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Lorsqu’Alice, de passage au Pays des Merveilles, aborde le sujet de la Saint-Valentin au détour d’une conversation somme toute banale, elle ne s’attend pas à provoquer l’engouement chez toutes les personnes présentes.
Mirana est la première à se pencher vers elle avec toute l’élégance du monde, comme seule la Reine Blanche en est capable, ses grands yeux de biche scintillant d’une curiosité dévorante.
-C’est une fête de ton monde, c’est bien ça? demande-t-elle de sa voix de velours.
A côté de Mirana, la Reine de Coeur lève les yeux au ciel, perpétuellement ennuyée par les manières de sa cadette, mais le léger sourire qui retrousse ses lèvres trahit sa joie d’avoir été invitée à boire le thé avec le reste du groupe.
-C’est ça, confirme Alice en hochant la tête.
-Une fête! s’exclame le Lièvre de Mars. Nous adorons les fêtes!
-Et que célèbre ce cher Valentin? interroge encore Mirana, sans se formaliser des gesticulations du rongeur assis près d’elle.
-Oh euh… c’est une journée où l’on fête l’amour et les couples, tente d’expliquer Alice entre deux gorgées de thé au miel.
-Que c’est charmant, roucoule la Reine Blanche, avant de se tourner vers sa sœur. Tu ne trouves pas, Racie?
La Reine de Coeur renifle dédaigneusement, bien qu’une fois encore, elle soit trahie par son expression faciale: ses yeux sont remplis d’intérêt. Alice n’est pas étonnée, elle sait à quel point cette femme est désespérée d’amour.
-Ça a l’air fantastique! clame soudain le Chapelier, sans laisser le temps à la Reine Rouge de répondre. Et si on organisait cette Saint-Valentin, nous aussi?
Sa suggestion est accueillie d’un concerts de “Oui!” et des applaudissements qui rendent Alice presque sourde pendant une minute, durant laquelle elle sirote son thé, habituée aux frasques des habitants du Pays des Merveilles. Les voir s’enthousiasmer ainsi et exprimer librement leur joie est l’une des choses qu’elle aime le plus chez eux. Ça la change de la morosité de son propre monde, où les convenances brident le moindre cri de bonheur.
Quand l’ouïe lui est rendue, Alice entend la Reine Blanche déclarer d’une voix guillerette:
-C’est décidé, cette année, nous fêterons nous aussi la Saint-Valentin! Nous allons donner un bal pour l’occasion, et y inviter tout le monde! J’ai bien dit tout le monde, personne ne doit être oublié, c’est d’accord?
Les autres acquiescent tous énergiquement, à l’exception de la Reine de Coeur qui se contente d’incliner discrètement le menton pour signaler qu’elle est d’accord.
-Oh, que j’ai hâte! continue de fredonner Mirana, en même temps qu’elle ressert une grande tasse de thé à Alice.
Cette dernière la remercie d’un sourire, avant de plonger son regard dans le liquide ambré, à la fois amusée et curieuse.
Que peut bien donner la Saint-Valentin au Pays des Merveilles?
Elle n’en a aucune idée, mais elle se sent très impatiente de le découvrir.
Et elle le découvre très vite, dès le lendemain, en fait, et ça ne la surprend guère: le peuple de la Déraison faire la fête, et l’idée de célébrer l’amour a de quoi les réjouir tout particulièrement.
Voilà comment Alice se retrouve à assister à la préparation de son tout premier bal au Pays des Merveilles, et elle réalise très vite que ça n’a rien à voir avec les réceptions parfaitement orchestrées de Londres, auxquelles elle est habituée.
Ici comme dans tout ce qui caractérise ce monde, la folie et le grandiose sont de mise. Alice a ainsi tout le loisir de regarder chacun de ses amis mettre la main à la patte: le Chapelier s’occupe de confectionner des décorations de plumes et de tulle que le Lapin Blanc et le Lièvre disposent ensuite un peu partout à travers le château des deux Reines, pendant que Cheshire est missionné pour attacher de grandes banderoles rouges et blanches aux hautes arches de la salle de bal. Même le Bandersnatch et Mallymkun trouvent de quoi s’occuper, le premier portant la seconde pendant qu’elle fixe des bouquets de fleurs multicolores aux murs.
-Et Ses Majestés? demande Alice lorsqu’elle croise Bayard, affairé à dresser les tables de banquet.
Le fait d’être un chien ne semble pas du tout être un frein à cette tâche, et la jeune femme n’arrive même pas à être surprise de cette constatation.
-La Reine Blanche est occupée à rédiger les invitations, et la Reine Rouge s’occupe du jardin, répond son ami.
-Je ferai mieux d’aller voir où en est la seconde, murmure Alice, et Bayard confirme d’un bref aboiement, avant de se remettre au travail.
Pendant ce temps, Alice se hâte vers l’extérieur du château, jusqu’à atteindre les jardins. Ce qui l’y attend la laisse sans voix.
Des buissons entiers ont été taillés en forme d’énormes coeurs, une grande partie des roses a été peinte en rouge -bien qu’il reste quelques rosiers blancs ici et là-, et des lampions sont accrochés en guirlande entre les arbres, illuminant ce début de soirée d’une lumière tamisée qui, Alice le réalise en tendant le cou vers les décorations, provient de lucioles installées à l’intérieur des lampes. Même les fontaines ont changé d’apparence pour l’occasion: l’eau qui en coule est maintenant d’une jolie teinte cerise, et des pétales de rose flottent paisiblement à la surface. Un parfum sucré et apaisant imprègne l’air, sans qu’Alice parvienne à en localiser ni en reconnaître la source.
-Qu’est-ce que vous venez faire ici? lui parvient soudain la voix de la Reine de Coeur, surgissant de derrière un buisson qu’elle était apparemment en train de tailler, si Alice en croit les énormes ciseaux qu’elle tient dans ses mains.
-Euh, je, bredouille la jeune femme, trop surprise par cette vision d’Iracebeth en tenue de jardinage pour savoir quoi dire.
-Quoi? insiste l’écarlate souveraine, dont les yeux se plissent pour lui donner un air méfiant, et Alice comprend qu’elle a mal interprété son mutisme. Il y a un problème? Trop de rouge peut-être? C’est Mirana qui vous a dit de…
-C’est parfait! s’exclame Alice sans pouvoir s’en empêcher. Absolument parfait! Vous… Vous avez un vrai talent pour ça, Votre Majesté.
La concernée cligne des yeux, apparemment surprise par cet éloge inattendu, et Alice tousse pour cacher sa gêne de s’être laissée emporter de cette façon. Même si la Reine Blanche a pardonné à sa sœur et lui a fait une place à sa Cour, Alice a du mal à savoir comment se comporter en sa présence, et il semble que ça soit réciproque. Heureusement, Iracebeth semble finir par réaliser que le compliment est sincère, et un mince sourire vient étirer ses lèvres peintes de rubis.
-Merci, répond-elle prudemment puis, tournant la tête vers une rose blanche dont elle effleure les pétales, elle murmure: J’ai toujours aimé m’occuper des plantes. C’est agréable de les regarder vivre, évoluer, changer. Je dirai même que c’est… apaisant.
C’est au tour d’Alice d’être étonnée, prise au dépourvue par la soudaine tranquillité dont fait preuve cette femme pourtant si irascible en temps normal. Il faut croire que retrouver un foyer et une famille aimante l’aide à retrouver une certaine stabilité émotionnelle, et Alice se surprend à trouver cela touchant.
-Dans ce cas, je ne vais pas vous déranger plus longtemps, dit-elle d’une voix aussi amicale que possible.
La reine émet un “Hmmm” mais Alice doute qu’elle l’ait vraiment entendue. Sans rien dire de plus, la jeune femme s’esquive furtivement.
-Les invitations sont enfin parties! roucoule la Reine Blanche quand elle émerge de sa chambre pour rejoindre Alice, Iracebeth et le Chapelier au dîner.
Les autres sont rentrés chez eux, ne reste que le Bandersnatch qui ronfle sur la terrasse, le pelage plein de pétales arc-en-ciel.
Alice possède ses propres appartements au château, gracieusement offerts par Mirana, ce qui explique sa présence au repas du soir. Quant au Chapelier, il est là parce qu’il en a envie.
-J’ai cru que ma main allait finir par se détacher de mon poignet à force de rédiger toutes ces lettres, fredonne la Reine Blanche pendant qu’un serviteur dépose le premier plat devant elle.
-Je t’ai préparé des gâteaux guéritout, répond la Reine de Coeur, et elle pousse un petit plateau garni de friandises en direction de sa cadette. Ils ne sont sans doute pas aussi bons que les tiens, mais ils calmeront la douleur sans problème.
Le visage de Mirana se fend d’un sourire si large qu’il atteint presque ses deux oreilles, et l’espace d’un instant, elle n’est plus la reine mais bien la petite sœur, émue des attentions de son aînée. Alice la regarde engloutir un des gâteaux avec une joie évidente, avant que la souveraine ne s’exclame:
-Je n’ai déjà plus mal! Merci, Racie.
La concernée se contente de hocher la tête.
Alice sourit, le Chapelier aussi.
A mesure que le dîner se poursuit, les deux reines continuent de bavarder au sujet de la fête approchant, laissant à peine le temps à leurs invités d’en placer une, ce qui semble ennuyer le Chapelier. Alice, pour sa part, n’a jamais été une grande bavarde, et s’amuse de regarder les sœurs se chicaner à propos de la couleur des vêtements que tout le monde devra arborer lors du bal.
-Rouge! dit l’une.
-Non, blanc! rétorque l’autre.
-Pourquoi pas rose? propose le Chapelier.
-Ou les trois à la fois! intervient Alice.
Contre toute attente, c’est sa proposition qui est retenue, et elle s’excuse d’avance envers toutes les personnes qui n’aiment aucune de ces couleurs.
Puis le sujet des invitations revient sur le tapis, et Alice ne peut s’empêcher de demander:
-Quand vous dites que vous avez invité tout le monde…
Mirana lui offre un doux sourire.
-Tout le monde, confirme-t-elle. Qu’il soit prince ou serviteur, petit ou grand.
-Et si cette personne ne vit pas… pas vraiment dans votre royaume? ose Alice avec une certaine prudence.
Le regard de la reine se fait calculateur.
-Tu penses à quelqu’un en particulier? interroge-t-elle avec une fausse innocence.
Alice détourne les yeux et hausse les épaules.
-Disons simplement… que je ne suis pas sûre qu’il ait l’envie de venir. Ni le temps.
Un court silence suit sa déclaration, puis Mirana émet un simple “Oh.”, et Alice sait qu’elle a compris.
-Eh bien… Nous verrons, finit par chuchoter la reine, avant de taper dans ses mains et de retrouver son éclat habituel. Au fait! Racie a proposé que ce soit un bal masqué! N’est-ce pas une idée merveilleuse?
-Je disais ça comme ça, marmonne la concernée, occupée à trier sa nourriture dans son assiette.
Alice tourne la tête vers Iracebeth, surprise, avant de comprendre que sa proposition n’est pas totalement désintéressée: déguisée, la Reine de Coeur deviendra une femme comme les autres, ni crainte ni haïe. Rien qu’une inconnue participant à une fête.
La jeune femme sourit.
-C’est une excellente idée, Votre Majesté, dit-elle.
Iracebeth relève vivement les yeux vers elle, stupéfaite, avant de se reprendre et de rétorquer:
-Bien sûr, puisque c’est la mienne.
Alice ravale un rire -le Chapelier ne se donne pas cette peine, s’esclaffant à gorge déployée-, et termine son repas le sourire aux lèvres.
Vient enfin le grand jour, celui où l’on ouvre les portes du château pour laisser entrer l’entièreté du peuple du Pays des Merveilles. Tout le monde a joué le jeu: les tenues sont bel et bien roses, rouges et blanches, les masques sont plus beaux les uns que les autres, les visages sont parés de leurs plus jolis sourires, et chacun a l’air de se réjouir de cette célébration.
Quant à Alice, elle finit de se préparer dans ses appartements, prenant tout son temps, consciente que dès qu’elle mettra un pied hors de sa chambre, elle ne pourra pas y revenir avant plusieurs heures.
Il lui faut près de trente minutes pour trouver quoi faire de ses cheveux, qu’elle finit par nouer en chignon haut, duquel s’échappent quelques mèches rebelles, dont une qui lui dégringole entre les omoplates en une jolie cascade de boucles blondes.
Puis elle enfile sa robe, semblable à celle qu’elle portait lorsqu’elle séjournait chez la Reine Rouge, lorsqu’on la connaissait sous le nom d’Um. Des volants de tulle tricolore lui donnent l’aspect d’une rose en pleine floraison, renforcé par les manchettes brodées de branches hérissées d’épines acérées qui lui couvrent les avant-bras. Quand elle se regarde dans la glace, Alice sourit. Si la bonne société de Londres la voyait porter cette tenue dévoilant épaules et gorge, on la huerait certainement. Mais ici, elle ne sera qu’une étrangeté parmi tant d’autres, et ça lui procure un profond sentiment de soulagement. Même si elle s’amuse de choquer les honnêtes gens de son monde, elle apprécie aussi de se fondre dans la foule et de se sentir pleinement acceptée. Heureusement, le Pays des Merveilles est l’endroit idéal pour ça. Et bien qu’elle ait pris l’habitude de porter des pantalons, elle doit admettre que mettre une robe de temps à autre n’est pas désagréable. Elle se trouve même plutôt jolie comme ça.
Après la tenue viennent les chaussures, plates et ornées de jolis rubans d’un rouge vibrant, qu’elle enroule autour de ses chevilles et noue en deux cocardes parfaitement asymétriques qui la font rire.
Enfin vient le masque. Le sien est accompagné d’un chapeau, cadeau de son plus cher ami, et le sourire d’Alice s’accentue quand elle réalise tout le mal qu’il a dû se donner pour confectionner cet objet. C’est un haut-de-forme de soie pourpre, semblable à celui qu’il porte, mais décoré d’immenses plumes rouges et blanches. Une broche en forme de Vorpaline a été plantée dans l’épais ruban rose qui entoure le chapeau, entourée de quelques pierres précieuses.
Quant au masque, qui représente le haut du visage d’une chouette jusqu’au bec, de sorte à former une espèce de cœur entouré de petites roses en tulle, Alice le trouve tout bonnement magnifique. Sans pouvoir se retenir davantage, elle le place sur son nez et observe son reflet.
-Oh, dit-elle quand elle se voit ainsi, plus décorée qu’un gâteau de mariage et plus excentrique que jamais, avec sa robe asymétrique, ses couleurs vives, ses plumes et ses froufrous.
Pour la première fois depuis longtemps, elle ose se trouver jolie, et ça la fait tant sourire qu’elle en a mal aux joues.
Elle est cependant tirée de sa contemplation par des coups portés à la porte de sa chambre, derrière laquelle s’élève la voix de la Reine Blanche:
-Alice, nos invités sont arrivés! Tu es bientôt prête?
-J’arrive dans une minute, répond la jeune femme, qui vérifie sa tenue une dernière fois avant de se faufiler hors de ses appartements.
Mirana a déjà filé, laissant derrière elle une traînée de pétales blancs et un léger parfum de meringue au citron. Alice ignore comment elle fait ça, mais elle trouve ce phénomène très amusant.
Prenant une profonde inspiration, elle laisse la porte de sa chambre se fermer derrière elle, puis se dirige à grands pas vers la salle de réception, d’où s’envole déjà de la musique et des rires.
Lorsqu’elle arrive à destination, Alice s’arrête, cachée à l’ombre d’une arche de pierre. Ce qu’elle voit l’émerveille: toutes les tenues sont absolument splendides, de même que les masques, et tout le monde semble sincèrement heureux. Certains dansent -et pas un seul quadrille en vue, le miracle!-, d’autres discutent, d’autres encore pillent allègrement le buffet. Alice reconnaît Tweedle-Dee et Tweedle-Dum, avec leurs tenues identiques mais aux couleurs inversées, ainsi que Cheshire qui, elle ignore comment, a réussi à teindre sa fourrure en rouge, rose et blanc. Chacun de ses amis a l’air de passer un excellent moment, et Alice décide qu’elle ferait bien de les imiter.
Pourtant, à la seconde où elle fait un pas vers le centre de la salle, une main se pose sur son épaule et une voix guillerette s’exclame:
-Alice!
Quand elle tourne la tête, la jeune femme est accueiillie par deux immenses yeux verts qui la scrutent de haut en bas, cachés derrière un masque de lapin.
-Chapelier, salue-t-elle en retour. Comment avez-vous su que c’était moi?
Son ami émet un gloussement ravi et secoue les mains pour balayer sa question.
-Combien de fois devrais-je te dire que je te reconnaîtrais entre mille? fredonne-t-il.
Alice sourit. C’est vrai, elle oubliait…
-Regarde-toi, poursuit Tarrant. Tu es sensationnelle! La plus jolie rose de tout le royaume!
C’est au tour de la jeune femme de rire, touchée par les paroles de son ami, qu’elle étreint brièvement en guise de remerciement, avant qu’il ne la chasse gentiment.
-Mais va donc t’amuser, allez! encourage-t-il, et elle obéit docilement, incapable de s’arrêter de sourire, comme toujours lorsqu’elle est en sa compagnie, comme si la bonne humeur du Chapelier était contagieuse.
Et la voilà qui se retrouve à virevolter au milieu des convives bigarrés. Tant pis si elle ne connaît pas les pas de leurs danses ni les paroles de leurs chansons, personne ne lui en tient rigueur ni ne la juge. Partout où elle passe, elle ne croise que des sourires ensoleillés et des regards brillants de joie.
Ravie, elle se laisse emporter par ce courant bienveillant, jusqu’à ce que ses pieds crient grâce et qu’elle doive faire une pause. Trottant jusqu’à une table pleine de verre, elle se saisit d’une coupe au hasard, dont elle hume le contenu avant d’y goûter. Il s’agit d’une espèce de jus de fruit pétillant, qui lui inonde la gorge d’une impression de fraîcheur fort agréable. Pendant ce temps, ses yeux se mettent à voguer sur les silhouettes mouvantes des invités, qu’elle regarde s’amuser avec beaucoup de bonheur.
Alice pense reconnaître la Reine Blanche, mais le masque et le capuchon que porte la femme l’empêchent d’en être absolument sûre. Quant à la Reine Rouge, elle n’est nulle part en vue. A moins que son déguisement ne soit tout aussi élaboré, auquel cas Alice ne pense pas être capable de la repérer parmi tous ces inconnus masqués.
Elle en est à son troisième verre lorsqu’elle sent une présence glisser à ses côtés, et un raclement de gorge la sort de ses pensées. Tournant la tête, Alice a un bref instant de surprise lorsqu’elle voit la personne qui se tient maintenant près d’elle.
Il s’agit apparemment d’un homme, si elle en croit son impressionnante stature, ainsi que la moustache qui dépasse légèrement des côtés de son masque. L’inconnu est vêtu d’un épais manteau de velours rouge agrémenté d’un col d’hermine. Dessous, il porte un pourpoint de brocart blanc et rose, dont les délicats motifs floraux luisent d’un étonnant éclat presque argenté. Le tout est complété d’une rhingrave pourpre et crème révélant de longues jambes chaussées de bottes de cuir bordeau. Même si la tenue est un peu vieillotte, Alice lui trouve un certain charme.
Quant au masque, qui représente un animal que la jeune femme ne reconnaît pas -peut-être une espèce de félin endémique du Pays des Merveilles-, il cache entièrement le visage de l’homme, à l’exception de ses yeux, d’un bleu électrique tout-à-fait surprenant. Enfin, de longs cheveux d’un noir scintillant où se mêlent quelques mèches auburn tombent sur ses deux épaules.
Il ne faut qu’une fraction de seconde à Alice pour reconnaître le visiteur, après avoir entendu le discret mais néanmoins très reconnaissable cliquetis d’un mécanisme, semblable au tic-tac d’une horloge, à travers le tissu du pourpoint, au niveau de la poitrine. En fin de compte, le Temps semble avoir réussi à s’avoir pour venir leur rendre visite.
Ravalant un petit rire, la jeune femme tend sa main à l’homme quand il s’incline, et le regarde mimer un baiser que ne lui permet pas réellement son masque.
-Mademoiselle, murmure-t-il d’une voix feutrée.
Alice sent un sourire fleurir sur ses lèvres, presque contre sa volonté.
-Monsieur, répond-elle du même ton. Nous connaissons-nous?
-Il y a peu de chance, dit-il. Je sors rarement de chez moi, pour ne pas dire jamais.
-Oh vraiment? fait mine de s’étonner Alice. Qu’est-ce qui a bien pu vous pousser à vous joindre à nous aujourd’hui?
Il ne répond pas tout de suite, cherchant manifestement ses mots, et Alice se demande un instant s’il a emmené son dictionnaire avec lui. Force est de constater que non, ou bien se retient-il de l’utiliser, puisqu’il finit par réussir à s’exprimer librement:
-Pour tout vous dire, je n’en sais rien. J’ai eu comme… Une impulsion.
-Vous m’en direz tant. J’espère en tout cas que cette soirée est à votre goût.
-Pour l’instant, oui, confirme son interlocuteur, dont les yeux s’égarent en direction de la foule mouvante des convives en train de danser.
Alice suit la direction de son regard et, puisque l’homme n’a pas daigné lâcher sa main, elle en profite pour saisir vivement la sienne et l’entraîner à sa suite.
Une voix inquiète s’élève aussitôt derrière elle:
-Où m’emmenez-vous?
-Danser! répond-elle avec enthousiasme, puis, se retournant, elle ajoute: Si vous voulez bien, évidemment.
De nouveau, il hésite, et Alice est presque sûre d’entendre le doux tic-tac de tantôt s’accélérer. Enfin, il incline la tête en signe d’assentiment, et la jeune femme s’éclaire d’un sourire ravi, en même temps qu’elle reprend sa route, jusqu’à atteindre le centre de la grande salle.
-Quelle danse préférez-vous? demande-t-elle en lui faisant enfin face comme il se doit.
-Il en existe plusieurs sortes? bredouille-t-il en retour, d’une voix déconfite.
Alice se retient une nouvelle fois de rire et acquiesce.
-Ne vous en faites pas, il y a des danses très simples, le rassure-t-elle puis, saisissant l’une des grandes mains gantées de son cavalier, elle l’encourage à la poser dans son dos, avant de saisir sa seconde main. Je vais mener, d’accord? Vous n’avez qu’à me suivre, vous verrez, c’est facile.
Et elle se met en mouvement, lentement, tranquillement. Le Temps la suit avec une docilité étonnante, et Alice s’amuse de le sentir si crispé, si peu sûr de soi, lui qui paraît pourtant parfaitement maître de lui-même en toute circonstance. Il finit néanmoins par se détendre au bout de quelques minutes à analyser les différents pas de la valse légèrement modifiée qu’Alice danse, et la jeune femme s’émerveille de le voir gagner en confiance à mesure que les secondes défilent.
Elle n’a pas dansé depuis une éternité -probablement pas depuis cette journée où Hamish -pardon, Lord Ascot- était censé la demander en mariage, et elle réalise que ça lui a manqué, en quelque sorte, du moins, ici.
En Angleterre, danser n’est rien d’autre qu’une autre sorte de convenance, un autre assemblage de règles auquel il faut se plier, qu’on le veuille ou non. Mais au Pays des Merveilles, la danse est ce qu’elle est: un jeu, un moment où l’on profite de ce qui nous entoure, de la musique, de la personne avec qui on se trouve… Et Alice trouve ça fantastique, presque autant que de laisser le Temps la faire tourner sur elle-même, si soudainement qu’elle en rit, incapable de s’en empêcher.
Depuis quand ne s’est-elle pas autant amusée à une réception comme celle-ci?
Bien trop longtemps.
Et la voilà maintenant qui virevolte au centre de la salle de balle, admirant la façon dont les volants de sa robe tournoient autour d’elle, savourant la tendresse du contact du Temps, qui continue de l’accompagner sans chercher à la diriger, comme s’il savait que ça ne sert à rien d’essayer. Alice en vient même à se demander s’il a compris qui elle était, mais elle en doute sincèrement: lors de leur dernière entrevue, il lui a clairement fait comprendre qu’il ne souhaitait pas la revoir. Alice ne lui en tient pas rigueur, étant donné qu’elle a failli le détruire. Malgré tout, elle n’a eu de cesse de penser à lui depuis ce jour, se demandant si, une fois ses fiançailles avec la Reine de Coeur rompues, il se retrouverait à nouveau seul dans son immense château, à compter ses montres et oublier ses mots à force de ne parler à personne.
“On dit que le Temps n’est l’ami de personne.” lui avait-il murmuré lors de leur séparation, et cette phrase n’a eu de cesse de hanter Alice depuis.
Elle n’est peut-être pas la créature la plus sociable qui soit, mais elle ne peut s’imaginer cloîtrée chez elle en permanence, dépourvue de tout contact extérieur. Et elle peut voir dans le regard du Temps qu’il lui ressemble sur ce point. Il y a tellement de joie et de fascination dans ses grands yeux bleus, alors qu’il observe les alentours, avant de la contempler, elle, qu’Alice sait pourquoi il est venu ce soir: il avait besoin de voir d’autres gens que ses secondes, aussi amicales soient-elles. Et elle est vraiment heureuse qu’il soit venu la voir -même s’il s’agit sans doute du fruit du hasard et qu’il ne sait pas qui elle est-, parce que tout comme la danse, sa présence lui a manqué, plus qu’elle ne veut bien l’admettre.
-Vous êtes sûr que vous n’avez jamais dansé de votre vie? demande-t-elle au bout d’un moment, alors qu’il la fait tourner une nouvelle fois sur ses pieds, et Alice devine qu’il fait ça pour regarder la façon dont ses cheveux se libèrent peu à peu de son chignon, voletant en jolies boucles sur laquelle se reflète la lumière dorée des innombrables chandelles allumées pour l’occasion.
Tout ce qu'elle fait semble profondément le fasciner, voire l'hypnotiser. Contre toute attente, Alice trouve ça exaltant. Elle n'a jamais ressenti l'envie ou le besoin d'être désirée, et n'a jamais apprécié qu'on la regarde comme un prix à gagner. Pourtant, ce soir, elle aime qu'il l'observe avec cette adoration maladroite qui lui est propre. Elle ne se sent pas étudiée ou épiée, mais chérie, admirée pour ce qu'elle est, pour ce qu'elle veut être.
-Jamais, confirme-t-il, la sortant de ses pensées. Ou peut-être… Ah, mais ça remonte à une éternité.
-Ca fait un sacré bout de temps ça, ne peut s’empêcher de taquiner la jeune femme.
Le bleu des yeux change, clignote brièvement, avant de reprendre leur clarté inimitable. Alice devine que sous le masque, il doit être en train de froncer les sourcils et de se retenir de révéler sa vraie nature. Elle se mord l’intérieur des joues, amusée par sa susceptibilité.
-Vous êtes très doué, en tout cas, fredonne-t-elle en guise d’excuse, et le regard du Temps se remplit de fierté.
-Vous plus que moi, répond-il. J’ai de la chance d’être tombé sur une professeure aussi talentueuse et compréhensive.
A cette déclaration, Alice sent une chaleur inconnue éclore dans son ventre. Voilà bien des mots que personne n’a jamais employés pour parler d’elle… Qu’ils viennent de lui les rendent d’autant plus précieux, et elle est tellement perturbée par la nouvelle émotion qui vient de fleurir en elle que la jeune femme s’emmêle soudain les pinceaux et bascule en arrière avec un cri surpris. Heureusement, il la rattrape avant qu’elle tombe par terre, et elle se retrouve en équilibre précaire sur ses talons, tenue seulement par le bout des doigts, jusqu’à ce qu’il la ramène sur un sol plus stable.
-Tout va bien? s’enquiert le Temps quand elle a repris ses esprits.
-Oui! bafouille Alice, trop vite pour paraître tout-à-fait sincère. Toutes mes excuses, je crois que cette valse m’a donné le tournis. Je vais aller me chercher à boire, sentez-vous libre de me suivre.
Et elle s’échappe en direction de la table où est servi ce délicieux jus de fruit pétillant, sans s’étonner d’entendre son cavalier lui emboîter le pas.
Ils se retrouvent bientôt sur la terrasse, un verre à la main, bien que le masque du Temps l’empêche de boire sans dévoiler son identité.
Alice se demande d’ailleurs s’il a besoin de manger, de boire, ou même de dormir.
Probablement pas, d’après ce qu’elle a pu voir de son château et de son mode de vie. Incapable de s’en empêcher, elle imagine à quoi peuvent ressembler ses journées, lorsqu’il n’est pas dérangé par une “morveuse à cheveux jaunes”.
Il doit avoir d’autres choses à faire quand il a fini de ranger ses montres et de s’extasier sur la Grande Horloge. Alice se souvient du poème qu’il lui a récité…
Le Temps aime-t-il les arts? La poésie est-elle un de ses passe-lui?
Alice essaie de le visualiser, assis dans son grand fauteuil de cuir noir, un carnet et une plume à la main, cherchant quel mot rime avec quoi, et cette idée l’attendrit.
Soudain, elle réalise une chose: puisque le Temps ignore qu’elle est Alice, qu’ils ne sont pour l’instant que deux inconnus qui viennent de se rencontrer, peut-être peut-elle essayer d’en apprendre davantage sur lui?
Aussitôt dit, aussitôt fait. Incapable de se retenir, Alice questionne d’une voix innocemment curieuse:
-Au fait, vous qui ne sortez jamais de votre demeure, qu’est-ce que vous faites de votre temps libre?
Cette fois, le jeu de mots lui a échappé. De nouveau, le regard de son cavalier se voile, un discret soupir lui échappe, avant qu’il ne se reprenne et réponde:
-A vrai dire, j’ai rarement une minute à moi.
Alice cache son sourire derrière le bord de sa coupe, le ventre rempli de bulles physiques et métaphoriques.
Il poursuit:
-Le travail que je fais et dont je ne peux malheureusement pas vous parler, occupe la majeure partie de mon existence.
-Oh, dit-elle, pensive. Vous savez, il ne faut pas oublier de penser un peu à soi dans la vie. Vous n’êtes pas que votre travail.
Il penche la tête, l’air presque offusqué.
-Mon travail est capital, réplique-t-il. Je ne peux pas me permettre d’être autre chose, il en va de la vie de trop de gens.
Le sourire d’Alice s’estompe. Soudain peinée, elle baisse les yeux et, constatant que le Temps a posé une main sur la rambarde devant laquelle ils sont arrêtés, elle ne résiste pas à glisser ses doigts sur les siens. Quand il tressaille mais ne s’éloigne pas, Alice y voit un signe encourageant.
-Votre vie compte aussi, murmure-t-elle. J’espère que vous le savez.
Il s’agite, elle l’entend inspirer par la bouche, comme s’il allait se perdre dans une autre de ses diatribes. Mais il abandonne avant d’avoir prononcé le moindre mot, et tourne la tête en direction des jardins, où de nombreux couples flânent paisiblement. Alice suit la direction de son regard, savourant le calme de l’instant.
-Voulez-vous aller marcher un peu? propose-t-elle.
Il semble hésiter un instant, avant de hocher la tête. Alice sourit et, saisissant à nouveau sa main, elle lui fait descendre les escaliers menant à la pelouse.
Les voilà maintenant qui déambulent entre les arbres, en direction du labyrinthe qu’a fait planter Iracebeth. Alice sait que du ciel, il représente un cœur couronné.
-Avez-vous un jardin chez vous? demande la jeune femme alors qu’ils s’engouffrent entre les murs végétaux, Alice menant évidemment la marche.
-Non, répond le Temps, puis il ajoute: De manière générale, j’évite de m’entourer de choses vivantes.
Alice s’arrête brièvement, avant de reprendre sa route.
-Vraiment? Pourquoi?
De nouveau, elle devine qu’il hésite, finissant par avouer maladroitement:
-Je ne supporte pas de les voir… disparaître.
-Emportées par le temps qui passe, murmure Alice, attristée.
-Vous dites?
-Rien, excusez-moi, je me perdais simplement dans mes pensées.
-Et à quoi pensiez-vous?
-Que votre vie a l’air bien… atypique.
Il rit, mais le son ne porte aucune joie en lui.
-Elle l’est, si vous saviez! s’exclame-t-il.
-Justement, je ne sais pas, rétorque Alice. Mais j’aimerais en apprendre davantage. Je n’ai pas l’habitude de croiser des gens comme vous.
-Charismatiques et à la pointe de l’élégance?
Elle rit, il sourit.
-J’aurais plutôt dit “excentriques et maladroits en société”, rétorque-t-elle d’une voix légère. Ce qui n’est pas une mauvaise chose, en tout cas pas de mon point de vue.
-Vraiment? Pourquoi? demande-t-il, apparemment trop curieux pour se vexer de ce qu’elle vient de dire.
Alice se retourne alors vers lui, si vivement que la dernière épingle retenant ses cheveux abandonne définitivement son poste, libérant un flot de mèches blondes qui lui retombe souplement dans le dos. Toujours souriante, elle déclare sans honte:
-Parce qu’ainsi, je me sens moins seule.
Le Temps se fige, surpris par cet aveu. Le sourire d’Alice s’accentue.
Ça y est, elle vient de comprendre pourquoi malgré le chaos de leur rencontre, elle sent un lien entre eux: ils sont pareils.
Deux êtres détachés du monde dans lequel ils vivent, qui n’acceptent ni les convenances qu’on leur impose, ni les règles, ni les leçons de morale. Ils sont comme deux électrons libres, lâchés dans l’univers avec l’espoir de rencontrer un jour quelqu’un qui puisse les comprendre.
Aujourd’hui, c’est chose faite.
Quand Alice s’en rend compte, elle frissonne de la tête aux pieds.
Elle trouve cela aussi rassurant que terrifiant.
Rassurant, parce qu’elle a passé sa vie à faire comme si les regards et les moqueries ne l’atteignaient pas, comme si elle n’avait que faire de la bienséance et des qu’en dira-t-on. Malgré tout son entêtement, sa vivacité d’esprit et son courage, elle reste humaine, et au bout du compte, elle est quand même blessée par tous ces chuchotis qu’elle perçoit dans son dos, et elle est fatiguée de lutter seule contre un monde qui la rejette tout entier.
Terrifiant, parce que pour la première fois depuis qu’elle est née, elle est prise d’un profond sentiment d’appartenance, plus vif encore que celui qui la relie au Pays des Merveilles, et ça l’effraie. Alice est après tout une exploratrice dans l’âme, une créature assoiffée de sentir le vent dans ses cheveux et les embruns sur son visage, qui a besoin de découvrir le monde, de repousser ses limites toujours plus loin, et elle ignore ce qu’elle ferait si soudain, elle ne désirait plus repartir. Si soudain, elle changeait de cap et rentrait au port pour de bon.
Toutes ces émotions lui coupent pratiquement le souffle, si bien qu’elle vacille un instant. De nouveau, le Temps la soutient, lui tend son bras pour qu’elle s’y accroche, et la laisse reprendre ses esprits à son rythme.
-Vous devriez vous asseoir, suggère-t-il en même temps qu’il essaie de l’orienter vers un banc, mais Alice le devance en se laissant choir à même le sol, de sorte à sentir l’herbe humide lui caresser les jambes.
Elle qui a toujours aimé faire la sieste sur la pelouse, à l’ombre du grand chêne qui pousse tout au bout de son jardin… Sentir la nature lui chatouiller la peau l’aide à apaiser les troubles qui agitent son esprit.
-Rejoignez-moi, dit-elle à son compagnon.
-C’est obligé? bougonne-t-il, même s’il finit par céder et s’installer à ses côtés.
Alice le remercie d’un sourire, puis ferme les yeux une minute, jusqu’à sentir son cœur retrouver un rythme normal.
-Je vous demande pardon, chuchote la jeune femme. J’ai eu soudain comme un vertige…
Il balaie ses excuses d’un geste de la main.
-Ça arrive à tout le monde, rétorque-t-il. Du moins je crois. Je vous ai dit que je ne sortais pas beaucoup de chez moi?
Alice retrouve un semblant de sourire, et acquiesce.
-Il me semble que vous l’avez mentionné, oui, taquine-t-elle, et elle devine qu’il sourit aussi sous son masque. Merci de vous montrer si compréhensif.
-Il faut dire que j’ai de l’entraînement en la matière, chuchote-t-il, le regard soudain fuyant. Mon ancienne compagne était… une femme avec un tempérament bien à elle. J’ai vite dû apprendre à faire preuve d’indulgence et de patience.
Alice fronce les sourcils. Quand il remarque la moue sur son visage, le Temps se hâte d’ajouter:
-Toutes mes excuses, je ne veux pas vous ennuyer à propos de ma vie sentimentale, d’autant plus que…
-Vous ne m’ennuyez pas, le coupe Alice avec plus de force qu’elle ne le souhaitait.
Quand son cavalier se hérisse, elle adoucit aussitôt son ton:
-C’est simplement que vous me paraissez être un homme charmant, et ça me chagrine de savoir que vous ayez pu être pris dans les tumultes d’une relation compliquée.
Il se détend, mais Alice peut sentir qu’il reste sur ses gardes, aussi essaie-t-elle de le rassurer d’un sourire. Ne sachant que dire de plus, elle murmure:
-Je vous souhaite de trouver quelqu’un qui vous correspondra davantage et qui saura vous aimer pour qui vous êtes.
-Vous pensez que c’est possible?
Elle sourit, ni tout-à-fait joyeuse, ni tout-à-fait triste, et murmure:
-Seul le temps nous le dira.
Puis elle le quitte des yeux pour contempler les étoiles, ne parvenant plus à regarder son compagnon en face.
Il y a un court silence, avant que le Temps ne chuchote d’une voix à peine audible:
-Et moi, je souhaite que tu ne changes jamais, morveuse.
Alice se fige, comme prise dans la glace. Il lui faut plusieurs secondes pour parvenir à tourner la tête dans la direction de son cavalier et lorsqu’elle y parvient, elle réalise qu’il a enlevé son masque pour le déposer sur la pelouse. La jeune femme a alors tout le loisir de le regarder véritablement pour la première fois de la soirée. Il n’a pas vraiment changé depuis la dernière fois qu’ils se sont vus -le Temps peut-il seulement vieillir?-, son sourire est toujours le même, son regard aussi, et Alice sourit quand elle aperçoit l’improbable moustache dont il est affublé. Avec ses cheveux détachés, qui tombent autour de son visage comme les plumes d'un corbeau, il semble plus... accessible, en un sens. La jeune femme trouve en tout cas qu'il est particulièrement beau ainsi.
-Bonsoir, Alice, dit-il.
-Bonsoir, monsieur, répond-elle.
-Puis-je? demande-t-il en tendant les mains dans sa direction, et quand Alice comprend ce qu’il a l’intention de faire, elle penche la tête pour lui permettre de dénouer le ruban qui tient son masque.
Bientôt, le bel objet est posé à côté de celui que portait le Temps jusqu’à maintenant. Ils se retrouvent à visage découvert, les yeux dans les yeux, entourés d’un silence confortable.
C'est finalement lui qui parle le premier:
-Tu es aussi belle que le jour où tu es partie. N'ai-je donc aucune emprise sur toi?
Elle rit à ces mots et secoue la tête, savourant la sensation familière et rassurante de ses cheveux qui encadrent ses joues.
-Nous en reparlerons d'ici quelques années, fredonne-t-elle, avant d'ajouter sur le ton de la connivence: Vous saviez depuis le début, n’est-ce pas?
Il sourit, amusé.
-Qui d’autre que toi a de tels cheveux ici? fredonne-t-il.
Alice rit.
-Je vous l’accorde, dit-elle.
-Et toi, tu savais aussi, n’est-ce pas?
-Oui. J’ai entendu les battements de votre cœur.
-Les…?
-Je veux dire les tic-tac de votre horloge.
-Oh, ça.
Il soupire, apparemment embarrassé de ne pas avoir pensé à ce détail. Alice le regarde, toujours amusée de cette maladresse teintée d’une certaine naïveté dont il fait preuve. Puis elle se détourne à nouveau pour observer les étoiles.
-Nous y voilà donc, murmure-t-elle.
-Il semblerait, en effet, confirme-t-il, et il lève aussi les yeux vers le ciel. Qu’est-ce que tu vois de beau, là-haut?
-Toute sorte de choses, répond Alice. Des rêves, des espoirs, des promesses…
-Moi, je ne vois que des lumières froides et lointaines.
-C’est parce que vous ne les observez pas assez souvent. Mais pour ça, il faudrait déjà que vous sortiez plus de chez vous.
Elle sent le sourire dans sa voix lorsqu’il rétorque:
-Pardon d’avoir des devoirs auxquels je ne peux décemment pas me soustraire.
-Pourtant, vous êtes là ce soir, réplique-t-elle sans ambages. Pourquoi?
-Je te l’ai dit: une impulsion.
Mais Alice perçoit l’hésitation dans sa voix, le doute, la honte. Elle tourne la tête vers lui, il tourne la tête vers elle.
-Vous saviez que je serai là, annonce-t-elle, et ça n’a rien d’une question.
Il y répond quand même:
-Oui.
-C’est pour ça que vous êtes venu.
-Oui.
-Vous vouliez me revoir.
-Pour mon plus grand malheur.
Elle sourit, le bouscule de l’épaule. Il rit, ne cherche pas à riposter.
Leurs yeux s’égarent à nouveau vers le ciel, avant que le Temps ne déclare:
-Il faut croire que j’aime les femmes qui me font du mal.
Alice ne réagit pas tout de suite, prenant le temps de comprendre ce qu’il vient de dire exactement. Quand elle réalise enfin les implications de son annonce, sa tête pivote si vite que son cou émet un craquement douloureux, et Alice grimace, avant de bafouiller:
-Vous m’aimez?
Il la regarde sans ciller, sans répondre. Quand une de ses mains se pose sur la joue de la jeune femme, cette dernière frémit. Elle ne croit pas qu’ils se soient jamais touchés avant ce soir, et elle s’émerveille une fois encore de la douceur de ses gestes, de cette manière qu’il a de ne jamais s’imposer, de toujours lui laisser la possibilité de reculer si elle le désire.
Sauf qu’elle ne recule pas.
Au contraire, elle va jusqu'à avancer, et il la laisse faire, mais elle devine que ça lui demande un effort de ne pas s’écarter, de ne pas céder aux vieilles habitudes qu’il a dû acquérir en fréquentant la Reine Rouge et qu’Alice a dû exacerber en manquant de le tuer.
Elle s’en veut toujours pour ça, et c’est ce qui la pousse à s’arrêter, soudain consciente qu’elle est peut-être en train de franchir une ligne derrière laquelle il se pense à l’abri.
-Non? s’étonne le Temps.
Alice lui sourit.
-Si, mais à une condition.
Il penche la tête, maintenant si proche qu’Alice pourrait compter ses cils si la folie l’en prenait. A la place, elle préfère plutôt observer ses yeux bleus si particuliers, où elle voit parfois apparaître de petites étincelles blanches.
-Laquelle? interroge le Temps.
Le sourire de la jeune femme s’adoucit. Elle pose une de ses mains sur la joue de son compagnon, comme il le fait pour elle. Ainsi, ils ressemblent au reflet l’un de l’autre.
-Que ce soit toi qui m'embrasse, murmure-t-elle.
Il s’avance aussitôt.
Ses lèvres sont douces contre les siennes, sa moustache la chatouille un peu, et elle s’étonne du goût qu’il a. C’est un peu comme embrasser l’univers tout entier. Alice trouve ça très surprenant, mais pas désagréable.
Hélas, il recule avant qu’elle ait pu en avoir davantage, et lui offre un sourire vacillant.
-Et maintenant? dit-il.
Alice tend le cou, blottit encore sa bouche contre celle de son compagnon, puis lève une nouvelle fois les yeux au ciel. Là-haut, ce qui doit être l’étoile polaire du Pays des Merveilles brille de mille feux. Alice la contemple un instant, avant de chuchoter:
-Maintenant, nous profitons de la soirée.
Elle le sent bouger à ses côtés, jusqu’à ce qu’il puisse lui partager son manteau, sous lequel Alice se glisse de bonne grâce, savourant la chaleur qu’elle y trouve.
-Quelle bonne idée, dit-il.
Elle sourit, et ferme les yeux.
-Joyeuse Saint-Valentin, fredonne-t-elle.
Il l’embrasse sur le front, la serre contre lui.
Et Alice se sent enfin à sa place.
Tic-tac, tic-tac, chantent deux cœurs amoureux.
