Chapter Text
Dans les appartements d’Isabelle d’Entraigues, une mélodie enjouée s’élevait du clavecin. Les mains de la jeune marquise volaient au-dessus du clavier, interprétant un morceau complexe sans faire la moindre faute. Pourtant, même si elle jouait avec toute sa virtuosité habituelle, Isabelle ne pensait pas à la musique, pas vraiment: son esprit bouillonnait, et elle s’était justement mise au clavier pour tenter de calmer toutes les pensées qui tournoyaient dans son esprit à une vitesse folle.
Car la principale de toutes ces pensées était, il fallait bien l’avouer, une idée désastreuse.
Les chances que ça tourne mal étaient incalculables, les risques si immenses qu’ils étaient impossibles à mesurer.
Et pourtant…
L’opportunité était là, elle le sentait tout au fond de son coeur, alors pourquoi ne pas risquer le tout pour le tout? N’était-ce pas ce qu’auraient fait les Cartouchiens? N’était-elle pas l’une d’entre eux, à sa façon?
La mélodie ne parvint pas à apaiser Isabelle autant qu’elle l’avait souhaité, mais lorsqu’elle finit de jouer, il lui sembla que les battements de son coeur s’étaient un peu calmés. Et lentement, sûrement, un plan se traçait dans son esprit.
Depuis cette journée si étrange où on l’avait enlevée et où elle avait failli laisser sa vie, Isabelle ne pouvait chasser de son esprit l'impression que quelque chose avait changé chez Falconi. S’il se montrait toujours aussi discret et peu enclin à se mêler à la moindre discussion sauf en présence du Régent, son attitude face à Isabelle s’était subtilement altérée, si bien que lorsque leurs chemins se croisaient à présent, il la saluait avec un mince sourire qui, Isabelle en était persuadée, n’avait rien de forcé ou de faux.
Elle s’était souvenue de la façon dont, à sa façon un peu distante mais pourtant sincère, Falconi l’avait complimentée pour son sang-froid alors qu’ils rentraient au Palais-Royal après la désastreuse tentative d’enlèvement. Puis elle s’était rappelé le regard confus mais reconnaissant qu’il lui avait adressé lorsque, face à Philippe d’Orléans, elle avait refusé de laisser Falconi prendre le blâme pour avoir laissé à Cartouche la vie sauve.
Puis les semaines avaient passé, et c’était avec un sentiment de vertige un peu grisant qu’Isabelle avait réalisé, un jour où elle avait rencontré Falconi au détour d’un couloir et qu’il l’avait non seulement saluée, mais lui avait même poliment souhaité une agréable journée, que non seulement Falconi ne la voyait plus comme une ennemie ou espionne potentielle, mais qu’à son étrange façon, il…
Il quoi, exactement?
Les sentiments de l’âme damnée du Régent restaient toujours difficiles à deviner.
Alors elle avait fait une expérience; elle avait utilisé pour prétexte une partition sur laquelle elle travaillait et, sur un coup de tête, avait demandé à Falconi juste un peu de son temps et un avis honnête.
Le résultat avait été… inattendu. Lorsqu’il avait enfin accepté d’offrir son aide, Falconi s’était montré aimable, presque timide alors qu’il complimentait la musique. Et au moment où, en le remerciant, Isabelle avait touché son bras, elle avait été surprise de voir Falconi tressaillir presque imperceptiblement.
Falconi faisait toujours preuve d’un sang-froid et d’un contrôle qui trompaient à peu près tout le monde, mais à cet instant Isabelle avait eu la certitude profonde que, contre toute attente, Falconi l’appréciait.
Si elle ne s’y trompait pas, elle ne pouvait pas rester les bras croisés et laisser une telle opportunité lui filer entre les doigts.
Jamais Philippe d’Orléans ne tolérerait le moindre geste déplacé envers sa nièce, Isabelle le savait, et encore moins de la part d’un roturier. La moindre erreur vaudrait à Falconi de perdre la confiance du Régent une bonne fois pour toutes, et à partir de là… Et bien, à partir de là les Cartouchiens n’auraient plus à s’inquiéter de grand-chose.
Il suffisait de pousser le terrible bras droit du Régent à se compromettre. Restait à trouver comment s’y prendre.
Il allait lui falloir du courage.
****
La première occasion de mettre son idée à exécution se présenta quelques jours plus tard.
Isabelle avait récemment accepté, sur la demande insistante de quelques membres de sa famille éloignée, de se faire peindre. Un processus long et ennuyeux, mais qui résulterait, elle l’espérait, en un portrait agréable qu’elle pourrait ensuite faire copier et offrir en cadeau.
Elle était en chemin, donc, vers le petit atelier du Palais-Royal où le peintre Largillière était installé et prêt au travail, vêtue de sa plus belle robe et coiffée à la perfection, lorsqu’elle aperçut Falconi à l’autre bout du couloir.
Contrairement à son habitude, Falconi marchait la tête basse, les cheveux en bataille, et ses vêtements habituellement impeccables étaient froissés et déchirés. Il semblait de fort mauvaise humeur, et Isabelle crut déceler dans sa démarche un léger déséquilibre, comme s’il évitait de mettre trop de poids sur l’une de ses jambes. Falconi s’était battu, il n’y avait là aucun doute!
Isabelle hâta le pas pour le rejoindre avant qu’il ne s’éloigne trop, et lorsqu’il l’entendit approcher Falconi s’arrêta, levant vers elle un regard dans lequel elle crut lire un certain embarras.
“Mon pauvre ami,” dit Isabelle, “que vous est-il arrivé? Vous êtes dans un terrible état.”
“Quelques égratignures, mademoiselle d’Entraigues,” répondit Falconi en s’inclinant pour la saluer. Sa posture semblait encore plus raide que d’habitude. “Ce n’est rien de grave, je vous assure.”
“Qui vous a fait une chose pareille?”
À cette question, Falconi se rembrunit.
“J’ai bien peur de ne pas pouvoir vous en parler,” dit-il d’un ton évasif. “Une opération qui a mal tourné, je dois justement en discuter avec votre oncle.”
“Bien sûr, je comprends.” Isabelle hésita. “Rien de sérieux, je l’espère. Peu importe de quoi il s’agit, je suis certaine que mon oncle ne vous en voudra pas trop.”
Falconi fronça les sourcils, doutant visiblement de la clémence de son maître face à un tel échec, mais Isabelle crut déceler au coin de ses lèvres l’ombre d’un sourire alors qu’il répondait de sa voix douce:
“Je dois aller le voir pour tout lui expliquer, je ne vous dérange pas plus longt–.”
“Si je peux me permettre un conseil, Falconi…” Isabelle fit mine d’hésiter. “Mon oncle ne vous en voudra sans doute pas, mais peut-être le moment est-il mal choisi pour lui annoncer une mauvaise nouvelle. Je l’ai croisé tout à l’heure, il sortait d’une réunion avec ses ministres et était d’une humeur massacrante.”
Les épaules de Falconi s’affaissèrent un peu, et Isabelle lui trouva soudain l’air encore plus abattu qu’au début de leur conversation. Avant qu’il n’ait pu insister, elle poursuivit:
“Je l’ai vu partir vers son atelier, il a ordonné à son valet que personne ne le dérange.” Elle sourit. “Je sais que ces requêtes ne vous concernent habituellement pas, mais peut-être serait-il judicieux de laisser passer une heure ou deux avant d’aller interrompre mon oncle dans ses activités.”
Falconi grimaça, anticipant sans doute une discussion qui s’annonçait encore plus déplaisante que prévu. Sa gestuelle trahit son inconfort: il se mit à ajuster l’un de ses gants, tirant distraitement sur le cuir. En cet instant, Isabelle trouva difficile de ne pas le plaindre, même en sachant que Falconi avait sans doute bien mérité tous les ennuis qui lui étaient tombés dessus. Il ne devait pas être aisé de faire si souvent face aux violentes sautes d’humeur du Régent.
“Je vous remercie de l’information, mademoiselle,” répondit-il d’un air dépité. “Mais mauvaise humeur ou non, je ne saurais faire attendre votre oncle sans motif valable.”
Et soudain, juste comme ça, une opportunité se présenta. Isabelle la saisit au vol: elle adressa à Falconi son plus charmant sourire et fit un pas vers lui.
“S’il n’en tient qu’à ça, peut-être puis-je vous offrir l’excuse qu’il vous faut. Je me rendais à l’atelier pour une séance de portrait, et un peu de compagnie serait la bienvenue. Si ça ne vous embête pas trop, bien sûr.”
L’offre prit Falconi tant au dépourvu qu’il fixa Isabelle comme si une seconde tête lui était apparue. Sur son visage, la surprise laissa place à la confusion la plus totale, et il fronça les sourcils, assumant peut-être qu’il avait mal entendu.
“Vous voulez que, moi, je vous tienne compagnie?”
Isabelle rit doucement. “Vous n’imaginez pas à quel point ces séances peuvent être ennuyeuses. D’habitude je demande à Henriette de m’accompagner, mais elle devait s’absenter cet après-midi. Rien ne vous oblige à accepter, mais si le coeur vous en dit et s’il vous faut une raison pour éviter mon oncle pendant encore quelques heures…”
Elle haussa les épaules, levant vers Falconi son regard le plus innocent. Rajustant de nouveau ses gants et s’éclaircissant la gorge, Falconi parut hésiter, cherchant peut-être une raison de refuser.
“Mais enfin,” bredouilla-t-il, “je ne peux tout de même pas, dans l’état où je suis–”
“Mon ami,” coupa Isabelle en riant, “c’est mon portrait que doit faire Largillière, pas le vôtre!” Elle se radoucit. “Mais si vous souhaitez d’abord passer à vos appartements et me rejoindre plus tard, je comprendrais tout à fait. Vous n’avez pas à accepter, l’idée me semblait agréable, tout simplement.”
Nouveau regard incrédule. Isabelle se demanda soudain si elle n’avait pas un peu trop poussé sa chance: après tout, depuis son arrivée au Palais-Royal elle n’avait jamais vu Falconi passer volontairement du temps avec quiconque à l’exception du Régent. Personne à la cour ne lui connaissait le moindre ami, la moindre fréquentation cordiale. Lui qui faisait rarement l’effort de se montrer agréable avec qui que ce soit devait bien se demander pour quelle raison Isabelle semblait vouloir de sa compagnie.
“Et bien, je…” Falconi hésita, puis un mince sourire apparut sur son visage. “Si ça peut vous rendre service, j’accepte.”
“Merveilleux!” s’exclama Isabelle. Si l’idée de passer volontairement du temps avec Falconi était intimidante, son excitation n’en était pas moins réelle: elle tapa des mains et, sur un coup de tête, elle s’approcha pour serrer doucement le bras de Falconi. “Vous me rendez cet après-midi bien moins pénible, je vous assure.”
“Je doute que ma conversation soit aussi palpitante que celle de votre dame de compagnie, mademoiselle d’Entraigues.”
Il dégagea son bras et rajusta machinalement ses gants, mais une lueur amusée brillait dans ses yeux noirs et son sourire n’avait pas disparu. Isabelle se surprit à penser qu’elle n’avait encore jamais vu une telle expression sur son visage, et que celle-ci était décidément mille fois plus agréable que le rictus froid et cruel qu’elle connaissait bien.
“Peut-être pas,” répondit-elle avec un léger rire, “mais je crois que vous ferez très bien l’affaire quand même.”
Falconi recula d’un pas et inclina la tête.
“Partez devant, je vous rejoindrai dès que possible, je vous le promets.”
“Bien.” Isabelle le salua à son tour et ajouta d’un ton un peu plus autoritaire: “Ne me faites pas trop attendre, mon ami.”
Cet ordre qui n’en était pas vraiment un eut l’effet escompté: le mince sourire sur les lèvres de Falconi s’élargit légèrement, et lorsque Falconi s’éloigna après l’avoir saluée, Isabelle eut la certitude que son pas était plus léger que lorsqu’elle l’avait interpellé quelques minutes plus tôt.
Elle le suivit du regard, satisfaite de cette conversation. Il y avait, elle devait bien l’avouer, quelque chose de grisant à savoir qu’elle arrivait si facilement à distraire et à faire sourire cet homme qui semblait pourtant toujours si froid et inflexible. Jamais avant elle n’avait utilisé ses charmes dans un tel but, et le résultat lui donna un peu le vertige.
Et ça ne faisait que commencer.
Elle reprit son chemin jusqu’à l’atelier, son pas encore plus léger que celui de Falconi et le coeur battant à tout rompre. Alors qu’elle s’installait et que Largillière lui donnait ses instructions, il semblait à Isabelle qu’elle ne l’entendait qu’à moitié, peinant à prêter attention alors que son esprit n’était occupé que par une seule chose: attendre avec impatience le moment où Falconi pousserait la porte de la pièce.
Cet après-midi était parfait pour une séance comme celle-ci: la lumière dorée du soleil d’automne illuminait toute la pièce. Largillière complimenta longuement Isabelle alors qu’il l’aidait à prendre la pose, choisissant l’angle qui ferait jouer dans ses cheveux blonds les plus jolis reflets, et une fois de plus ses pensées se tournèrent vers Falconi. S’il ressentait quoi que ce soit pour elle, il était impossible qu’il reste insensible en la voyant ainsi, baignée de cette lumière sublime et vêtue de tout ce qu’elle avait de plus beau.
Le peintre se mit au travail et les minutes s’étirèrent. Alors que le temps avançait à la vitesse d’un escargot, Isabelle finit par se perdre dans ses pensées, s’ennuyant ferme. Elle pensa à Henriette, qui avait bel et bien demandé à s’absenter pour l’après-midi et qui, Isabelle en était persuadée, l’avait fait pour se rendre à un rendez-vous galant. Isabelle avait ressenti une infime pointe de jalousie en acquiesçant à cette demande, car elle n’avait jamais eu le moindre prétendant depuis son arrivée au Palais-Royal. Peut-être que personne n’était prêt à prendre le risque de se mettre le Régent à dos…
Bien sûr, il y avait Cartouche. Le prince des faubourgs n’avait jamais tenté de cacher ses sentiments à l’égard de sa chère marquise, mais si Isabelle ressentait bien pour lui une profonde tendresse et un véritable désir, elle se refusait à ouvrir la porte à une relation qui lui semblait beaucoup trop risquée.
L’ironie qu’il y avait à refuser ses sentiments à Cartouche alors que celui-ci s’était toujours comporté en parfait gentilhomme alors même qu’elle se risquait à tenter de charmer un homme aussi terrible que Falconi ne lui échappait pas tout à fait, mais Isabelle préféra ne pas trop y penser. Pour l’heure, elle devait se concentrer sur son objectif: si son plan fonctionnait, elle n’aurait rien à regretter. Cartouche lui en voudrait peut-être, mais il lui pardonnerait, elle en était certaine. Et il lui faudrait bien admettre que sa bien-aimée ne manquait pas de courage!
Une heure s’écoula. Puis deux. Et pourtant, toujours aucun signe de Falconi… Isabelle fronça les sourcils et pianota impatiemment sur le bord de la table où elle était appuyée, ce qui lui valut tout de suite une réprimande de la part de Largillière. Elle jeta un rapide coup d’oeil en direction de la porte, puis reprit la pose. Falconi aurait-il pu décider de lui faire faux bond? Ce n’était pas impossible. Et si elle s’était fourvoyée sur ses sentiments? Elle savait Falconi tout à fait capable de jouer la comédie lorsqu’il le souhaitait, alors peut-être que…
La porte de l’atelier s’entrouvrit, et Isabelle tourna vivement la tête, provoquant une nouvelle protestation de la part de Largillière. En voyant Falconi se faufiler dans l’atelier comme une ombre, sans un bruit, elle ne s’empêcher de sourire. Le bras droit du Régent avait meilleure allure que lors de leur précédente rencontre: ses vêtements étaient impeccables et il marchait de nouveau avec assurance. Seule une ecchymose qui se formait à présent sur l’une de ses pommettes trahissait sa mésaventure, quelle qu’elle ait pu être. Leurs regards se croisèrent, et ce fut avec enthousiasme qu’Isabelle brisa le silence:
“Vous voilà enfin, Falconi! Je commençais à croire que vous m’aviez oubliée.” Elle lui fit signe d’approcher. “Venez vous asseoir, ne restez pas planté dans un coin.”
Il traversa docilement la pièce, salua le peintre d’un petit signe de tête, et prit place sur un tabouret qui se trouvait près d’Isabelle. Alors qu’il s’installait, Isabelle crut voir le regard de Falconi s’attarder sur elle juste quelques instants de plus que nécessaire. Il lui sembla déceler, tandis qu’il ajustait machinalement le tissu de son justaucorps, le plus infime tremblement dans ses mains… Mais peut-être avait-elle tout imaginé.
“Je ne vous attendais plus,” dit-elle. “Vous êtes-vous donc perdu en route?”
“Quelques problèmes avec le guet après le désastre de ce matin. J’aurais pu me débarrasser de Demachault, mais il a mentionné votre oncle et insisté pour aller le voir, et je ne pouvais pas m’absenter.” Il soupira et l’exaspération pointa dans sa voix. “Vos conseils avaient pourtant été bien judicieux.”
“Vous m’en voyez navrée. Mon oncle n’a pas dû apprécier la visite…”
“Le Régent et moi avons déjà eu des conversations plus agréables, en effet.” Un sourire sinistre étira ses lèvres. “Mais Demachault s’en est moins bien tiré que moi. Je regrette seulement de vous avoir fait attendre.”
Isabelle fit la moue.
“Vous devriez!” Elle se pencha légèrement vers lui, une lueur malicieuse au fond de ses yeux bleus. “Moi qui croyais être votre priorité. Vous arrivez alors que la séance est presque terminée, si vous voulez savoir.”
“Ah.”
“Si vous souhaitez vous racheter, peut-être pouvez-vous me raconter cette fameuse mésaventure qui vous a placé sur mon chemin tout à l’heure. Maintenant que vous avez parlé à mon oncle, vous n’êtes plus tenu au secret, non?”
Falconi parut hésiter: il dévisagea Isabelle et s’éclaircit la gorge.
“Ma foi, mademoiselle d’Entraigues, je ne sais pas si–”
Isabelle coupa immédiatement court à cette hésitation en tapotant la main de Falconi et en lui adressant un sourire malicieux. “N’avez-vous pas promis de me tenir compagnie? Ce pauvre Largillière ne peut pas travailler si je ne cesse de parler. C’est à vous de prendre le relais.”
Contre toute attente, Falconi se plia à cette demande sans insister. Tandis qu’Isabelle reprenait la pose et que le peintre se remettait au travail, il raconta comment une fois de plus les Cartouchiens avaient dévalisé le convoi transportant l’argent des impôts, et comment chacune des mesures mises en place pour les mettre hors d’état de nuire avait failli. Peut-être ragaillardi par l’intérêt qu’Isabelle portait à son récit, il ne se montra pas avare de détails; expliquant les manoeuvres des soldats et comment les Cartouchiens les avaient si habilement déjoués. Alors qu’il racontait comment le pauvre Demachault avait été bêtement laissé derrière par ses hommes, toute la troupe se lançant à cheval à la poursuite du convoi tandis que le lieutenant de police s’était fait voler sa monture par Fleur d’Épine, Isabelle pouffa de rire et porta la main à ses lèvres.
“À vous voir rire ainsi,” grommela Falconi, “on se demanderait parfois de quel côté vous vous trouvez, mademoiselle d’Entraigues.”
Mais il souriait, et le reproche ne semblait pas vraiment en être un. Isabelle n’avait jamais caché sa sympathie pour les Cartouchiens, et si quelqu’un était bien placé pour le savoir, c’était Falconi.
“Ne soyez pas rabat-joie, vous devez bien avouer que c’est drôle!” protesta-t-elle. “Ces bandits ne manquent pas d’audace, j’aurais bien aimé voir la tête de nos pauvres soldats quand ils ont réalisé qu’ils avaient laissé leur lieutenant derrière…”
“J’étais trop occupé pour m’en amuser, j’en ai bien peur.”
“Certes.” Reprenant la pose, Isabelle glissa tout de même vers Falconi un regard amusé. “Je constate justement que vous me racontez en détail les mésaventures de ce cher Demachault, mais que vous ne m’avez toujours pas dit ce qui vous est arrivé à vous…”
Le terrible bras droit du Régent se renfrogna, et Isabelle retint un petit rire en voyant le rouge lui monter aux joues.
“C’est qu’il n’y a pas grand-chose à dire,” grommela-t-il avec un petit geste évasif de la main.
“À d’autres, monsieur Falconi!” Elle tourna la tête vers lui et se radoucit. “Allons, soyez honnête...”
Si Falconi paraissait bien agacé par cette requête, il s’y plia tout de même, et Isabelle écouta chaque mot de son récit avec un amusement qu’elle ne put cacher. Le bras droit du Régent, laissant les soldats du guet se charger de poursuivre Fleur d’Épine et Galichon, s’était lancé dans un combat haletant l’opposant à Cartouche et au Lorrain. Ce dernier avait été mis hors d’état de nuire par une mauvaise chute qui lui avait fait perdre son épée, mais alors que Falconi avait été prêt à enfin se débarrasser de celui parmi les Cartouchiens auquel il vouait la haine la plus féroce, Cartouche avait intervenu. Il s’était battu avec sa virtuosité habituelle, utilisant l’épée qu’avait laissée tomber le Lorrain, et avait réussi à éloigner Falconi de son ami. Le prince des faubourgs avait toutefois vite commencé à faiblir, et Falconi avait cru, l’espace d’un instant, que la partie était enfin gagnée: il avait désarmé son ennemi et s’était préparé à porter le coup fatal…
Et un violent choc derrière la tête l’avait soudain mis hors d’état de nuire. Juste avant de s’évanouir, alors qu’il s’écroulait au sol, il avait cru entrevoir le Lorrain. Il avait tout juste eu le temps de voir les deux Cartouchiens s’éloigner en riant avant que tout devienne noir. Lorsque Falconi était revenu à lui, il avait évidemment été trop tard pour faire autre chose que de constater son échec et rentrer au Palais-Royal.
Isabelle écouta le récit en silence, et lorsque Falconi se tut elle ne put s’empêcher de sourire, son coeur tiraillé entre le soulagement de savoir que Cartouche et ses amis s’étaient tirés sans trop de problèmes d’une situation périlleuse et la sympathie qu’elle ne pouvait entièrement étouffer face à Falconi qui paraissait si embarrassé par cette défaite et qui avait dû faire face au courroux du Régent.
“Et bien,” dit-elle, tendant la main pour tapoter celle de Falconi d’un geste compatissant. “Je suis heureuse que vous vous soyez tiré de tout ça en un morceau.”
Falconi grimaça et dégagea sa main, tirant sur le cuir de son gant pour l’ajuster.
“Vous vous moquez, mademoiselle d’Entraigues. Je vous connais assez, je sais que vous vous réjouissez à chaque victoire des Cartouchiens.”
“Vous n’avez pas entièrement tort,” admit-elle avec un sourire coupable, “mais il semble que vous vous êtes quand même vaillamment battu, mon ami. Je me réjouis de voir l’argent que mon oncle a si froidement pris aux gens de Paris retourner à ceux qui en ont le plus besoin, mais je ne me moque pas de votre défaite.”
Falconi l’observa avec attention, cherchant peut-être à déterminer si elle disait la vérité où si elle se moquait bel et bien de lui. Pourtant Isabelle n’avait pas tout à fait menti; en repensant à l’homme incertain et défait qu’elle dont elle avait croisé le chemin plus tôt aujourd’hui, elle n’éprouvait aucun plaisir particulier. Falconi avait bien mérité sa défaite, et chaque victoire des Cartouchiens était une bonne chose… mais Isabelle ne souhaitait pas le voir souffrir pour autant.
“Au moins vous semblez trouver toute cette histoire amusante,” soupira Falconi. “Vous êtes bien la seule dans tout ce palais à être de cet avis.”
“Mon oncle oubliera vite… Avec la fortune qu’il possède déjà, il devrait très bien s’en tirer sans ces quelques sous supplémentaires.” Isabelle détourna les yeux, prenant un ton embarrassé. “Mais j’insiste, je ne prends aucun plaisir à votre échec. Je suis heureuse que vous n’ayez pas été blessé sérieusement.”
Lorsqu’elle ramena son regard sur Falconi, celui-ci avait rougi de nouveau et semblait chercher quoi dire. Il ouvrit la bouche, mais avant qu’il n’ait pu bredouiller quoi que ce soit, ce fut Largillière qui interrompit la conversation, l’air excédé:
“Mademoiselle d’Entraigues, puisque vous semblez trop distraite pour rester immobile, je crois qu’il sera plus facile pour moi de poursuivre le travail sans vous pour le moment.”
Isabelle se tourna vers lui, soudain bien embarrassée. Toute à son projet, elle avait négligé le pauvre artiste qui, lui, n’avait certainement pas demandé à être mêlé à tout ça.
“Toutes mes excuses, monsieur,” dit-elle en se levant. “J’ai peur d’avoir du mal à me concentrer aujourd’hui, je vous promets d’être plus disciplinée demain.”
Elle se redressa et s’étira un peu, heureuse de pouvoir enfin se mettre debout. Alors qu’elle arquait le dos avec un soupir satisfait, elle aperçut du coin de l’oeil Falconi qui ne la quittait pas du regard, et sentit un frisson d’excitation remonter le long de son échine. Faisant mine de n’avoir rien remarqué mais sentant malgré elle le feu lui monter aux joues, elle s’avança vers Largillière et jeta un coup d’oeil au portrait qui, n’en déplaise à l’artiste, progressait bien. Elle le complimenta généreusement tout en s’excusant à nouveau pour sa distraction, et songea qu’il serait peut-être judicieux de commander une miniature pour offrir à son nouvel admirateur lorsque la peinture serait complétée.
Le bras droit du Régent ne s’était pas approché pour voir le portrait, mais il s’était mis debout, semblant hésiter à partir à présent que, de toute évidence, sa présence n’était plus requise. Isabelle revint vers lui avant qu’il n’ait pu décider de s’éclipser, s’arrêtant à quelques pas.
“Je vous remercie de votre compagnie,” dit-elle avec chaleur.
Falconi répondit en s’inclinant, mais avant qu’il n’ait pu dire un seul mot, Isabelle l’interrompit, cette fois d’un ton plus sec:
“Toutefois, votre retard est impardonnable. Vous m’avez fait attendre pendant plus de deux heures.”
Falconi se redressa et lui jeta un regard à la fois amusé et coupable, bredouillant d’une voix à peine plus élevée d’un murmure : “Vous m’en voyez parfaitement navré, mademoiselle d’Entraigues. Je vous assure que je ne voulais pas…”
“Vous m’aviez promis votre temps, Falconi, et je n’ai eu droit qu’à des miettes. C’est insultant.”
Si Falconi avait d’abord semblé hésitant, il parut se prendre au jeu et répondit avec un air contrit, toutefois incapable de dissimuler l’ombre d’un sourire au coin de ses lèvres.
“Je regrette de vous avoir déçue, mademoiselle. Si je peux faire quoi que ce soit pour obtenir votre pardon, il vous suffit de demander et j’obéirai.”
C’était là précisément l’offre qu’Isabelle avait espéré entendre. Elle adressa à Falconi son plus beau sourire victorieux, et sentit monter en elle un doux vertige de satisfaction qui menaçait de lui faire tourner la tête tandis qu’elle faisait mine de réfléchir. Puis, elle croisa les bras et, d’un ton qui ne souffrait aucune réplique, répondit:
“Ce que vous m’aviez promis, mon cher, voilà ce que je veux. Et peut-être quelques heures de plus, si mon amitié a la moindre importance pour vous. Voici ce que je propose…”
Et Falconi accepta tout, sans protester.
