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Chapitre 22 - ⚙️ 🎼 Berceuse d'antan
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Dans l'appartement encore dans le pénombre, le silence s'étouffait par le cliquetis de l'eau. Hirakû, sous la douche, semblait incapable de se remettre des mots de la lettre de son amant qui traversaient encore son esprit, comme si elle les entendait résonner au milieu de la vapeur. L'eau chaude qui l'enveloppe aurait pu la noyer, tant elle peinait à retrouver son souffle.
Malgré le détachement qu'elle tentait de s'imposer, elle comprenait. Elle ne pouvait pas lui en vouloir — ou du moins, elle n'y arrivait pas. Pourtant, il l'avait abandonnée à son propre sort.
Comment se sentait-il, lui, de l'autre côté de la ville ? se demandait-elle, le cœur meurtri. Avait-il aussi mal qu'elle ?
Lorsqu'elle coupe le robinet et se rhabilla, les yeux rouges et gonflés par les larmes. Elle entassa quelques affaires comme on range les restes d'une vie qu'on laisse derrière soi.
Les pas traînant dans le studio, elle jeta un dernier regard sur le parchemin pendant un long moment. Elle hésitait un instant, le cœur lourd. Mais ses doigts pliés soigneusement le papier, sont devenus aussi fragiles que son état émotionnel afin de le ranger soigneusement dans la poche de son sac.
Puis, elle partit telle une bourrasque silencieuse, abandonnant derrière elle les regrets d'un amour inaccessible.
Hirakû erra péniblement entre les chemins et les forêts afin d'arriver au Port d'Ormos où elle allait embarquer. Traverser le désert la décourageait déjà ; elle n'en avait ni la force ni la volonté.
Le trajet lui parut une éternité où seul le silence d'une âme brisée l'accompagnait.
Comment Fontaine at-il changé en mon absence ? pensa-t-elle, le regard vide, collé au hublot du véhicule qui l'emportait. Les paysages défilaient rapidement sous ses yeux presque opaques alors que son visage se reflétait contre la vitre, trahissait une lassitude impossible à cacher.
Elle espérait ne croiser personne. De toute manière, qui l'attendait ? Wriothesley n'était pas au courant. Ni Sigewinne. Ni Neuvilette, l'Iudex qui était témoin de son enfermement et de sa libération, n'était au courant de son retour.
Quand le bateau accosta enfin, l'air n'avait plus rien à voir avec celui de Sumeru. Hirakû ressent un pincement au cœur. Même si elle s'y était sentie étrangère, c'était grâce à l'argenté qu'elle avait fini par apprivoiser cette région. Et maintenant ? Revenir sur sa terre natale semblait être l'unique remède à ses maux.
Son cœur s'emballa quand le vent salé vint caresser son visage. Elle regardait autour d'elle avec une curiosité presque candide, comme si c'était la première fois qu'elle posait le pied ici. En un sens... c'était presque le cas.
Prisonnière depuis ses neuf ans, quand elle avait posé ses premiers pas sur le sol de sa nation, elle avait déjà atteint sa vingt-cinquième année. Le vent de la liberté la terrifiait ; le soleil lui brûlait les yeux, ; les bruits du quotidien l'agressaient. Elle se souvenait de tout cela comme d'un traumatisme.
Elle qui avait connu que l'obscurité des profondeurs, l'hostilité, le confinement... le monde extérieur était trop brutal... pour une âme libérée trop tard.
C'était d'ailleurs grâce à Wriothesley, une fois devenu duc, qu'il met s'occuper avec une grande minutie de son dossier.
Complice de meurtre. Voilà ce qui était marqué à l'encre ancienne sur le papier jaune. Mais cette accusation grotesque n'était qu'un masque, une machination pour cacher le fait qu'elle était un « spécimen » à camoufler aux yeux de tous. Sa constitution était bien trop particulière pour qu'on la laisse vadrouiller librement. C'étaient de sombres secrets qu'il valait mieux laisser engloutis au fond de la Forteresse, là où seuls le directeur et elle-même en connaissaient les rouages.
Hirakû marche sous l'arche géométrique surplombant la place des Lucines. Fontaine aimait exposer sa beauté au monde, mais derrière cette élégance enviable se cachait une réalité plus sombre qu'elle connaissait mieux que quiconque.
Un éclat d'écume jaillit d'une fontaine et perla sur son visage, la tirant de ses pensées.
De ses cascades majestueuses, sur la place dominante de l'Opéra Épiclèse, cette scène presque théâtrale qui donnait lieu également au jugement des coupables.
Les lumières du soir éclataient de mille lueurs. Leurs ombres dansaient gracieusement sur l'établissement, reflétant les jets en cascade qui était l'un des incontournables qu'elle aurait aimé admirer un jour. Et en arrière de ce bâtiment où aucune vie ne s'y trouvait, trônait au long d'un long couloir lugubre, une entrée souterraine.
La brune souffre nerveusement. Bien que revenir à Méropide pouvait être un supplice pour n'importe qui, ici, malgré son passé misérable, c'était là qu'elle se sentait en sécurité. Comme chez elle.
Enfin, la vraie raison n'était autre que celui qu'elle considérait plus que quiconque à ses yeux. Celui qui lui avait sauvé la vie. Celui qui lui avait appris à survivre malgré son jeune âge. Celui à qui elle aurait pu lui confier son âme.
Les escaliers en spirale s'enfonçaient dans les profondeurs où l'air devenait suffocant. Au bout, s'offrait enfin un ascenseur à l'allure douteuse, dont la rouille témoignait de l'âge vénérable Quand elle pose un pied à l'intérieur, le métal craqua sous son poids.
Il était la seule issue, ce qui voulait dire qu'il fonctionnait quasiment en permanence. Wriothesley racontait souvent en plaisantant qu'il avait déjà dû attendre plusieurs heures avant que la machine ne redémarre.
Combien de mètres y avait-il entre la surface et la profondeur de cette tour infernale ?
Comment pouvait-on garder son calme si, par malheur, l'ascenseur tombait en panne ?
Alors que la machine descendait, saccadée, au rythme de son cœur presque affolé, le maigre sourire qu'elle affichait n'avait rien à voir avec l'amusement que le directeur portait le jour où il lui avait raconté son anecdote.
Ses pas foulèrent enfin le gravier de la prison. Hirakû ferma les yeux un instant. Les odeurs de poussière, d'humidité et de mécanique lui étaient familières. Le bruit sourd des machines et des travailleurs lui parvint dès l'entrée. Rien n'avait changé. La Forteresse restait une fourmilière animée, où geôliers et gardes robotiques alignaient les nouveaux détenus pour les accueillir dans leur nouvelle vie.
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Alors qu'il arpentait le terrain de sa démarche nonchalante, le Duc, en pleine discussion formelle avec un garde, détourna soudainement le regard. Ses oreilles frémirent. Il se redressa, le visage fermé, et se concentra sur un son ténu qui parvenait à percer le vacarme machinal du labeur quotidien. Son interlocuteur continuait de parler, mais Wriothesley ne l'écoutait plus que par simple politesse.
Qui pouvait occuper ces lieux abandonnés ?
Interrompant l'échange d'une excuse brève, il prit la direction d'un couloir désert. Les seules personnes qui avaient accès à cet endroit n'étaient que lui-même, Sigewinne ou Hirakû. Cependant, il écartait cette supposition que cela puisse être la petite Mélusine : elle travaillait encore à l'infirmerie.
Hirakû ? finit-il par déduire.
Son cœur se serra légèrement et ses sourcils se froncèrent : elle ne l'avait pas écrit de son retour...
Il accéléra le pas, longeant presque les murs, écoutant avec intérêt la mélodie qui finissait par se rapprocher.
Il pressa le pas, longeant les murs de métal, guidé par la mélodie qui gagnait en intensité. Lorsqu'il atteignit enfin le seuil de la salle, une silhouette se dessina dans la pénombre. Un sac à dos gisait au milieu de la pièce, abandonné, tandis qu'un blouson négligé traînait sur le banc. Le regard vide, Hirakû faisait face au piano à queue.
Wriothesley resta un instant immobile contre l'encadrement de la porte, les bras croisés. Ses yeux d'acier s'adoucirent imperceptiblement La jeune femme ne l'avait pas entendu ; de ses doigts tremblants, elle appuyait difficilement sur les premières notes d'une partition qui n'avait plus résonné ici depuis son départ. Les accords graves vibraient contre les parois froides de la Forteresse. À travers son jeu, le Duc comprit immédiatement que quelque chose s'était brisé.
Son ombre s'étira sur le sol à mesure qu'il s'approchait. Lorsqu'il s'assit à ses côtés, elle s'interrompit net, le souffle court.
« ...Wri... » souffla-t-elle, frissonnant de tout son être, les iris brillantes.
Le Duc ne disait rien, le déchirement dans sa voix semblait raconter une histoire qu'elle ne pouvait plus contenir. Ses soupirs laborieux finirent par éclater en sanglots de détresse au point de la torturer de l'intérieur. Quand leurs regards se croisèrent enfin, il ouvrit simplement ses bras.
« ... Wrio... J'ai fait une grosse bêtise. »
Elle s'effondra contre son torse, relâchant enfin tous les tourments accumulés depuis la lecture de la lettre d'Alhaitham. Les images de Sumeru défilaient comme des flashs douloureux tandis que ses épaules, trop fragiles pour supporter un tel poids, étaient secouées de spasmes. Ses larmes, plus grosses que des gouttes de pluie, imbibaient la chemise du Duc. Il resserra son étreinte, posant sa tête contre la sienne. C'était la première fois qu'il la voyait se décharger avec une telle violence.
La Fontainoise était sensible, ressentait beaucoup, contenait, mais savait aussi pleurer... Mais là... son chagrin ressemblant à de l'agonie, lui brisait le cœur.
Ce n'était pas la première fois que le ténébreux était présent lors de ses débordements émotionnels. Avec lui, elle ne se sentait jamais jugée. Et lui-même se rappelait d'une époque sombre où celle-ci avait subi la solitude extrême quand on la força à rester en confinement pendant cinq longues années. Depuis ce jour, Wriothesley avait toujours culpabilisé de l'avoir abandonnée à son sort pendant aussi longtemps, alors qu'elle pensait bien faire.
Ce sacrifice lui avait permis d'obtenir plus vite la direction de la Forteresse... mais de son absence, cette victoire avait toujours eu un goût amer.
Combien de détenus le Duc avait pu libérer en remplissant de simples documents ? Il ne les comptait plus.
Mais ni lui ni la jeune femme, se sentaient vraiment libres... Enchaînés par leurs traumatismes qu'ils avaient enterrés et scellés au fin fond de Méropide, cela ne les empêchait cependant pas d'en faire encore des cauchemars certains soirs.
Dès qu'il en avait eu le pouvoir, il avait mis fin au calvaire de sa "partenaire de guerre". Il se souvenait encore de son regard livide lors de leurs retrouvailles.
Que lui avaient-ils fait pendant ces cinq années ?
Ses iris ternes avaient croisé les siennes comme lors de leur première rencontre. Sa voix, ébranlée, peinait à croire qu'il était enfin là. Et quand ils se retrouvèrent, elle n'avait jamais pu effacer son visage de sa mémoire et, bien qu'il avait un peu changé physiquement, elle comprit également qu'il avait souffert silencieusement de leur séparation. Ce jour-là, ils avaient pleuré ensemble, s'accordant un pardon mutuel pour leurs faiblesses passées.
Ils avaient grandi dans la douleur et l'autosabotage, apprenant à s'épauler dans ce combat cruel qu'est une vie sans foi ni loi. Et dans leurs chutes, qu'ils pensaient inévitables, ils trouvaient toujours un éclat de lumière l'un dans l'autre.
Son calme à lui l'aide à avancer ; sa douceur à elle l'encourageait à ne pas s'enfermer dans ses propres silences.
« Hirakû... » murmura enfin le Duc.
Sa voix d'une tendresse infinie, mais la jeune femme y décela l'écho d'une rage contenue. Les lettres qu'elle lui envoyait de Sumeru mentionnaient le nom d'Alhaitham. Savoir qu'elle s'était créé un jardin secret loin de lui faisait un effet étrange. Il l'avait vue grandir comme un frère, tout en l'éduquant parfois comme un père. Lui non plus ne lui avait pas tout dit de ses propres relations ou de son enfance.
Wriothesley crispa ses doigts contre le tissu de sa veste. Le voir ainsi, impuissant face à sa détresse, réveillait ses vieux instincts. La distance avait ravivé les cicatrices d'autrefois. La retrouver dans cet état de fragilité extrême le mettait dans une fureur sourde, celle d'un loup prêt à protéger sa meute coûte que coûte.
Hirakû redressa enfin le visage. Ses yeux étaient toujours embrumés par un voile tenace, et sa respiration, trop courte, ne laissait échapper que des sanglots étouffés.
« Est-ce qu'il t'a fait du mal physiquement ? »
L'éclat dans le regard du Duc s'assombrit dangereusement mais fut aussitôt adoucit quand cette dernière intercepta ses poignets pour y poser ses mains. Elle serra la tête d'un « non » silencieux. Un soupir de soulagement, presque feint, fait osciller ses mèches de cheveux.
Qui était donc cet homme pour la faire tant pleurer ? Wriothesley n'était pas du genre à régler des comptes sans raison, mais Hirakû semblait le défendre malgré sa voix brisée. Désormais, sa curiosité était piquée au vif.
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Plus tard dans la matinée, Hirakû était toujours aimée contre lui. Elle jouait paresseusement avec les chaînes des menottes accrochées à sa ceinture. Ses larmes s'étaient taries, ne laissant que des traces brûlantes sur ses joues. Le tintement de l'acier s'entrechoquant comblait un silence devenu apaisant. À son tour, le Duc commença à effleurer les touches du piano avec une maladresse calculée.
https://youtu.be/SCDfgjIFSVg?si=D8PLsPxgrIwQVHp2
Wriothesley n'était pas un bon musicien, mais curieux du monde qui l'entourait et des comportements humains. C'était grâce à lui que la belle mettait sortir d'une sévère dépendance affective à son égard.
En effet, pendant ces cinq ans enfermés sans de réel contact émotionnels, il fallait s'attendre à ce qu'il y ait de graves répercussions.
Sa libération en fut de même altérée : il était hors de question de la laisser en liberté sans soigner une partie de son trouble mental.
La jeune femme savait la chance qu'elle avait eue d'être si bien entourée, même si la peur de l'abandon restait une cicatrice que tous deux cultivaient, héritage d'un vécu trop intense pour être effacé.
Grâce à la musique, elle parvenait à exprimer ce que les mots trahissaient. Ce vieux piano de l'Opéra, sauvé de la casse par le Duc, était devenu son confiant.
Wriothesley appuyait sur les notes poussiéreuses, recherchant des accords harmonieux tout en provoquant volontairement des dissonances. Il savait comment faire renaître son sourire : en la forçant à sortir de sa réserve pour le corriger.
Lorsqu'elle se redressa, l'épaule contre la sienne, elle ne put s'empêcher de guider ses mains, laissant échapper un souffle plus serein. Il répliqua en insistant sur des fausses gammes à faire crisser les tympans, déclenchant une lutte amicale.
C'est alors qu'à partir de rien, ils finissent par y jouer un morceau suivant leurs instincts. Tragique mais aussi rempli de nostalgie car finalement, rien n'était plus précieux que leur lien créer à partir du chaos. La salle s'emplit d'un air léger, de rires taquins et d'une compréhension muette, leurs doigts se synchronisent comme autrefois, lors de leurs combats dans l'arène.
Et quand leur improvisation fut terminée, il jeta un œil intéressé sur les partitions griffonnées à la hâte sur des papiers froissés.
Bien qu'il ne possédait que des notions rudimentaires en art musical, il savait décrypter les gammes qu'elle avait annotées entre des écritures fluides et presque effacées. Cependant, au devant de ses sourcils, la chanson qu'elle avait écrite pertinente d'une dextérité accumulée comme si elle n'était plus maîtresse d'elle-même pendant un laps de temps.
À cet instant, les traits de Wriothesley devinrent plus sévères, comprenant immédiatement que ces simples brouillons ne suivirent pas d'elle – ou du moins, font croire que des voix d'antan lui avaient donné les prémices de cette histoire qu'elle narrait.
Le directeur restait silencieux et se rappelait d'un courrier qu'il avait reçu, alors que les envois postaux avaient eu du retard ce jour-là.
Il se souvenait de l'encre tachée par des larmes qu'elle avait cédé sous une émotion qui l'avait désorienté. Et de ce texte presque négligé, sous la confusion d'un événement qui lui semblait si réel, se cachait surement la vérité qu'elle cherchait depuis si longtemps.
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À suivre...
