas les croire lorsqu’elles sortent d’une si jolie bouche.. ? »
« Maître, laissez moi m’occuper de Giorno Giovanna. Je ferais en sorte qu’il ne vous importune plus. Qu’il ne revienne plus jamais à Naples. », Mista en tremblait presque, il lui avait fallu un tel courage pour oser répondre à Zeppeli, tenter de restaurer le peu de confiance que le libraire devait avoir en lui à cet instant précis.
- Je crains malheureusement qu’il ne soit trop tard, Guido. Ton ami le peintre m’a fourni une liste très exhaustive de tous ceux qui ont eu à faire à Giovanna. Parmi eux, entre autres, mes neveux Gyro et Cesare, ainsi que des jeunes gens de la maison Schiano-Lomoriello qui pensaient, selon Merisi, avoir réussi à blesser gravement Giovanna. La suite, toi et mon neveu la connaissez… », alors il savait aussi pour la nuit où il était parti quérir en urgence Gyro, se dit Mista, dépité.
- Alors, que comptez-vous faire, maître ?
- Attendre ! », annonça-t-il, un sourire féroce aux lèvres. Il rangea à nouveau les ducats dans leur bourse, roula la lettre que lui avait apportée Giovanna. « Puis nous lui enverrons une jolie lettre d’ici… peut-être deux semaines ? Cela me laissera assez de temps pour réunir toutes les personnes flouées de près ou de loin par Giorno Giovanna. Dans notre lettre, nous enjoindrons Giovanna à venir constater nos progrès, notamment sur cette couverture qui est censée ressembler à un véritable bijoux. Lorsque notre jeune ami nous rejoindra, il sera accueilli par le préfet de Naples et les autorités nécessaires et jugé. »
Mista serra les poings une fois de plus pour ne pas exploser. « Maître… S'il vous plaît, je vous promets de régler cette affaire, laissez-moi faire et vous serez débarrassé de lui sans avoir à vous soucier de tout cela.
- Oh mais je t’en prie, Guido. Cela ne me pose aucun problèmes.
- Maître, je vous en supplie ! », la soudaine supplique étonna un instant Zeppeli, Mista semblait particulièrement éploré.
- Non, Guido. », finit il par répondre, fermement et l’air grave, le même air qu’on aurait pris pour gronder un enfant, cet air qui rendait fou Mista et qui lui rappelait que le libraire ne le considérait toujours pas comme son égal, qu’il ne le ferait certainement jamais.
- Mais enfin, que pensez-vous qu’il se passera lorsqu’ils se seront saisi de Giorno ? Il sera questionné par l’inquisition, Rome pourrait s’en mêler, il certainement pendu, ou certainement pire !
- Je suis désolé, Guido. », et il avait réellement l’air de l’être, « Je suis désolé que tu te sois autant attaché à ce garçon. »
Les jours passèrent. Mista s’était enfermé dans un mutisme tourmenté, il avait arrêté de répondre aux lettres de Leandra Davalli, ne fréquentait plus Merisi, ressassait sans cesses le plan du maître Zeppeli, cherchant un moyen d’arrêter cette cabale infernale, fomentant des plans pour faire prévenir Giorno du terrible plan dans lequel il risquait de tomber. Il lui était impossible de contacter Giorno, Zeppeli gardait secrète l’adresse que le jeune homme lui avait communiquée. Il avait cette impression terrible de voir se tisser la toile d’une tragédie juste devant lui et sans personne vers qui se tourner, il lui semblait que sauver Giorno relevait de l’impossible.
Deux semaines. Plus les jours passaient, plus l’angoisse et le désespoir grossissaient dans la poitrine du jeune Napolitain. Chaque matin il passait la porte de la librairie avec la peur d’apprendre que c’était terminé, que Giorno avait été arrêté, qu’il n’avait rien pu faire pour l’aider.
Un soir, alors qu’il s’apprêtait à quitter l’imprimerie, Mista fut arrêté par Roberto, ses épais sourcils noirs froncés au-dessus de ses yeux bleus tourmentés. Il lui parla avec un ton empressé et bas, comme s’il se confiait, loin de son ton exalté habituel.
« Guido, je ne peux plus supporter cela. Tous ces secrets, cette tristesse qui émane de toi, te voir ainsi me fend le cœur.
- Roberto…. Vous savez bien pourtant », il ne pouvait que mentir, un petit sourire triste aux lèvres, pour rassurer cet anglais qui lui était devenu si cher au fil des années, « Ma fiancée me manque terriblement…
- Assez Guido, assez… Je ne suis pas stupide, je connais tes secrets autant que tu connais les miens. Je ne peux plus rester à ma place. Et quelle place... Guglielmo me prend certainement pour un idiot, mais j’en sais assez pour savoir que tout ce qu’il se passe n’en vaut pas la peine. » Où voulait-il en venir ? Mista, interdit, se contentait de le fixer, les sourcils froncés.
« Demain. À sept heures du matin. Directement à l’imprimerie. C’est là que Guglielmo attendra Giorno Giovanna, il a prétexté que la couverture du livre était bien trop belle et qu’il ne pouvait se permettre de l’exposer en plein jour. Je pense que c’était peut-être aussi un moyen de te tenir à l’écart… Voilà. Tu sais tout maintenant. »
Mista restait coi de stupéfaction devant tout ce que lui avait avoué Roberto, ses cheveux blonds défraîchis comme un halo flou autour de son visage ridé, ses yeux fatigués et cernés qui n’osaient pas soutenir le regard de Mista.
« Je n’ai pas toujours été un homme bon, tu sais. Dans ma jeunesse, avant de rencontrer Will, j’ai fait des choses impardonnables qui me conduiront très certainement en enfer. Je suis en paix avec cela. Par contre, j’ai toujours su reconnaître la bonté et l’humanité chez les autres. Tout cet amour et cette noblesse d’âme brillent si fortement en toi, Guido. Je ne pense pas que Giovanna soit un homme bon, en d’autre circonstances, j’aurai très certainement laissé Will faire… Je le fais pour toi. Ces derniers mois, je t’ai vu te flétrir comme une fleur qui se meurt, tu as tant été réprimé, je ne veux plus participer à ces mascarades et continuer de pleurer le véritable Guido. »
« Je veux te voir vivre, Guido, vivre et aimer, si intensément. Tu n’es pas fait pour vie que l’on te force à épouser. Ta tristesse, ton désespoir, je peux les sentir jusqu’au plus profond de mes entrailles.»
Mista ne put retenir le sanglot qu’il n’avait même pas senti monter dans sa gorge. Quand il s’entendît faire ce bruit étranglé et bien peu élégant, il était déjà trop tard, ses larmes lourdes et rondes, comme celles d’un enfant, roulaient le long de ses joues alors qu’il hoquetait de tristesse et de stupeur. Le maître imprimeur le tira contre lui, encastrant son corps tout contre le sien dans une étreinte fraternelle. Tout ce temps, Speedwagon l’avait compris, lui et son malheur, sans jamais oser s’opposer à ces rapides dans lesquelles Guido avait été poussé par Zeppeli. Et voilà que soudain, Speedwagon lui tendait un bâton pour l’aider à sortir du courant.
Il n’était absolument pas trop tard, Mista sauverait Giorno coûte que coûte.
Mista n’en dormit pas de la nuit, il était bien trop agité, comme si toute l’électricité d’un orage grondait sous sa peau. Dans la pénombre de sa chambre, il guettait, observait la rue vide en contrebas, ses yeux cherchant la silhouette de Giorno qu’il saurait reconnaître même cachée sous sa large cape sombre. Au petit matin, il était déjà dehors, encapuchonné sous le fin crachin d’automne. Il n’avait pas froid malgré le vent et l’humidité qui gonflaient sa cape. Son épiderme était brûlant, presque fiévreux malgré cette lucidité accrue qu’il ressentait. Il était comme un animal chasseur qui suivait une piste. À sa ceinture, il avait accroché un poignard, un petit objet coquet mais d’un tranchant redoutable que lui avait offert Merisi, qui ne supportait pas de savoir que Mista sortait sans la protection d’une lame.
La rue par laquelle on pouvait accéder à l’imprimerie était longue et étroite , posté sous un auvent qui le protégeait de la pluie et le camouflait un peu plus dans les ténèbres, au coin de la rue, il lui était impossible de rater Giorno, peut importe d’où il apparaîtrait. À en juger par la lumière qui provenait des soupiraux de l’imprimerie, il n’avait pas été le seul à se lever tôt ce matin. Zeppeli devait être à l’intérieur, peut-être déjà accompagné des gardes du préfet. Au loin, Santa Chiara sonnait le troisième quart d’heure. Il ne restait que quinze minutes avant l’heure fatidique.
Mista fut saisi d’un soubresaut, au bout de la rue, une silhouette était apparue, elle se dirigeait prestement vers Mista, vers l’imprimerie, droite, élégante, la démarche assurée malgré la route boueuse. C’était lui, sans aucun doute possible. Bon sang, calme toi, Guido, respire et calme toi.
Quand Giorno passa devant les soupiraux, ses bottes se découpant dans la lumière, Mista surgit de sa cachette sans prévenir, poussa violemment Giorno contre le mur grêle, la force de l’impact lui arrachant un gémissement sourd, Mista lui couvrit la bouche, il sentit contre sa propre gorge la griffure de la pointe d’une lame, la sienne, que Giorno lui avait habilement dérobée pour la presser contre sa jugulaire. Quand leurs yeux se rencontrèrent enfin, les iris verts de Giorno se teintèrent de surprise et de confusion, sa main trembla et il baissa le poignard, protestant contre la paume du napolitain, quelque chose qui ressemblait vaguement à son nom. Mista porta un index à ses lèvres, intimant par ce simple geste à Giorno de se taire. « Partons d’ici. », murmura-t-il, tirant Giorno hors de la rue, loin de l’imprimerie, regardant par-dessus son épaule pour être sûr que personne ne les avait vu ou suivi.
Giorno se mit à se débattre, se libérant de la prise de Mista, le repoussant vicieusement. « Mais enfin que fais-tu !? », Mista le dévisagea, lui, sa beauté, le poison sur sa langue, il se surprit à rire.
- Mon pauvre Giorno ! Croyais-tu vraiment que Zeppeli t’attendait à bras ouverts ? Si tu entres là dedans, c’est avec la corde au cou que tu ressortiras ! », Autour d’eux la bruine s’était transformée en une pluie bien tangible. A présent, Mista pouvait sentir le froid et l’humidité glaçante s’imprégner dans ses vêtements.
- Que veux-tu dire ? », demanda Giorno presque prudemment.
- C’est un piège. La moitié de Naples veut te faire arrêter, bon sang, Giorno !
- Putain de merde… », cracha le jeune homme, passant la main sur son visage humide de pluie, comme des gouttes de rosées accrochées au duvet délicat de sa peau et au bout de ses longs cils.
Pendant un instant, il eut l’air perdu, regardant autour de lui sans savoir où aller. «Giorno », appela doucement Mista, « Partons d’ici.
- Pour aller où ? Chez toi ?
- Non, je suis certain que c’est le premier endroit que Zeppeli ira faire fouiller. Nous cacher dans une auberge serait trop dangereux aussi. Les tenanciers sont facilement corruptibles.
- Alors où ?
- J’ai peut être une idée. »
Giorno hocha la tête et suivit Mista à travers ces rues qu’il ne connaissait que si peu, des boyaux sombres et répugnants aux rues dont les maisons surélevées et entourées par des terrasses pavées ne craignaient pas la boue sale qui s’était accumulée dans les rues. Ils s’arrêtèrent devant une grande bâtisse, imposante et clinquant palazzo. Mista la contourna, Giorno sur ses talons, s’engouffrant dans les jardins à l’arrière de la bâtisse.
« Nous allons devoir escalader la façade. Nous passerons par ce balcon au premier étage . », il pointa une fenêtre du doigt. « J’imagine que ça ne devrait pas être un problème pour toi. » Giorno roula des yeux, laissant la place à Mista.
- Après toi. »
Le napolitain, goguenard, s’élança vers la façade, prenant appui sur la barrière en fer qui protégeait un bosquet, se rattrapant à une corniche pour se hisser à la force des bras jusqu’au balcon. Il l’avait déjà fait dans le passé, les bras encombrés de fleurs fraîches, alors que le soleil s’était déjà couché, les laissant sous la porte-fenêtre à laquelle il toquait avant de redescendre prestement, prenant assez de temps pour que Leandra Davalli puisse le voir s’échapper de son jardin. Il se pencha par-dessus la balustrade pour regarder Giorno suivre son exemple, escalader la petite grille, grimper sur la petite corniche et se rattraper sur le bord du balcon pour s’y hisser. Mais peut être était-ce la pluie, ou la lune qui était entrée dans une phase défavorable, sa main glissa contre la pierre, le laissant pendu d’une seule main sur le rebord du balcon, dans un cri de stupeur étranglé.
« Giorno ! », Déjà, Mista s’était penché par-dessus la balustrade, attrapant Giorno prestement par les vêtements, le hissant du mieux qu’il pouvait par-dessus la rambarde. Le jeune homme se laissa tomber sur le marbre détrempé du balcon, la respiration haletante, les yeux écarquillés. Mista, qui s’était accroupi au-dessus de lui, semblait tout aussi surpris et décontenancé. Par tous les saints, si Guido n’avait pas été là pour l’aider, Giorno n’aurait pas donné cher de sa propre peau. « Ne restons pas là, viens. », il l’aida à se redresser et se dirigea vers la grande fenêtre qui donnait sur le balcon. Mista s’appuya contre le battant qui céda sous son poids, il savait que le verrou était cassé. Il enjamba le cadre, offrant sa main a Giorno qui roula deux yeux avant de prendre sa suite.
Il lui fallut quelques secondes pour s’habituer à la pénombre dans laquelle était plongée cette chambre vaste et richement décorée d’une profusion de bibelots, de meubles ouvragés, de tentures de soie, le portrait de trois jeunes femmes richement habillées… Giorno s’était attendu à ce que Mista le cache dans un bordel, mais il semblait bien loin du compte. Derrière lui, le napolitain s’affairait à verrouiller portes et fenêtres, tirant les rideaux. La première chose que Mista avait faite en entrant avait été de retirer ses bottes, comme s’il craignait de salir les lieux. « Où sommes-nous ? », finit par demander Giorno alors que la chambre s’éclairait un peu plus à chaque bougie que Mista allumait.
« Nous sommes dans la demeure du marchand d’étoffes Davalli.
- Es-tu sûr que nous ne risquons rien ici ?
- Si nous restons discrets, oui. La moitié de la famille est partie pour le nord, le père Davalli est hors de la ville. Il ne reste que les gens de la maison.
- Tu sembles affreusement familier des lieux et de ces Davalli.
- Je le suis, en effet.
- Et de quelle manière ? », Il semblait que Mista redoutait cette question. Il ne répondit pas immédiatement, tournant la réponse dans sa bouche comme s’il se sentait honteux.
« Je suis fiancé à la plus jeune fille Davalli. » Giorno le dévisagea, s’attendant à ce qu’il lui dise qu’il s’agissait là d’une blague stupide. Rien ne vint, rien d’autre que le regard fuyant de Mista sur le sol. Giorno ne put s’empêcher de rire, un rire plus sec et amer qu’il ne l’aurait voulu.
« Bravo, Guido. Toutes mes félicitations. Une petite oie blanche qui va t’aider à t’élever dans la société. Quelle chance tu as. Le rêve de tout homme de basse naissance.
- Giorno…
- Sait-elle à quel point tu es doué pour sucer une queue ? A moins que tu aies déjà pu faire l’étalage de tes talents avec ta bouche ? Est-ce que tu vas lui apprendre à te besogner elle-même avec ses doigts, je connais tes goûts, Guido ! », continuait-il, railleur alors qu’il envoyait valser sa cape mouillée et ses bottes sales à travers la pièce.
- Giorno. », Mista s’était tourné vers lui, le regard dur, « Ne dis pas des choses pareilles. Ne parle pas d’elle comme ça. » Le ton catégorique du napolitain surprit assez Giorno pour qu’il se taise immédiatement.
Puis tout redevint silencieux, sauf pour le bruit des pas de Mista qui semblait s’affairer à Dieu seul sait quoi dans la chambre, l’autre jeune homme le suivait curieusement du regard. « Que fais-tu ? » demanda-t-il enfin, trop curieux et sûrement agacé d’être ignoré de la sorte.
« Je prends du petit bois pour faire un feu.
- Pourquoi donc ?
- Tu as froid, Giorno. Tu trembles depuis que nous sommes entrés ici. Je peux t’entendre claquer des dents d’ici. », Il s’accroupit devant la cheminée, déposant le bois dans l’âtre, allumant à la bougie une buchette entourée de coton qu'il plaça dans un creux au milieu du tas de bois.
Le bois roussit et quand il se mit à faire ces bruits significatifs de craquement, Mista souffla sur les braises rougeoyantes pour encourager le bois à s'enflammer et à prendre sur les autres bûches encore intactes. Rapidement, son visage s'éclaira, caressé du halo orangé et chaud des flammes qui s'élevaient de plus en plus dans la cheminée, fier de lui, il recula. « Qu'attends-tu ? Retire tes vêtements et viens. », intima-t-il à Giorno qui le dévisagea avec surprise et s'exécuta. Sans un mot, Mista récupéra les vêtements que le blond avait jeté à l'autre bout de la pièce, déposant les bottes au pied de la cheminée et étalant la cape trempée sur une chaise pour qu'elle sèche plus rapidement. Il ramassa les vêtements que Giorno faisait tomber un à un au sol comme un enfant pétulant, sans un seul regard pour le napolitain qui les accrochait patiemment en haut du baldaquin qui surplombait le lit au centre de la pièce.
Quand il se tourna à nouveau, Giorno se tenait debout devant lui, près de la cheminée, son corps complètement nu baigné par la lumière chaude et vacillante des flammes. Il eut l'impression que son coeur se serrait dans sa poitrine, il aimait et désirait Giorno si fort qu'il en souffrait physiquement, la simple vision de sa beauté complexe, de ces ombres sur sa peau qui lui donnait quelque chose de semblable au marbre, le fit tressauter d'une manière qui lui donna l'impression qu'à tout moment il pourrait s'écrouler à genoux devant Giorno, terrassé par cette adoration qu'il ressentait pour lui.
« Donc je suis le seul à devoir me tenir nu dans cette chambre ? », demanda giorno, le poing sur la hanche. Mista sourit et à son tour se dénuda totalement, suspendant ses vêtements près de ceux de Giorno. Il y avait contre le bout du lit une petite banquette matelassée sur laquelle Leandra s’asseyait certainement pour lire ou s’habiller, il la fit glisser plus près de la cheminée, jusqu’à ce qu’elle soit face aux flammes. « Là, assied toi. » et du lit il retira l’épais duvet brodé qu’il déposa sur les épaules nues de Giorno. Il s’installa près de lui sur la banquette et se glissa sous un pan de l’épais duvet, s’emmitouflant dans la couverture matelassée qui sentait bon, une odeur proche de celle de Leandra qui disparaissait peu à peu, remplacée par celle du parfum de la peau et des cheveux de Giorno.
Sa peau était froide contre la sienne, nue et fragile, pourtant, le seul contact de son épaule, de sa cuisse contre la sienne, l’électrisait au point de le brûler. Giorno restait immobile, le regard flou et hagard perdu dans les flammes orangées qui avaient atteint leur paroxysme dans l’âtre, grignotant le bois noirci sur la pierre dans un bruit réconfortant de craquements. Pendant un moment ils restèrent ainsi, sans bouger, sans produire un son, trop occupés à sentir leurs muscles se détendre sous la couette chaude, leur colonne vertébrale s’avachir alors que leur corps s’appuyait toujours un peu plus contre celui de l’autre.
« Tu n’es même pas fâché contre moi, n’est-ce pas ? », la manière dont Giorno avait soudainement posé la question parut terriblement enfantine à Mista.
- Non. Pas vraiment. », répondit-il tout simplement, et c’était vrai. Il était soulagé de revoir Giorno, peu importe les circonstances, pouvoir à nouveau se tenir à ses côtés était comme un cadeau. « J’ai tout de même une question. Pourquoi chez Zeppeli ? Il y a d’autres libraires à Naples, encore plus proche de Rome et même de la couronne d’Espagne, des librairies où personne ne te connaissait. Alors pourquoi la librairie de Zeppeli ? Celle où je travaille ? », Giorno qui gardait les yeux levés vers la cheminée les baissa soudain. Il sembla presque gêné par la question.
- Disons que peut être… », hésitait-il ? Sous la couverture, son corps remua légèrement, « Peut-être que j’espérais attirer ton attention. », Mista ne put s’empêcher de souffler un petit rire, c’était une raison stupide, dangereuse et immature.
- Tu aurais pu m’écrire. Tu aurais pu me rendre visite.
- J’aurais pu, c’est vrai. Mais je ne l’ai pas fait. J’avais trop peur que tu me haïsses. » S’ensuivit un long silence prégnant. Mista pesait chacun des mots de Giorno. Il aurait pu, mais il ne douta pas un seul instant de son honnêteté, et peu importe si une fois de plus il se laissait manipuler, s’il offrait sur un coussin de velours son cœur meurtris et amoureux au cruel jeune homme.
« Je ne pourrais jamais te haïr, Giorno. », finit-il par répondre, sa main cherchant celle du jeune homme sous le duvet, recouvrant de sa paume chaude le bout des doigts encore froids de Giorno.
- Enfin, peu importe. Tu es presque un homme marié maintenant, n’est-ce pas ? Se dire tout ça, ça ne sert à rien de rien, tout ça, c’est du vent, absolument inutile. Nous serons séparés bien assez tôt, et tant mieux pour toi.
- Giorno… », la main de Giorno glissa de sous sa paume, il tourna la tête vers l’autre côté de la chambre, là où ses yeux ne pourraient pas rencontrer les iris noirs et morts d’amour de Mista.
- Je suis certain qu’elle est ravissante. Ne l’est-elle pas ? Jeune et belle comme un bouton de rose qui est tout juste sur le point d’éclore. », à nouveau, Mista appela son prénom, la voix triste et basse. « Je suis certain que vous aurez rapidement de sublimes descendants, des fils forts et résistants qui feront grand plaisir à ses parents.
- Giorno. », Mista sortit sa main du duvet chaud pour attraper délicatement le menton du blond entre ses doigts et le forcer à tourner à nouveau ses beaux yeux aux reflets d’aigues-marines vers lui.
« Tu es jaloux.
- Jaloux ! Moi ! », pouffa-t-il, apparemment terriblement offusqué de cette déclaration.
- Je n’épouserais pas Leandra Davalli.
- Allons bon ! », Giorno roula des yeux, agacé, il n’avait pas pris la peine de se tourner à nouveau, ses yeux semblaient briller d’un tout autre éclat que celui de la colère à présent. « Je veux dire, il se pourrait que tu aies des problèmes maintenant que tu a fait échouer le plan de Zeppeli et que tu m’as aidé à me cacher, j’imagine. Ton avenir au sein de cette famille risque de s’en trouver compromis.
- Tant mieux alors. Je n’ai jamais été amoureux de Leandra Davalli. Elle a un cœur pur et bon, elle mérite mieux que moi, mieux que quelqu’un dont les sentiments sont entièrement tournés vers une autre personne.
- Tu pourras l’aimer, si tu le veux. Tu t’habitueras à elle, le bonheur que tu ressentiras en fondant une famille sera tout comme de l’amour, j’en suis certain.
- C’est trop tard, Giorno, j’ai essayé de toutes mes forces et ça n’a jamais fonctionné. Alors cesse de te comporter comme un enfant jaloux. Il n’y a que toi que j’aime de cette manière.»
Giorno inspira fortement, comme s’il allait à nouveau tenter de le contredire et Mista l’en empêcha, pressant ses lèvres contre les siennes, aspirant le soupir surpris d’entre ses lèvres roses et chaudes.
« Ne m’aimes-tu pas, même juste un tout petit peu, Giorno ? », murmura-t-il, s’écartant à peine, laissant le bout de son nez frotter contre le sien, son front reposer contre ses boucles blondes encore humides, la chaleur de son haleine glisser sur sa joue.
- Oh, Guido… », sa voix avait tout d’un désespoir à tordre le cœur. Il releva la tête, sa bouche encore humide de leur rapide baiser venant retrouver celles du napolitain à nouveau, glissant à nouveau ses paumes moites contre celles de Mista sous l’épais duvet qui devenait de plus en plus étouffant, pendant un long moment, seul le bruit des craquements secs du feu dans l’âtre et celui humide de leurs baisers se firent entendre.
Mista en avait presque la tête qui tournait, la peau de Giorno, le goût de Giorno, l’odeur de Giorno, chacun de ses sens semblaient submergé, réagissant si violemment au retour du jeune homme dans ses bras, se réveillant de nouveau après avoir été négligés, rien n’avait été pareil sans Giorno à ses côtés, comme si son absence avait émoussé ses sens. Et maintenant, il ressentait tout avec tant de violence, avec une acuité exceptionnelle, le frisson terrible qui lui parcourait les bras et faisaient se lever tous ses poils quand les ongles de Giorno grattaient contre son cuir chevelu, le propre bruit de ses soupirs quand les lèvres de Giorno se refermait autour de sa langue. Mon Dieu, comment avait-il pu même se considérer en vie quand Giorno n’était pas avec lui ? Comment avait-il pu oublier l’odeur de jasmin de ses cheveux ?
La couverture avait glissé jusqu’à leur hanches, à moins que Giorno l’ait repoussé, Mista s’en fichait, trop occupé à redécouvrir, à se souvenir, à réapprendre. Réapprendre la douceur du grain de sa peau, le bruits de sa voix quand ses lèvres contre un mamelon rose le faisait soupirer de la plus délectable des manières, se souvenir de la petite cicatrice sur son ventre. Mista naviguait entre ses souvenirs de Giorno et le moment présent. Était-ce toujours l’été ou était-il déjà passé ? Il n’en savait plus rien, ça ne comptait pas, seul Giorno comptait, ses bras qui entouraient la tête de Mista pour presser sa bouche plus fort contre son cœur, sa voix déjà presque rauque qui appelait son prénom doucement, ses hanches qui ondulaient d’elles mêmes à la recherche de la caresse de son amant. Tout cela était si palpable, si réel.
Giorno se leva soudain, arrachant Guido à ses propres bras, lui attrapant la main pour le forcer à le suivre. Mista l’observa, le regarda s'asseoir sur le rebord de l’imposant lit à baldaquin, un lit encadré de tentures épaisses et de voilures indiscrètes, un lit digne d’un prince, parfait pour le Prince des chats. Transfixé, il le regardait se mouvoir avec sa sensualité et son élégance toute féline, reculer doucement sur le lit, son air aguicheur, ses longues jambes glissant contre les draps, jusqu’à ce qu’il soit allongé au centre du grand lit, le dos contre les épais coussins.
Il était le sujet principal d’un tableau incroyablement érotique dont les montants du lit sculptés formaient le cadre austère, Un tableau vivant dans lequel Giorno, langoureux, faisait glisser ses mains le long de son corps, descendant sur son ventre tendu, contournant ses hanche pour caresser ses cuisses serrées l’une contre l’autre, comme un lys blanc dont le pistil à la couleur vive ressortait, tendu, humide. Un tableau sonore où Giorno appelait son seul et unique spectateur, l’enjoignant à le rejoindre, à traverser le vernis qui le séparait de son corps affamé, « Je veux tes mains, Guido. Je veux ta bouche. Je veux ta queue en moi. Viens, Guido, viens à moi. », appelait-il, la tête renversée contre les coussins, les ondulations blondes de ses cheveux qui retombaient contre le tissus des coussins faisant de lui un être mi sirène mi Aphrodite.
Guido manqua de se jeter à la mer, de rejoindre Giorno, puis il se retint, se mordant douloureusement la lèvre, regardant autour de lui dans la chambre, faisant immanquablement froncer Giorno des sourcils. Et puis il se précipita vers la commode couverte de lacets, de parfums rares et de boîtes pleines d’onguent divers et variés. Il se mit à ouvrir les pots, y trempant ses doigts, testant consistances et textures jusqu’à ce qu’il trouve un onguent assez huileux et peu parfumé. Ainsi, au moment venu, il n’aurait pas à se séparer de Giorno, s’arracher de son étreinte chaude et enivrante aurait été si douloureux.
Sur le lit, Giorno l’attendait, toujours aussi lascivement étendu sur le dos, un sourcil arqué, un bras sous la tête, cette moue boudeuse qu’il savait sûrement irrésistible. « Tu tiens à me faire payer mon comportement envers toi ? », demande-t-il, ses doigts jouant avec une des longue mèche blonde de ses cheveux, échouée sur son torse.
« Cesse de dire des bêtises, laisse moi me faire pardonner pour toute cette attente. », à son tour, il grimpa sur le lit, faisant glisser l’onguent près de Giorno au milieu du lit. Malgré sa moue boudeuse, le visage du jeune homme s’illumina d’un petit sourire coquin à l’approche de Mista, ses yeux glissant directement vers son sexe déjà enflé qui se balançait à chaque mouvement entre ses cuisses. Giorno esquissa un geste vers le napolitain qui le tira par la jambe, le forçant à s’appuyer à nouveau contre les épais coussins, gardant sa jambe en l’air pour mieux en embrasser la cheville au galbe délicat, la même qu’il avait prit tant de temps à masser, à surveiller en espérant qu’elle se rétablisse prestement. Giorno le regardait faire avec un regard proche de l’adoration, appréciant la sensation de sa grande main chaude sur sa jambe, des doux baisers le long de sa peau, presque chatouilleux mais infiniment tendres et baignés de dévotion, plus sa tête brune glissait entre ses cuisses, plus la sensation de chatouillis se transformait en un frison d’envie qui lui faisait décoller les reins de l’épais et confortable matelas, arquant le dos dans une prière silencieuse, tentant d’attirer Mista et ses lèvres pleines, si charnues, plus près de son aine. Et le bougre qui faisait semblant de ne pas le voir, laissant ses boucles folles titiller la peau si claire entre ses cuisses, levant ses yeux sombres vers son armant, lui offrant un de ses petits sourires charmeurs avant de retourner à son ouvrage, laissant avec sa bouche une trace rouge et humide sur le gras tendre de sa cuisse.
Au moment même où une supplication allait quitter ses lèvres, il fut secoué d’un délicieux frisson, de la courbe lourde de ses testicules, tout le long de sa queue dure jusqu’à son bout humide, Mista avait généreusement et le lentement fait glisser sa langue chaude et baignée de salive tout contre son sexe, les yeux fermés, de la même manière que l’on savoure un plat délicat. Instinctivement, Giorno s'accrocha aux draps, il savait à quel point Mista savait utiliser sa bouche. Jamais il n’avait donné l’impression de se forcer, ses lèvres charnues, sa bouche bouche entière et même sa gorge étaient terriblement accueillantes et peu importe à quel point Giorno se pressait dans sa bouche, Mista ne reculait jamais, plus doué que n’importe quel courtisan ou giton avide d’argent. Mista le faisait car il aimait le sexe et c’était flagrant, terriblement excitant même, excitant de le voir embrasser avec tant de ferveur de ses lèvres humides et pulpeuses le bout de son sexe, de laper comme la plus affamé des bêtes la fente d’où perlait copieusement le désir de Giorno.
« Guido.. ! Attends.. ! », sa main cajoleuse, qui lui flattait tendrement la hampe, ne vacilla même pas sous la demande de Giorno. « Laisse-moi aussi te goûter, je t’en supplie. Je veux te toucher, te sentir… »
Pour toute réponse, Mista se contenta de sourire, se délectant de ses paroles, de son air éploré. Il déposa quelques tendres baisers le long de son ventre, presque chastes en comparaison avec ce que sa bouche lui avait fait auparavant, puis il vint embrasser sa bouche, baiser que Giorno accueillit avec un soupir bienheureux, ses bras se refermant autour de Mista. Il avait le goût de Giorno sur la langue, le goût de sa peau, de ses sécrétions les plus intimes.
« Que tu es adorable quand tu demandes si gentiment les choses… », il avait été habitué à ce que Giorno exige de lui, intime des ordres auxquels Mista se pliait avec bonheur. Il aurait pu rester ainsi pour toujours, son corps pressé contre celui de Giorno qui se frottait doucement contre sa cuisse, l’embrassant jusqu’à le priver de son souffle, mais quand Giorno demandait, il recevait, alors doucement, il se détacha de son amant, manœuvrant précautionneusement pour se positionner juste au dessus de lui, ses jambes écartées juste au dessus de son visage de manière à ce qu’ils se retrouvent tête bêche.
Giorno ne demanda pas son reste, couvrant l’intérieur de la cuisse la plus proche de baisers, respirant profondément l’odeur entêtante de Mista, cette odeur d’homme qui lui faisait tirer le cou toujours plus près de son aine où il s’enivrait de ce musc viril, goûtant au creux du pli de sa jambe le sel de sa peau, laissant le sexe de Mista frotter contre son front et sa joue.
Il pouvait entendre Mista soupirer déjà, ses doux gémissements rejoignant les siens quand il sentit tout contre sa queue la bouche chaude de Mista, ses doigts glisser entre ses fesses pour y taquiner l’ouverture chaude et moite de sueur qui ne réclamait que lui, frottant ses doigts contre le muscle encore serré sans jamais essayer d’y plonger, pressant doucement son pouce contre son périnée. Giorno ne put retenir un petit glapissement délicieusement surpris quand la langue de Mista descendit très rapidement là où ses doigts s’affairaient encore quelques secondes auparavant, sa main tirant sur le muscle replet de son fessier pour écarter un peu plus ses chairs, pour mieux le goûter, l’y embrassant et léchant comme s’il s’agissait de sa propre bouche.
Si Giorno avait demandé à Mista de le laisser s’occuper de lui, il n’était malheureusement pas capable de plus que de quelques baisers humides contre son érection, de douces caresses parfois, trop préoccupé par son propre plaisir, par la langue de Mista qui le rendait fou, par cette bouche qu’il aurait voulu partout sur lui à la fois, des bruits obscènes qu’ils produisaient tous deux. Dieu qu’il était bon, il se serait laissé dévorer entièrement s’il avait pu. Doucement, Mista enfonça un premier doigt en lui, Giorno dû étouffer un gémissement contre la cuisse de son amant, y embrassant follement la peau une fois la surprise passée. Il était monté d’entre ses cuisses une odeur doucereuse de fleurs. C’était donc ça, la mystérieuse petite boîte que Mista était allé chercher, une huile parfumée qui ferait l’affaire comme lubrifiant, quel garçon intelligent ! Bientôt, un deuxième doigt suivit le premier, alternant entre mouvements de ciseaux et massages concentrés qui faisaient parfois sursauter Giorno dont les cuisses se resserraient machinalement autour du buste de Mista à chaque fois qu’il s’acharnait contre sa prostate, son sexe dodelinait, tressautant parfois, coincé entre son bas ventre et le torse de Mista, privé de toute attention de son amant, Giorno pouvait même sentir son sexe goutter abondamment sur sa peau malgré le manque de stimulation. Par tous les dieux, réalisa-t-il, il pourrait jouir ainsi, seulement avec les doigts de Mista qui le besognait, sans même qu’il ne prête attention à son sexe.
« Tu es si serré, Giorno… N’avais-tu donc aucun amant pour s’occuper de toi ?
- Personne, oh Guido ! Rien que toi ! Ce sont tes doigts… Que j’ai eu en moi pour la dernière fois, tes doigts à toi.. ! »
Mista ne put s’empêcher de sourire, récompensant ses paroles, l’urgence dans sa voix d’un tendre baiser contre son aine. « Me voici avec trois doigts en toi, mon amour. Me sens-tu ? », il y avait quelque chose d’incroyablement étrange et excitant à appeler Giorno « mon amour », c’était son moment et il ferait tout ce qui lui plairait de Giorno, il serait sa chose, son jouet préféré, mais avant tout son amour.
Tremblant et le souffle saccadé, le beau jeune homme soupira, « Ne t’arrête pas, Guido… je t’en supplie ne t’arrête pas.. ! » Et puisqu’il demandait si gentiment, alors il recevrait. Et sur ses doigts qui fouillaient en lui sans répit, Giorno jouit dans un bruit rauque, son sexe spasmant presque douloureuse sans qu’une seule goutte de son foutre épais ne perle, le faisant se tordre sous le déferlement du plaisir, la sensation puissante de toutes ces glandes et nerfs sensibles au plus profond de lui qui pulsaient contre les doigts immobiles de Mista. Il aurait pu ameuter toute la maisonnée avec ses gémissements, enfonçant sa tête contre la cuisse de Mista, mordant la chair tendre comme pour se bâillonner. Doucement, son corps retomba, toujours tremblant, son corps si chaud et sensible n’était pourtant pas totalement rassasié, son sexe toujours aussi tendu contre son ventre et avide d’attention en était la preuve. Impossible de rivaliser avec ce que Mista venait de lui faire cependant. Précautionneusement, Mista se retourna, sourit en regardant observant Giorno, son visage rougit, ses yeux où perlaient des larmes qu’il n’avait certainement pas senti venir, ses membres totalement gourds. « Mon Dieu, si seulement tu pouvais te voir… », murmura-t-il tendrement, se penchant sur lui pour embrasser ses lèvres humides.
- Oh, Guido, quelle genre de sorcellerie m’as-tu fait subir ? », il riait presque, enlaçant Mista qui s’était allongé entre ses cuisses ouvertes, embrassant chaque parcelle de peau que son visage pouvait atteindre.
- Personne ne t’a jamais fait jouir de cette manière ?
- Je m’en serais souvenu.
- Quel gâchis. » Giorno huma affirmativement, caressant les boucles brunes de Mista, embrassant son front bronzé.
« Refait le moi. », dit-il finalement, faisant rire Mista qui l’embrassa à nouveau.
- J’adorerai, mais j’ai bien peur que tu m’aies broyé les doigts en venant. », Giorno roula des yeux devant son air goguenard. « Si tu le permet, toutefois, je pourrais toujours essayer de te contenter autrement.
- C’est une idée, en effet… » Mista s’était redressé, se caressant pour montrer à son amant que lui non plus n’avait pas faibli dans ses ardeurs, Giorno lui lança un regard appréciatif et se mordit la lèvre, fameuse idée en effet. « J’ai bien peur de ne plus avoir la force de trop bouger après ce que tu m’as fait.
- Oh mais tu n’auras pas à bouger le petit doigt ! », Giorno rit, Mista ressemblait parfois tellement à un chiot qui se précipitait sur la moindre occasion de pouvoir jouer. « Mais crois moi, je vais te faire bouger. » Le blond étouffa un petit rire qui mourut rapidement quand Mista l’embrassa et que sa queue vint frotter tout contre ses fesses.
Brusquement sa jambe fut hissée sur l’épaule du napolitain qui lui souriait de cet air joueur et charmeur dont il avait le secret, tout conquérant qu’il était. Tant de fois ils s’étaient embrassés, touchés, goûtés dans la petite chambre de Mista qui leur servait de nid secret, mais jamais Giorno ne lui avait proposé de le prendre, Mista ne lui avait jamais demandé non plus, c’était mieux ainsi. Il préférait les caresses et les baisers remplis de tendresse de Mista aux souvenirs sous-jacents de mains qui agrippaient cruellement et possessivement ses hanches, ses fesses, s’emparant de lui sans qu’il n’éprouve jamais la moindre once de contentement, laissant son corps meurtris et dégoulinant de fluides qui ne lui appartenaient pas. Dans ces moments-là, son corps se fermait à la moindre stimulation, ce qui était mieux que d’éprouver un dégoût si intense que la bile montait jusque dans sa gorge. Bien souvent pour Giorno, le sexe était une simple transaction ou un enjeu de pouvoir, il faisait en quelque sorte partie intégrante de son travail, laissant ces hommes puissants mais sales et égoïstes prendre ce qu’il leur plaisait sans limites jusqu’à ce que le moment d’en payer les conséquences leur fasse amèrement regretter de s’être approché trop près de Giorno Giovanna.
« Giorno ? », la voix de Mista le fit presque sursauter, « Tu n’as pas à te forcer pour moi, peu importe ce que nous faisons, je suis heureux simplement dans tes bras.
- Non ! », protesta-t-il rapidement. « J’en ai tellement envie, Guido. J’ai tellement envie de te sentir en moi. » Il tendit la main vers le brun qui la saisit, embrassant tendrement sa paume moite, serrant sa main dans la sienne.
- Je t’aime. », prononça-t-il dans un murmure. Giorno aurait pu en pleurer, être aimé sans rien attendre en retour, son cœur se troublait à l’évidence même des sentiments que Mista portait à son égard. Il ne savait pas si c’était l’orgasme foudroyant qu’il avait subit qui le mettait dans un tel état de fragilité ou si ces sentiments qu’il refusait obstinément de nommer et qu’il nourrissait pour l’adorable Mista essayaient de remonter à la surface, il lui fallait vite passer à autre chose s’il ne voulait pas se mettre à dire des choses d’un incroyable sentimentalisme ou tout bonnement fondre en larme.
« Mon Dieu, baise-moi, Guido ! », cria-t-il presque. Mista le regarda avec un étonnement qui ne dura pas, d’un tournemain, il attrapa Giorno par les hanches, le faisant glisser un peu plus jusqu’à lui sur le lit, s’enduisant à la hâte le sexe de cette huile au doux parfum de fleur. Giorno s’accrocha par réflexe aux draps comme s’il se préparait au choc. Mista avait été incroyablement bien doté par la nature, trois doigts n’étaient rien en comparaison avec ce sexe si dur et épais, combien de fois l’avait-t’il touché, embrassé, sucé ? Alors pourquoi se sentir nerveux maintenant, il était bien loin d’être vierge, même sa première fois avec un autre homme ne lui avait pas retourné le ventre de cette manière.
Ce n’était pas de la peur, ni même de l’appréhension. Au fond de lui, il voulait être parfait pour Mista, que Mista l’aime, qu’il aime son âme autant que son cœur, qu’il l’aime de tout son être, l’envie lui déchirait le cœur. Dieu qu’il aimait Mista, combien voulait-il lui appartenir !
« Es-tu prêt ? », Giorno se contenta de hocher la tête vivement, les jointures de ses mains blanches à force de serrer les poings autour des draps froissés.
Guido prit place entre les jambes de Giorno, il arborait soudain un air assez concentré et grave, sa queue dure dans la main et Giorno qui ne le lâchait pas du regard, ses yeux verts aussi sombres que des émeraudes brillants dans la clarté faible des bougies et du feu qui crépitait toujours devant le lit, colorant du plus doux des cuivres les larges épaules de Mista au dessus de lui.
D’un seul coup, Giorno eut le souffle coupé, il avait à peine senti le bout de son sexe frotter contre lui que déjà, Mista le pénétrait, arrachant au blond un grognement de surprise et de peine. Instinctivement, il ouvrit ses bras à Mista, il crevait de recevoir ses baisers, de sentir ses bras forts autour de lui. Et quand Mista répondit à son appel, il ne put empêcher un sourire de soulagement de naître sur son visage, enlaçant Mista qui, centimètres par centimètres, s'encrait dans son corps brûlant, se fondait presque douloureusement en lui, lui faisant tourner la tête.
Mista embrassa tendrement son visage crispé d’où perlait la sueur, murmurait tendrement contre sa tempe où battait furieusement le sang, des mots doux, des encouragements, tout pour l’aider à se détendre, tout pour apprivoiser son plaisir qui s’était soudain fait bien timide. Mista refusait d’être un amant décevant, fainéant et égoïste, son plaisir passait par celui de son bien aimé.
De ses grandes mains, il caressait la peau, massait les muscles, embrassait du bout des lèvres le visage de Giorno entre deux paroles qu’il murmurait à demi-mot, directement contre son oreille, comme s’il avait peur que quelqu’un d’autre ne les entende, ses promesses d’amour, sa dévotion, ce besoin qu’il avait de sentir Giorno jouir et crever de plaisir. Petit à petit, il sentit la joue chaude de Giorno se blottir contre sa paume, embrassant les muscles tendres à l’intérieur de sa main, sa respiration haletante gonfler un peu plus sa poitrine et se charger de soupirs. Puis, ses hanches se mirent à tressauter légèrement, dans un petit roulement qui rapprochait encore un peu son bassin de celui de Mista.
Le napolitain n’osait plus bouger, laissant venir Giorno à lui à son rythme. Dieu qu’il était sublime, plus encore que d’habitude, Mista n’aurait jamais cru une chose pareille possible, donner de sa personne lui allait si bien. Il ne pouvait s’empêcher d’embrasser les pommettes rouges et Giorno, son front déjà brillant de sueur, malmenant un peu plus sa coiffure fétiche déjà bien défaite à chaque fois qu’il glissait ses doigts contre son cuir chevelu, dans une caresse amoureuse, comme s’il essayait par ses gestes emprunts de toute la douceur qui l’animait qu’il aimait Giorno de tout son cœur. Et à voir les réactions de Giorno, la manière dont ses yeux assombris par le désir papillonnaient en le regardant, la manière dont il tendait ses lèvres vermillons vers lui dès que Mista se penchait sur lui pour l’embrasser, le ton presque plaintif avec lequel il susurrait le prénom de son amant, ce n’était plus de la douleur ou de l’inconfort, c’était du désir, de l’envie lubrique pure et bien plus encore.
« Dis le moi, Giorno… Dis le… », murmura-t-il tout contre sa tempe blonde alors que les cuisses de Giorno s’étaient relevées, accrochées de chaque côté des hanches de Mista. Plus de la moitié de son sexe était en Giorno et Giorno était si chaud, palpitant tout autour de lui, si étroit, il mourrait d’envie de se mettre à besogner Giorno de la manière dont il le méritait.
« Guido… », appela-t-il à nouveau, gardant Mista tout contre lui dans ses bras, comme s’il refusait de le laisser s’écarter ne serait-ce que de quelques centimètres. « J’ai tellement envie… tellement besoin de toi. »
Mista embrassa le bout du nez de Giorno, ses yeux sombres remplis d’adoration pour Giorno. Dans les grands yeux brillantse Giorno, au-delà de ses pupilles éclatées par le désir, Mista voyait de l’amour. Il en était certain, Giorno l’aimait autant qu’il aimait lui-même Giorno. « Je t’aime. », murmura-t-il, comme un rappel, comme s’il avait peur que Giorno oublie. Et même si Giorno ne répondait pas, même s’il se contentait de lui sourire, de l’embrasser, glissant ses doigts dans ses boucles courtes, Guido savait. Il savait qu’il était aimé en retour.
Tout doucement, il manœuvra avec délicatesse pour que Giorno le laisse s’écarter, déposant des baisers le long de son épaule, laissant glisser sa main le long de son ventre, frôlant son sexe pour attraper sa cuisse et l’aider à la hisser sur sa hanche. Il poussa doucement tout à l'intérieur de lui, jusqu’à ce que son pelvis soit plaqué contre les fesses de Giorno. Le jeune homme respirait laborieusement, ses jambes s’enroulant un peu plus autour de Mista qui doucement se mit à bouger, imprimant un rythme lent en Giorno, se retirant presque avant se presser à nouveau tout en lui, lui arrachant sans faille des bruits divins. Encouragé par la réaction de Giorno, par ses yeux à moitié clos, ses ongles dans son dos, Mista se laissa entraîner, se laissant submerger par ces sensations qui le rendait déjà fou, par le claquement de sa peau contre celle de Giorno, par ses gémissements qui se faisaient de plus en plus aigus.
Giorno avait l'impression de se consumer sous Mista. Son corps semblait comme fiévreux, brûlant de l’intérieur comme de l’extérieur, la plus délicieuse des fièvres dont la seule hallucination était de ne voir que Mista, seulement Mista, ses lèvres pleines qu’il mordait à chaque fois qu’un de ses grognements de plaisir quittait sa gorge, ses sourcils épais froncés, ses muscles tendus sous sa peau dorée. Il ne pouvait s’empêcher de voir Mista avec ces yeux énamourés. Qu’il était beau, qu’il était bon pour lui, le Napolitain était un rêve éveillé, le plus chaud et humide des rêves, il aurait pu jouir rien qu’à le regarder se mouvoir ainsi, gonflé de plaisir, dont le bruit rauque de ses gémissements s’épanouissait un peu plus à chaque coup de reins.
Giorno n’était pas habitué à être aussi vocal en baisant, il était trop tard pour être gêné par ses propres gémissements et par la manière dont il appelait désespérément Mista sans même s’en rendre compte, même s’il avait essayé de se contenir, il n’aurait pas pu. Mista était un alchimiste sensuel qui transformait la lubricité la plus basse et instinctive qui animait leur corps en la preuve d’un amour sans borne et étincelant, le résultat en était juste délicieux, incroyablement bandant, peut importe ce que c’était, Giorno n’avait jamais été baisé de cette manière. C’était peut être ça aussi être aimé, une sensation bien plus profonde et bien au-delà de la simple friction des corps, Et pourtant, Dieu que Mista était bon dans le domaine de la friction des corps, avait découvert le beau jeune homme. Alors peu importe ce que c’était, Giorno en redemandait, bougeant ses hanches comme un beau diable, enserrant la base de son propre sexe de plus en plus rudement pour retarder le moment fatidique où il jouirait, il aurait voulu que ça dure éternellement, qu’il brule en enfer avec Mista toujours sur lui, chutant jusqu’au deuxième cercle des enfers en jouissant sans fin.
Soudain, il sentit Mista s’arrêter, son bassin s’immobiliser, sa main pousser doucement contre le torse de Giorno comme pour calmer son cœur fou de désir.
« Merde… merde, Giorno… », dit-il avec un petit rire, « Tu vas me faire jouir.
- Non ! Ne jouit pas ! », protesta-t-il, révolté par l’idée même que Mista puisse jouir, que tout s’arrête déjà. L’honnêteté du blond fit rire son amant.
- Surtout pas. Pas maintenant. », le rassura-t-il.
Giorno se jeta à son cou, l’embrassant, reprenant malgré lui le mouvement de balancier affamé de ses hanches.
« Giorno ! Attends, oh mon Dieu.. ! », il se retira brusquement, tirant de Giorno la plus triste des plaintes. Il se sentait si vide à présent, ses muscles se refermant sans la moindre résistance. « Je te promets que je ne mens pas quand je te dis que je vais jouir. », l’air offensé de Giorno le fit rire à nouveau et il embrassa sa joue.
- Quelle torture, Guido..! », Giorno se laissait embrasser, reprenant sa respiration, se sentant étrangement hyper aware de son propre corps, de sa queue qui battait mollement contre son bas ventre cotonneux de plaisir, de son cœur qui battait à tout rompre. « Je te veux en moi. Je veux que tu me remplisses de ton foutre. », la demande avait été impétueuse et surtout impérieuse.
- Oh, mon amour… », toute hilarité incrédule avait quitté le visage de Mista. Sa main caressa le visage moite de son amant, son pouce parcourant amoureusement ses lèvres gonflées par les baisers, frissonnant d’envie devant son regard résolu, le délicat pincement de ses dents contre la pulpe de son pouce alors que sa bouche chaude se refermait autour du doigt dans une imitation de ce qu’il aurait pu faire à sa queue.
Mista fit glisser son pouce hors de la bouche de Giorno, essuyant le filet de salive sur son menton. À la place il l’embrassa, un baiser humide et désireux de goûter à nouveau la bouche de Giorno. Il s'étendit tout contre le blond sur le matelas, se séparant de ses lèvres seulement pour lui dire de se mettre sur lui.
« Comment ?
- Chevauche-moi. », répondit-il tout simplement.
C’était une riche idée, se dit Giorno, bien qu’il appréciait le confort des nombreux coussins dans son dos et le fait que Mista travaillait si dur à lui procurer autant de plaisir… Doucement il se redressa, laissant Mista prendre sa place au centre du lit, s’asseyant sur son bas ventre, juste au dessus de son sexe qui pointait déjà contre ses fesses. Mista fit glisser ses mains le longs des cuisses blanches du jeune homme, admirant d’un œil appréciatif son corps qui lui était exposé, la manière dont son ventre se creusait un peu plus quand Giorno frissonnait sous les caresses de Mista, dont le sexe semblait pris de légers soubressauts par moment.
Giorno se cambra légèrement, son cul divin frottant allègrement contre la queue du napolitain.« Je ne sais pas… Devrais-je faire de cette manière ? », demanda-t-il, faussement contrit, remuant ses hanches lentement de bas en haut tout contre la queue de Mista qui suivait admirablement bien la courbe de son cul. Coincé sous Giorno, Mista ne pouvait que le regarder faire, son sourire coquin la manière dont son corps se mouvait, assez pour que Mista ait l’impression de devenir fou…
« Tu es vraiment le pire des incubes… »,ses mots firent rire Giorno qui se baissa vers lui pour l’embrasser. Au moment où ses lèvres allaient toucher celles de son amant, Giorno poussa un petit cri, la main de Mista avait déposé une petite claque sur son postérieur. « Me laisserais-tu venir en toi, mon amour, mon beau petit démon ? », demanda-il, massant l’endroit que sa main avait frappé.
Le blond lui adressa un regard noir. « Je devrais m'asseoir sur ta queue et te laisser jouir contre ton ventre.
- Pour que tu n’en retires que si peu de plaisir ? Je sortirais à tous les coups vainqueur d’une telle situation. », Giorno fronça les sourcils, laissant Mista caresser ses cuisses, envelopper son sexe doucement avec sa main, le caressant avec une lenteur frustrante. « Alors que je pourrais plutôt te faire pleurer de plaisir encore une fois, mon amour. » Ses mots semblèrent avoir l’effet escompté.
- Sache que je te prends au mot, Guido. Ne me déçois pas. »
Mista ravala un sourire victorieux, glissant sa main sous les fesses de Giorno, rapidement rejoint par une des mains de ce dernier, guidant ensemble à l’aveugle le sexe de Mista en lui. Et puis doucement, se pressant tout contre Giorno pendant que le jeune homme s’asseyait sur son sexe, jusqu’à ce ce que le muscle ne finisse par ployer, se laissant finalement pénétrer.
L’intrusion de Guido en lui était à présent une sensation familière à laquelle il ne put s’empêcher de réagir par de doux petits grognements. Ses muscles s’accommodaient tout autour de Mista, il était devenu le fourreau délicat et étroit de son amant, le frottement, les muqueuses qui s’étiraient docilement au fur et à mesure que Giorno abaissait ses hanches, tout lui donnait cette impression excitante que leur appartenance l’un à l’autre était la chose le plus naturelle au monde, les cuisses tremblante, la respiration haletante, il était à présent complètement assis sur le bas ventre du jeune libraire qui le regardait avec un air béat. Mista tendit la main vers lui, caressant tendrement sa joue, dégageant de devant son visage les longues ondulations blondes qui barrait son visage, collant à son front et ses tempes trempées de sueur, à ses lèvres humides.
« Tu es magnifique. », s’entendît prononcer Mista, trahissant ces pensées qui faisaient battre follement son cœur amoureux. Giorno esquissa un sourire, se penchant un peu plus vers son amant, ses mains prenant appui sur son torse ferme, glissant ses doigts à travers les poils sombres qui le décoraient. Doucement, il se mit à bouger, lentement d’abord, jaugeant les sensations, la manière dont Mista glissait hors de lui, dont les larges mains calleuses de chaque côté de ses hanches se resserraient sur son corps quand il se laissait retomber lentement sur le bas ventre de Mista. Il avait le contrôle sur son propre plaisir autant que sur celui de Mista qui ne le quittait pas des yeux avec son regard empli de dévotion.
Ses doigts et ses ongles s’enfoncèrent un peu plus dans les muscles fermes du torse de Mista et, comme s’il était satisfait de ses tentatives, il se cambra un peu plus et augmenta la cadence, utilisant son bel amant comme il le souhaitait, œuvrant à son propre plaisir avant tout. L’angle était juste parfait, la friction délicieuse, la queue de Mista frottant à l’endroit qu’il voulait le plus, le faisant presque hoqueter de surprise quand tel de l’électricité, un spasme de plaisir parcourait brutalement tout son corps.
Mista ne pouvait que le regarder, pétri d’une passion violente à l’égard de Giorno, se laissant utiliser de la manière la plus délicieuse qui soit, glissant ses mains le long de ses cuisses blanches qui tressautaient alors que Giorno se baisait lui-même avec un égoïsme décomplexé avec la propre queue de Mista. Le spectacle du plaisir flagrant de Giorno était suffisant pour le contenter. Mista se mit à bouger ses propres hanches, il voulait pousser plus profondément en lui, se sentir engouffré dans la chaleur douce et son corps si étroit, mais plus que tout, il voulait voir Giorno jouir, appeler sans une once de gêne son nom jusqu’à alerter toute la maisonnée.
Une fois au sommet de ses cuisses, ses mains explorèrent son ventre, l’une caressant tendrement la peau tendue pendant que l’autre s’enroulait autour de son sexe, tentant de suivre la cadence infernale que marquaient les hanches du blond, essayant tant bien que mal de décoller son bassin pour rencontrer Giorno au moment propice.
Giorno semblait redoubler d’effort, la respiration haletante et entrecoupée de petits gémissements aigus, ses mains agrippant plus fort le corps de Mista sous le sien. Sa tête se renversa, ses cheveux blonds cascadant sur épaule en une vague dorée lascive.
« Oh, Guido ! », fit il soudain, comme un signal, une alerte, son corps se crispant alors que Mista faisait de son mieux pour continuer de se mouvoir en lui, recevant soudainement entre ses doigts le plaisir de son amant qui ne pouvait que subir, vagues après vagues, la violence enivrante de son orgasme, immobile sur le bassin de Mista.
Son bel amant, séduisant et égoïste amant qui avait joui sans lui, qui avait reçu tout ce plaisir qui lui était semblait-t-il dû et qui à présent reprenait son souffle, les yeux clos, les cuisses encore contractées sous l’effort. Et Mista qui n’avait toujours pas eu le loisir de jouir, de pilonner son amant comme il l’aurait voulu alors que son propre ventre était marqué du foutre de Giorno.
Giorno se sentit brusquement basculer, comme s’il avait été éjecté de sa monture, Mista l’avait fait retomber sur le matelas, le voilà qu’il était à présent à quatre pattes sur le lit, jetant à un œil au Napolitain, par-dessus son épaule, voyant son visage satisfait, l’éclat joueur dans ses yeux. Il sentit le violent frisson du désir jusqu’au creux de son ventre, mais c’était encore trop tôt, son corps était encore si sensible, exténué même, pourtant, Mista qui s’était mit à genoux, s’avançait inexorablement vers lui et son cul tendu, jusqu’à ce que sa grande main brûlante se pose dans le bas de son dos tout contre ses reins déjà creusés par l’appréhension.
« Guido, attends je… C’est trop tôt, je ne.. !” Mista préféra ignorer les bien faibles plaintes de Giorno, s’enfonçant à nouveau en lui avec pour seul remerciement de la part du fougueux napolitain un soupir de soulagement. Il poussa durement, la queue encore humide de Giorno, de ses propres sécrétions et de l’huile parfumée. Giorno gémit d’une voix étranglé, il aurait voulu que son corps encore sensible, à vif, proteste sous le manque soudain de délicatesse de son amant, mais voilà qu’il le trahissait, acceptant avec un plaisir violent l’assaut de Mista qui se penchait tout contre son dos trempé de sueur pour embrasser son cou et grogner son contentement tout contre son oreille, les bras plantés des deux côtés de Giorno. Son sang affluait à nouveau dans son sexe, beaucoup trop vite, à lui en faire tourner la tête, le plaisir qui aurait dû se faire presque timide sous la violente réaction de son corps, était pourtant bien là, lui faisait creuser un peu plus les reins, le faisant se coller plus près de Mista pour recevoir ses baisers humides tout contre sa mâchoire.
Mista le savait, cette fois-ci, Giorno jouirait avec lui, il jouirait du plaisir que lui donnaient sa queue, ses mains et ses baisers. Il pouvait le sentir à la manière dont Giorno se resserrait tout autour de sa queue, dont son corps semblait chercher celui de Mista, dont ses gémissements habituellement adorablement aigus et désespérés avaient pris un timbre bien plus bas et profond, presque animal.
« Giorno… merde..! », avait grogné Mista, comme dans un avertissement. Il ne pourrait plus se retenir bien longtemps, Giorno l’avait tellement excité, lui avait donné tant de plaisir malgré lui.
« Viens ! Viens en moi ! », supplia-t-il presque en retour, secoué par les coups de reins de son amant, le corps déjà prêt à succomber à ces assauts presque trop brusques qui faisaient pourtant vibrer le désir si violemment que c’en était presque douloureux, avait-il ne serait-ce que de quoi jouir à nouveau, aussi vite ? Mista était son bourreau et il en était terriblement heureux, à cet instant précis, son vœu le plus cher avant d’être pris par la petite mort était d’être rempli du foutre épais de son bel et terrible amant.
Mista ne se fit pas prier, comment résister plus longtemps aux appels de ce corps fait pour être désacralisé pour être rebâti en temple de luxure ? Mista jouit, le nez enfoui dans les cheveux blonds de Giorno, la bouche ouverte contre sa peau, les hanches pressées contre son adorable cul, les yeux clos alors que son esprit se laissait porter par la jouissance.
Giorno le senti si profondément en lui, si chaud, si abondant, il en hoqueta presque de surprise et vint violemment à son tour, encore trop fragile, trop stimulé, le prénom de Mista répété encore et encore du bout de ses lèvres tremblantes dans un sanglot désespéré de plaisir.
Tout redevint silencieux. Du craquement rythmique du lit à leur gémissements, seul subsistait le bruit de leur respiration encore haletante. Mista fut le premier à bouger, entourant de son bras la taille de Giorno, l'entraînant tout contre le matelas avec lui. Giorno se laissa manipuler sans un mot, soulagé de sentir ses poignets libérés de son propre poids, de sentir le matelas accueillant contre son corps endoloris, la chaleur poisseuse mais réconfortante de Mista toujours accroché à lui, en cuillère dans son dos, toujours profondément ancré en lui.
Il lui semblait que sa peau battait là où la large main du Napolitain reposait près de son ventre. Mista murmura quelques mots que Giorno ne saisit pas, mais qui le fit sourire quand même, car ils étaient prononcés avec tant de tendresse et furent suivis de quelques baisers contre sa nuque trempée de sueur.
Giorno se dit qu’il aurait voulu boire, pouvoir se débarbouiller, mais c’était trop tard, ses membres se faisaient de plus en plus gourds à chaque seconde qui passait, ses yeux se fermaient de leur propre chef, tout était immobile, doux et chaud tout autour de lui et il était bercé par la respiration de Mista, ce qui n’arrangeait rien. Et puis sans même qu’il ne s’en aperçoive, tout devint noir et il sombra enfin.
Quand il s’éveilla enfin à nouveau, Giorno sursauta presque, désorienté dans cette grande chambre sombre où planait l’odeur doucereuse des corps et du sexe. Tout lui revint d’un seul coup, le corps de Mista encore blotti tout contre lui, son bras lourd et inanimé autour de sa taille, son souffle lent et régulier contre son omoplate. Cette simple réalisation fit battre follement son cœur, ils s’étaient endormis ainsi, pelotonnés comme deux enfants exténués. Le sexe de Mista avait glissé hors de lui alors qu’ils s’étaient endormis, le laissant vide et encore inconfortablement humide de son foutre qui peinait à sécher entre ses fesses.
Combien de temps avait passé depuis qu’il s’était endormi comme une masse ? Difficile à dire avec les rideaux tirés qui occultaient la lumière déjà faible à l’extérieur et le feu qui ne rougeoyait presque plus dans l’âtre. Le plus délicatement possible, Giorno entreprit de se soustraire à l’étreinte de Mista, déplaçant son bras appuyé contre sa taille, faisant brièvement soupirer le napolitain qui roula sur le ventre, se blottissant dans le coussin, ramenant son bras près de son visage. Il ressemblait à un enfant, ses lèvres entrouvertes d’où ne passaient presque aucun son, ses poings à demi fermés, son beau visage complètement détendu. Giorno se redressa lentement, il aurait voulu embrasser la joue qu’il devinait tendre et chaude, se coucher à nouveau tout contre lui, serrer Guido Mista tout contre son cœur encore fébrile.
Mon Dieu, il lui fallait s’en aller. Il ne pouvait absolument pas rester là, mieux valait qu'il s’éclipse pendant que son amant sommeillait toujours, cela valait mieux pour lui comme pour Mista. Quelle terrible erreur d’avoir voulu attirer son attention, d’avoir voulu être avec lui juste une dernière fois. Son propre cœur s’était leurré sur les sentiments qu’il éprouvait pour Mista, il l’avait fait agir de manière irréfléchie et presque autodestructrice, complètement illogique... Juste pour pouvoir être avec lui une toute dernière fois.
Alors voilà, c’était à présent fait, il avait eu Mista de cette manière qu’il désirait secrètement, ils s’étaient aimés follement, Giorno allait à présent disparaître à tout jamais, partir là où Mista ne pourrait jamais le retrouver. Mista méritait mieux, il méritait plus qu’une vie faite de péché et de truanderie habile. Qu’il épouse sa petite oie blanche, ils pourraient consommer leur hyménée dans le lit que Giorno et lui avaient déjà souillé ensemble, y faire les plus beaux enfants. Giorno lui donnait sa bénédiction, que sa queue soit dure et son foutre épais et potent.
Tout en se répétant cela comme une prière malgré son cœur qui se serrait dans sa poitrine et qu’il tentait d’ignorer, Giorno s’était mit à ramper vers le bout du lit où étaient suspendus ses vêtements toujours moites et froids au toucher, ce serait terriblement désagréable à porter, mais tant pis, il lui fallait agir vite et quitter cette chambre avant que Mista ne le surprenne.
Rapidement, il enfila sa chemise de peau qui lui collait de la manière la plus désagréable qui soit, tira sur ses trousses qui pendaient du haut du baldaquin, le bas était encore mouillé, s’il n’attrapait pas la mort durant sa fuite, cela relèverait du miracle…
Derrière lui, Giorno entendit le plus discret des bruissements qu’une oreille moins affûtée aurait facilement raté. Lentement, il tourna la tête, regardant par-dessus son épaule, vérifiant par lui-même que ce qu’il redoutait s’était produit.
Mista s’était réveillé, redressé et il le regardait, un air interrogatif, légèrement contrarié sur le visage.
« Que fais-tu ? », demanda-t-il de sa voix encore enrouée par le sommeil.
Giorno n’eut pas le temps de répondre. Quelque chose était soudain passé dans les yeux noirs de Mista, quelque chose proche de la peur et de la colère. Cela avait été si soudain, Giorno n’avait rien eut le temps de faire, Mista l’avait saisit par les cheveux, ses doigts qu’il pensait seulement capables de caresses s’était enfoncée dans la masse blonde et désordonnée de ses cheveux, juste au dessus de sa nuque et il avait tiré de toutes ses forces, arrachant un cri de douleur au jeune homme qui se laissa tirer rudement contre le matelas. Mista fut sur lui en un instant, coinçant ses mains au-dessus de sa tête.
Maintenant qu’il était là, se tenant au-dessus de lui, à le fixer de ses yeux écarquillés, il ne semblait plus savoir quoi faire. Giorno vit rouge, son cuir chevelu le cuisait, se faire attraper de cette manière était humiliant et Mista osait le regarder avec ses yeux ronds comme des billes, comme s’il n’était qu’un pauvre innocent.
« Pas mes cheveux ! », vociféra-t-il soudain, il bougea si rapidement que Mista ne vit rien venir, tout ce qu’il sentit fut le genoux de Giorno qui s’encastra au creux de son abdomen, coupant vicieusement sa respiration, le forçant à se plier sur lui-même dans un râle douloureux. Giorno le renversa sur le lit, échangeant leur position, l’attrapant fermement par la mâchoire pour forcer Mista, ses yeux noirs affolés et trempés de larmes à le regarder. Contre sa gorge, il pressa la pointe aiguisée d’un petit couteau qu’il gardait précieusement, camouflé dans l’ourlet de la manche de sa chemise.
« Pas. Mes. Cheveux. », répéta-t-il entre ses dents, fou de rage. Il jaugeait Mista de son regard sombre et colérique, un regard qu’il n’avait jamais eu à lui offrir auparavant, Dieu qu’il semblait à présent pathétique, à le regarder avec ses yeux pleins de larmes, sa lèvre tremblante, sans même chercher à se débattre.
« Je… je ne voulais pas faire ça. », dit-il enfin dans un sanglot, « Tu allais… tu allais t’enfuir ! Je ne savais pas quoi faire. J’ai paniqué.. ! »
Giorno soupira, lâchant sa mâchoire et prenant un instant pour frotter son crâne, glissant sa main dans ses cheveux, en retirant une poignée de cheveux arrachés qu’il relâcha avec un air exaspéré sur les draps défaits.
« Écoute-moi bien, Guido. », dit-il enfin, avec une froideur que Mista ne reconnaissait pas, « Oui, je vais m’en aller. Et tu ne vas pas me suivre. Quel dommage que tu aies dû gâcher nos derniers instants ensemble en te comportant d’une manière si stupide.
- N-non, Giorno, pitié. Ne pars pas. », hoqueta-t-il.
- Nous ne nous reverrons plus jamais. Tu vas vivre ta nouvelle vie de petit bourgeois et ne plus jamais penser à moi, encore moins chercher à me revoir.
- Je t’en supplie !
- Espèce de pauvre fou. Tu n’imagines même pas la fleur que je te fait en te laissant vivre, Guido. »
Mista saisît le poignet de Giorno, sa paume moite et brûlante comme un étau autour du fin poignet. Giorno crût un instant que Mista allait tenter de le désarmer, d’écarter le couteau de lui, mais il n’en fit rien.
« Alors tue-moi ! Tue-moi Giorno ! », lui cria-t-il avec un terrible désespoir, appuyant sur le poignet de Giorno de sorte à ce que le bout pointu de son couteau entaille sa peau, laissant perler un peu de son sang là où le couteau le griffait vicieusement.
- Arrête, Guido ! Tu es complètement fou ! », Giorno voulut lâcher le couteau, mais la grande main de son amant s’était refermée sur ses phalanges, les piégeant contre le manche de son couteau, faisant de lui le complice de son malheur.
- Je n’ai aucune raison de vivre si tu me quittes ! Je préfère encore crever, Giorno, tu m’entends ?! », sur ses joues coulaient d’abondantes larmes.
De sa main libre, Giorno le gifla. Sa main fendit l’air dans un sifflement, frappa sa joue. Le coup raisonna atrocement dans la chambre, si rude qu’il fit basculer la tête de Mista sur le côté. Enfin Mista avait lâché sa main, certainement sous l’effet de la surprise.
Il était redevenu silencieux, son corps tremblant sous celui Giorno, secoué par des sanglots silencieux. Giorno serra les poings tout autant que son cœur s’était serré dans sa poitrine. Il aurait voulu rire de la réaction pathétique de Mista, de ses sanglots misérables, lui mettre quelques autres coups pour être sûr que le Napolitain n’ait dans son cœur plus que de la haine et de la rancœur pour lui avant de s’enfuir sans jamais regarder par-dessus son épaule. Cela n’avait jamais été compliqué, le quitter n’aurait pas dû l’être non plus. Et pourtant, regarder Mista pleurer et s’abaisser de cette manière avait quelque chose de déchirant.
Giorno enjamba corps nu de Mista et sortit du lit. Il se saisit du reste de ses vêtements qu’il enfila sans un bruit, tournant le dos à Mista. Il l’entendît renifler fortement, comme s’il essayait de ravaler ses larmes.
« Tu sais Giorno, » finit-il par dire, rompant le silence pesant dans la pièce de sa voix encore tremblante mais pas incertaine, « Je ne mentais pas quand je t’ai dit que je préférerais mourir que de vivre sans toi.
- Guido… », protesta Giorno, faiblement.
- Mon Dieu Giorno, je pourrais mourir pour toi... Je pourrais même tuer pour toi.
- Tais-toi. Ne dis pas des choses pareilles.
- Tu ne m’en crois pas capable.
- As-tu seulement déjà porté un coup avec ne serait-ce que la plus infime intention meurtrière ? »
Mista, qui s’était redressé, baissa les yeux. Des bagarres, il y en avait eu des tas, de nombreuses fois il avait envoyé tituber des hommes contre les pavés, les laissant hagard de stupeur, vaincu et le nez ensanglanté. Il n’avait jamais eu besoin de couteaux, ses poings suffisaient, il n’avait jamais voulu tuer, peu importe la raison, un vol, insultes, calomnies…
« En effet, Guido, je ne t’en crois pas capable.
- Regarde-toi, Giorno, écoute-toi. Avec tes poignards, tes menaces et tes appels au meurtre. Te rappelles-tu seulement du temps que nous avons passé ensemble ? Je ne t’ai jamais vu te conduire ainsi, de cette manière si lunaire. Tu étais comme un chat apprivoisé qui montre son ventre pour obtenir des caresses, tu en venais jusqu’à lécher à même mes doigts le jus des pêches mûres que je coupais pour toi. Mon Dieu, je crois que je te voyais plus souvent nu que vêtu, ou alors peut être habillé de mes propres bras.
- Les choses étaient différentes. Je ne sais pas où tu veux en venir.
- Je ne pense pas que tu te serais comporté d’une d’une telle manière si, outre le fait de m’aimer, tu n’avais pas confiance en moi. Tu essayes de me faire peur pour que je te laisse partir, Giorno.
- Je n’essaye pas juste de te faire peur, Guido. C’est juste la réalité de ce que la vie m’a parfois amené à faire. Je ne pense pas que tu imagines un seul instant les horreurs et bassesses dont je suis capable. Je suis né dans un bordel, Guido, j’y ai vécu, j’y ai moi même vendu mon corps. M’élever de la fange m’a coûté mon honneur et bien plus encore. J’ai créé ma chance moi même, j’ai bataillé pour attirer le vent doré sur moi, mais cela n’a jamais été de manière propre ou légale. Je ne pense pas que tu voudrais tant me suivre si tu connaissais ne serait-ce que la moitié de la vérité à mon sujet. »
Derrière lui, Mista était sorti du lit, avait marché en silence vers Giorno qui lui tournait le dos. Sa large main entoura un de ses poings, l’attirant face à lui, glissant ses doigts dans entre ses phalanges pour aider la tension à s’évacuer, unissant leurs doigts ensemble.
« Si c’est ce que tu penses réellement, c’est que tu ne me connais pas encore assez. Pourquoi veux-tu que je te juge à ce point ? Je ne suis ni prêtre ni juge, je ne suis qu’un homme qui vit dans ce bas monde tout comme toi, un homme qui est tout sauf irréprochable. Vois comme mon égoïsme me commande de rester coûte que coûte avec toi. Je sais que tu le veux autant que moi, Giorno. »
Et c’était vrai, pour Giorno l’idée d’avoir Mista, son amour inconditionnel sans limites à ses côtés avait quelque chose de séduisant, voir même de réconfortant. Mais assurément, son dévouement le mènerait à sa perte. La mort accompagnait Giorno comme sa plus fidèle suivante, il redoutait que dans un excès de gourmandise elle ne lui réclame Mista. Quand son esprit lui imposa l’image de son amant raide et sans vie, ses poings se serrèrent, imaginer son corps d’habitude brûlant si froid et ôté de tout l’éclat de sa beauté lui brisait le cœur.
Giorno leva enfin son regard vers lui, un regard incertain et presque fuyant, si peu caractéristique de lui. Mista saisit son autre main avec la sienne et enfin ce fut comme s’il était à nouveau complet.
« La première fois que nous nous sommes rencontrés, tu t’es enfui avec une partie de mon âme. J’ai mis du temps à le comprendre. Mais maintenant, je le sais. Je ne serais plus jamais complet sans toi à mes côtés, car tu possèdes mon âme et bien plus encore. Sans mon âme complète, je vais finir par m’étioler, ce sera pour moi la plus longue et cruelle des agonies que tu pourrais me donner. Aucun coup de poignard, aucun poison lent ne vaudrait une telle souffrance.»
Ses paumes chaudes plaquées contre les siennes, sa voix basse et caressante malgré ses paroles d’une terrible mélancolie, Giorno eut l’impression que son cœur allait exploser.
« Il nous faudra des chevaux. », murmura enfin le blond, comme s’il parlait plus pour lui que directement à son amant.
Mista dû se retenir de ne pas laisser éclater puérilement sa joie, laissant échapper un petit sourire tremblant malgré ses dents qui pinçaient sa joue de l’intérieur. À demi-mot, Giorno avait enfin accepté de le laisser l’accompagner.
« Ce ne sera pas un problème. Nous pouvons les emprunter à Davalli. », répondit Mista.
- Je ne pense pas qu’ils reverront Naples de sitôt. » L’idée de partir pour une destination inconnue et une durée indéterminée avec Giorno l’électrisa. Lui non plus ne verrait certainement pas Naples avant un bon moment.
Ils s’habillèrent en silence, Mista jetait rapidement des regards anxieux vers Giorno, trop effrayé de le voir se dérober comme il savait si bien le faire. Mais finalement ce fut Giorno qui se tourna vers lui, le regardant pendant que le napolitain finissait de se vêtir, il l’attendait, dans son silence résigné, la promesse qu’il n’irait plus nulle part sans Mista.
Malgré les réticences de Giorno, Mista prit le parti de passer par l’intérieur de la maison plongée dans les ténèbres. La nuit était tombée, Mista avançait lentement, une bougie à la main et Giorno sur les talons. Alors qu’ils naviguaient à travers ces couloirs et escaliers que Giorno ne connaissait pas, il se demanda vaguement si Mista voulait lui montrer qu’il savait, que lui aussi pouvait être utile. Ils se retrouvèrent dans le vaste vestibule. La bougie éclaira un grand portrait qui habillait le mur et représentait celui qu’on identifiait aisément comme le maître de la maison flanqué de sa femme et de ses trois filles dont la benjamine n’était qu’une toute petit fille joufflue. Giorno manqua de rire en imaginant Mista marié à cette toute petite fille guindée dans des habits ridiculement fastueux.
Dans l’écurie, les chevaux ne hennirent pas, se laissèrent approcher et même flatter l’encolure par Mista, chatouillant sa paume de leurs naseaux chauds et humides. Ils préparèrent prestement les chevaux et s’enfuirent. Aux portes de la ville, personne ne les arrêta, fuir n’avait à jamais été si simple. Était-ce de la négligence ou juste leur étoile qui brillait un peu plus fort que les autres à travers le tissu effiloché des nuages cette nuit-là ? Peu importe, ils étaient libres, ils étaient ensemble, Mista s’en faisait la promesse : plus rien ne pourrait se mettre en travers ni de leur chemin ni de leur amour à présent.
Mista pensa à sa mère. Se promit qu’il lui écrirait pour s’excuser. Mon Dieu, sa fiancée… non, elle ne l’était plus à présent, n’est-ce pas ? Leandra Davalli aussi méritait une longue lettre d’excuse. Il eut un pincement au cœur, car il le savait, la jeune fille s’était tant attachée à lui, mais c’était pour le mieux. Il avait confiance en elle, la savait aussi intelligente que belle, espérait que son père lui trouve un meilleur parti qu’un petit libraire sans argent. Évidemment, comment pouvait-il oublier sa tendre et chère Mirella ? A elle aussi, il lui écrirait, il lui dirait qu’il avait fuit à nouveau, mais que cette fois-ci il l’avait fait pour pourchasser son amour véritable et qu’à présent il était réellement heureux.
Soudain, alors que le vent lui fouettait le visage et que Naples se faisait de plus en plus ténue derrière eux, comme un souvenir qui se faisait de plus en plus flou à mesure où ils avançaient, Mista tira sur les rênes de sa monture, la faisant brusquement s’arrêter en se cabrant. Giorno fit une dizaine de mètres de plus avant de brusquement stopper son cheval et de le forcer à faire demi-tour.
« Que se passe-t-il ? », demanda Giorno, son cheval trottant vers Mista qui l’attendait,
- Où allons-nous, Giorno ?
- C’est pour ça que tu nous arrêtes en plein dans notre élan, pour me demander où nous allons ?
- Eh bien, oui. Je veux savoir ce qui nous attend à partir de maintenant. Quelle est notre prochaine destination ? »
Giorno soupira avant de répondre, « Nous allons dans le sud. », la réponse était vague, peut-être essayait-il d’énerver Mista.
- Brindisi ? Cosenza ?
- Non. D’abord nous irons à Palerme où nous embarquerons dans un navire.
- Un navire ?! », Mista. N’avait jamais pris la mer, où diable Giorno l’entraînait-il? « Et où donc nous mènera ce navire ?
- En Égypte. »
Mista en resta coi. L’Égypte, la terre des Pharaons ancestraux et des divinités païennes, aujourd’hui sous domination ottomane. Une terre que Mista avait à peine osé fouler dans ses rêves les plus fous.
« L’Egypte ? », répéta-t-il comme un sot. Quand il vit que Giorno frappait les flancs de sa monture pour le faire avancer, Mista fit de même pour tenter de rester à son niveau. « Pourquoi l’Égypte ? », cria-t-il pour couvrir le bruit clopin-clopant des sabots de leurs chevaux.
« Je pars à la recherche du pire fils de pute que la terre ait porté. Un escroc de la pire espèce, sans foi ni loi ni dieu ni maître. Apparemment, il se cacherait à Alexandrie, je me dois donc d’aller vérifier cela. »
Quel genre d’homme était assez important pour que Giorno parte à sa recherche dans de si lointaines contrées, aussi terrible cet homme semblait-il être ? Mista ne put s’empêcher de sentir le poison de la jalousie lui serrer le cœur.
« Qui est-ce, cet homme ?
- Dio Brando, mon père. », il coula un regard vers Mista qui semblait surpris. « Allons ! Que croyais tu ? », demanda-t-il, un petit rire moqueur aux lèvres.
« Et si tu ne le trouves pas à Alexandrie ?
- Tant pis, j’imagine qu’Alexandrie doit être très douce en hiver.
- Et si tu le trouves ? »
Giorno sembla hausser les épaules, dur à dire avec le mouvement de son cheval, quoiqu’il en soit, il prit un moment avant de répondre. « Je ne sais pas. Je le rosserai d’abord, j’imagine. Puis nous verrons. », dans le bref regard qu’il tourna vers lui, Mista sembla déceler un peu de fragilité, une incertitude et des doutes sur lesquels il ne commenterai pas. Peu importe ce qu’il devrait arriver à Alexandrie, Mista serait là pour lui.
« Allez. Assez avec ces questions, tu m’ennuies, Guido. Dépêchons nous d’atteindre au moins Salerne. Nous y passerons le reste de la nuit. », Giorno, qui vantait devant Mista se retourna totalement vers lui, un petit sourire aux lèvres. « Tâche de me suivre gentiment et surtout de ne pas te fatiguer. Une fois à Salerne je compte bien me faire baiser comme je le mérite. », il éperonna à nouveau les flancs de son cheval, le faisant partir au galop devant un Mista délicieusement hébété qui prit quelques secondes pour sourire aux étoiles, fou de bonheur et d’hilarité, la poitrine gonflée de chance, avant de lui-même s’élancer à la poursuite de Giorno Giovanna.
Son beau diable, Prince ses chats, escroc et voleur, qui causerait très certainement sa perte, le condamnerait aux enfers, assurément.
Mais plus que tout, son amour qui lui avait fait comprendre que les choses les plus belles et les plus rares sont celles que l’on découvre dans son cœur.
Fin.
