Chapter Text
Le néon au-dessus de ma tête grésille. Son bruit froid a envahi l’espace partout autour de moi, jusqu’à prendre toute la place. Cela fait des semaines qu’il grésille, ce maudit néon, et j’ai l’impression que sa vibration a contaminé tout le monde qui m’entoure. L’écran d’ordinateur devant mes yeux grésille. Les mouvements de la souris saccadent au même rythme. La tour du pc grésille en cœur. Mon cerveau grésille.
Mais je ne peux pas détourner les yeux de l’écran. Pas même pour regarder mes doigts voler sur le clavier. Enfin. Voler. Si seulement.
Un petit bruit se fait entendre dans mes écouteurs, et mon ventre se noue. Je connais ce bruit. Je l’ai entendu des centaines de fois depuis que je suis arrivée à JojaCorp. Un mail. J’ai reçu un mail et sans même avoir à vérifier, je sais qui me l’a envoyé. On envoie beaucoup de mails dans cette boîte. C’est plus rapide que de venir au bureau de la personne à chaque fois que l’on a besoin de lui parler. Plus silencieux aussi.
Des mails, j’en reçois des centaines par jour, et aucun d’entre eux n’est porteur d’une bonne nouvelle.
J’hésite. Ma main tremble, mon estomac se noue, mais je parviens tout de même à bouger ma souris et à afficher la fenêtre de ma boîte mail par dessus mon travail en cours. C’est un message de mon N+1. Encore un. Les dents serrées, je l’ouvre. Autant en finir au plus vite.
Comme toujours, c’est la même litanie de remarques, de critiques et de menaces à demi-mots. Je travaille mal. Malgré toutes les heures supplémentaires qui s’accumulent, je ne parviens pas à remplir le quart de ce que font mes autres collègues, et ça va de pire en pire. Sans parler des erreurs qui émaillent mon travail. Chaque mot se fiche dans mon esprit, chaque reproche vient s’ajouter au poids qui l’entraîne vers le fond. Je me sens mal. J’ai envie de vomir. Je regarde l’heure. Plus que trois heures à tenir.
Je soupire et ferme les yeux, tentant de visualiser le ciel à travers mes paupières closes. Pas la peine d’essayer de regarder par la fenêtre, il n’y en a pas dans mon bureau. Il me faut une bonne trentaine de secondes pour me calmer.
Je me remets au travail.
Il est plus de vingt heures quand je rentre enfin dans mon appartement. J’enlève négligemment mes chaussures, et traîne les pieds jusqu’à la cuisine en tentant d’ignorer les poubelles qui s’accumulent et le désordre ambiant. Je sais que je dois ranger, et m’occuper de tout cela. C’est ce qu’un adulte responsable ferait.
Une soupe instantanée. Oui, ça fera l’affaire. De toute façon, je ne me sens pas capable de laver la vaisselle puis de faire à manger. Demain. Sans doute oui, demain. Ou ce week-end au pire. Quand est-ce qu’il arrive, le week-end ?
D’un geste distrait, j’allume la bouilloire, et je reste plantée devant en attendant que l’eau frémisse. A ce stade, je sais que si je vais m’asseoir, c’est fichu, je ne me relèverais jamais. Alors je reste là. J’attends. Le bruit de l’eau commence à monter, monter, et au fond de moi, j’ai l’impression qu’autre chose monte, monte et enfle jusqu’à déborder. Avant même que l’eau bouille, les larmes se mettent à couler. Je sais, c’est idiot, mais je pleure là, devant ma bouilloire. Je ne peux plus m’arrêter. Ma tête me fait mal, mes mains tremblent, ma vue se brouille. Mes sanglots s’échappent de mes lèvres entrouvertes, aussitôt noyés par le bruit de l’eau qui frémit juste là.
Je n’en peux plus. Je n’en peux plus de cette vie. Je n’en peux plus de me lever tous les matins, de prendre le même bus, d’aller travailler devant cet écran toute la journée, sans voir la lumière extérieure. Je n’en peux plus de ces sandwichs mous que je me résous à manger tous les midis. Tout ça parce que je n’ai plus la force de cuisiner. C’est devenu trop dur. Ou c’est moi qui suis devenu une loque, je ne sais pas. Chaque petit effort est devenu insurmontable.
Au début, ça a commencé par la nourriture. Plus la force de me lever tôt le matin pour prendre le petit déjeuner. Plus la force de préparer quelque chose de bon pour le midi. Plus la force de sortir plus d’une fois toutes les deux semaines pour faire mes courses. Puis, petit à petit, ma fatigue, mon épuisement a gagné tous les autres aspects de ma vie. Prendre une douche est devenu un effort. Me brosser les cheveux est devenu un effort. Me lever est devenu un effort. Tous ces gestes qui paraissent si simples quand les autres les font. Alors pourquoi est-ce que je n’y arrive pas ?
Soudain, ça me frappe. Je ne sais même pas quelle est la date d’aujourd’hui. Enfin, si, je sais, mais elle est aussi floue qu’une date dans un livre d’histoire. Détachée de la réalité qui l’accompagne normalement. Je ne sais même pas quel temps il fait dehors. Chaud ? Froid ? Est-ce qu’il pleut, ou est-ce que les fleurs ont éclos ? Je n’en sais rien. Le temps est devenu aussi gris et monotone que mon bureau. Et moi, je suis coincé là-dedans, dans cette prison qui se resserre tout autour de moi. Est-ce que ça va se finir un jour ? Et comment ?
Le déclic de la bouilloire me ramène un peu à la réalité. Je trouve la force de m’essuyer le visage sur ma manche, et je m’occupe de mon “repas”. Je porte ma tasse pleine de soupe trop salée jusque dans le salon, écarte distraitement le courrier qui a recouvert ma table basse, et m’y installe avec un soupir aussi long que mon existence.
Je ne sais pas quoi faire. Je ne peux pas quitter JojaCorp, c’est impossible. Le salaire est tout juste assez élevé pour que je survive mois après mois. J’ai peut-être quelques économies, mais une fois qu’elles seront épuisées je ne pourrais que retourner là-bas, d’une façon ou d’une autre. Ou alors, je serais caissière dans un JojaMart, manutentionnaire dans un entrepôt Joja, ou télémarketeuse dans un centre d’appel Joja. Dans cette ville, il n’y a que Joja, partout, tout le temps. Et surtout, c’est la seule opportunité de travail pour une incapable non-diplômée comme moi. C’est déjà un miracle d’avoir été prise. Je ne sais rien faire. Je ne peux pas reprendre des études, bête comme je suis. Je suis coincée.
Pourtant, je le sens au fond de moi. Si je reste, ce travail va finir par me tuer.
Mais si je pars, c’est la faim qui va me tuer.
Je soupire, et commence à boire ma soupe. Maintenant que les larmes ont fini de couler, je me sens vide. Autant en profiter, avant la fin. Distraitement, je fouille dans la pile de courrier. Des pubs, des pubs et encore des pubs. La plupart pour des magasins Joja en plus. Tss. C’est pas comme si j’avais les moyens de la prendre, cette télé.
Alors que je repose les papiers sur la table, une petite enveloppe attire mon attention. Une enveloppe au cachet violet. M’attendant à moitié à une pub pour un exorciste ou pour un téléphone rose, je l’attrape, et l’approche pour voir l’expéditeur.
J’écarquille les yeux. Cette écriture. Cette adresse. C’est celle de grand-père.
Une bouffée de nostalgie m'envahit, accompagnée d’une tristesse insondable. Grand-père est mort, il y a deux années de cela. Je l’ai appris par ma mère au téléphone. Il s’est éteint dans son sommeil, tranquillement, dans sa campagne. Je n’ai même pas pu me rendre à son enterrement. Les congés pour le décès d’un proche ne concernent que les parents ou les conjoints. J’étais restée au boulot, comme tous les autres jours de la semaine, juste avec une boule au ventre de plus et l’impression de moi aussi mourir à petit feu. Pourquoi est-ce que ce courrier refait surface maintenant ? Est-ce que la poste l’avait perdu pendant deux longues années ?
Je regarde la lettre un moment, sentant de nouvelles larmes monter. Je parviens à les retenir, en me traitant mentalement d’imbécile. Je pourrais au moins attendre d’avoir ouvert la lettre avant de pleurer !
L’enveloppe est épaisse, comme s’il y avait plusieurs papiers dedans. Finalement, je défais le cachet. Le premier papier est une lettre manuscrite. Les mains tremblantes, je la déplie et la parcourt des yeux.
“ A ma petite Nico,”
Les mots de grand-père résonnent dans ma tête comme s’il était là, à côté, en train de me les dire en personne. J’entends sa voix, chaude et toujours vaguement enrouée à force de fumer sa vieille pipe. Il dit que c’est la dernière fois qu’il m’écrit, que je recevrai cette lettre après sa mort, et qu’il m’aime très fort. Néanmoins, il ne me laisse pas seule. J’ai la gorge nouée. Plusieurs phrases me frappent en particulier.
“ Il viendra un jour où tu te sentiras écrasée par le poids de la vie moderne, et ton brillant esprit disparaîtra dans un puits sans fond.”
Oui, un puits sans fond. C’est exactement cette sensation qui m’étouffe. Depuis des mois en fait. Je continue.
“ Si jamais ce jour arrive, tu auras besoin d’un refuge, d’un nouveau départ. C’est pour cette raison que j’ai choisi de te léguer ma ferme et toute la propriété qui l’entoure. Viens. Viens à Stardew Valley, et trouves-y une paix que j’ai autrefois recherchée.
Sache que quoi que tu choisisses, je veillerai toujours sur toi depuis les étoiles. ”
Non… Il n’a pas fait ça quand même ? Et si…
Je fouille dans le reste des papiers. Ils sont beaucoup plus propres, plus officiels même. L’acte de propriété de la ferme, et une lettre prouvant que mon grand-père me l’a cédée. Que j’en suis la propriétaire à présent.
Je relis bien trois fois la lettre avant de réaliser. Un échappatoire. Mon grand-père m’offre un échappatoire, loin dans sa campagne, loin de la ville, et loin de Joja. Je repense à la vallée. Quand j’étais petite, mes parents m’y envoyaient chaque été, pour passer un peu de temps avec grand-père. Je me souviens de la nature abondante, de tous les animaux que j’ai découverts là bas. Du son de la pluie sur la toiture, la nuit. De l’odeur du feu de bois alors qu’il me racontait des histoires tard le soir. Les fruits dont je me gavais. La mer, juste à côté de la ferme. Un pincement de nostalgie me prend aux tripes. Mon enfance me manque. Tout était plus simple quand j’étais petite.
Et maintenant, voilà qu’on me propose d’y retourner. De reprendre la ferme. D’y vivre. Est-ce que c’est seulement possible ? Je jette un regard à mon appartement. Tout est bordélique, ça fait des semaines que je n’ai pas fait le ménage et dans un coin, ma seule plante verte est en train de mourir en silence. Est-ce que je serais seulement capable de tenir une ferme ? Je n’ai jamais fait ça moi.
Pourtant, au fond de moi, je le sens. C’est un espoir. Un espoir d’ailleurs. Au pire, si ça ne marche pas, je pourrais toujours revenir ici, reprendre ma vie là où je l’ai laissée. Presque malgré moi, je fais le calcul. Deux ans. Juste deux ans, et après je vois.
C’est décidé. Il faut que j’essaie. Je n’ai pas envie de finir ma vie avec le regret de ne pas avoir tenté ma chance. Je vais faire mes affaires, et partir à Stardew Valley.
Pour la première fois depuis des semaines, je me sens sourire. Ça doit être bon signe, non ?
