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Six mois

Summary:

Arthur a besoin de fumiers pour une mission dangereuse. Venec a surtout besoin d’Alzagar. Le reste, c’est du détail.

Work Text:

Un peu de love et de tendresse
Finalement, c'est ce qu'il nous faut
Que de beaux jours, que de beaux gestes
Pour rattraper le temps qui presse
Love’n’tendresse - Eddy de Pretto


La route jusqu’en Carmélide n’avait rien d’extraordinaire. Des chemins boueux, des relais miteux, deux ou trois types qui avaient cru malin de lui demander s’il avait “quelque chose à vendre”. Venec avait répondu oui, évidemment. Et il avait continué.

Ce qui l’emmerdait, ce n’était pas le voyage. C’était la convocation. Une convocation d’Arthur, en plus, ça n’arrivait jamais pour “prendre des nouvelles”. Arthur ne convoquait pas. Arthur réquisitionnait. Arthur coinçait les gens dans un couloir et il lâchait des phrases qui sentent le piège à trois lieues. Quand il faisait demander Venec, c’était rarement pour lui offrir une tarte. Venec avait donc eu tout le trajet pour se poser la seule question qui comptait : qu’est-ce qu’il pouvait bien lui vouloir, cette fois ? De l’argent ? Non. Arthur avait beaucoup de défauts, mais il avait encore sa fierté : il préférait crever que d’admettre qu’il avait besoin d’un proxénète pour financer quoi que ce soit. Des informations ? Possible. Venec en avait, des informations. Il en avait même trop. Le problème, c’était qu’Arthur les payait souvent en soupirs et en menaces. Un service sale ? Là, ça collait. C’était presque leur point commun : Arthur faisait des trucs dégueulasses pour sauver un royaume, Venec faisait des trucs dégueulasses pour remplir ses bourses. Deux philosophies, un même but. Ou alors… autre chose. Venec détestait “autre chose”. “Autre chose”, chez Arthur, ça voulait généralement dire “t’as pas le choix” et “tu vas pas aimer”.

Il passa la herse du château des beaux-parents d’Arthur sans ralentir. La Carmélide avait toujours cette façon particulière de souhaiter la bienvenue : des murs épais, des gardes qui te regardent comme si on avait déjà volé l’argenterie, et une atmosphère générale de gens qui se lèvent le matin en se demandant qui ils vont pouvoir engueuler. Au fond, on entendait déjà une voix beugler. Léodagan. Venec eut un rictus.

« Ah… Ca m’avait presque manqué. »

Un garde l’arrêta du geste, l’air méfiant.

« Vous êtes qui ? »

Venec le toisa. Il détestait ne pas être reconnu.

« Vous voulez la version officielle ou celle qui vous fait peur ? »

Le garde cligna des yeux, hésita.

« …On m’a dit qu’un certain Venec… »

« Voilà. C’est moi. Fournisseur en tout genre, des putes aux victuailles de banquet. » 

Le garde fit signe à un autre.

« Vous avez été convoqué par le roi ? »

Venec soupira comme si on venait de lui demander si l’eau mouille.

« Non non. Je viens pour voir si votre donjon est toujours aussi accueillant et si Dame Séli a appris à faire une soupe qui ne ressemble pas à une punition. »

Le garde resta de marbre.

« Suivez-moi. »

Venec le suivit.

Les couloirs résonnaient de bottes, d’ordres, d’allées et venues. Ça sentait la fumée froide, la viande qui a trop cuit, et la mauvaise humeur endémique. Quelqu’un passa avec un plateau chargé de pain. Venec le regarda filer. On le conduisit vers une petite salle annexe. Venec ralentit. Une salle pour ainsi dire clandestine, ça, c’était mauvais signe. Une convocation dans un coin discret, loin des autres… ça voulait dire soit un coup tordu, soit un moment de faiblesse. Et Arthur, quand il avait un moment de faiblesse, ça finissait toujours par retomber sur quelqu’un. Sur lui, de préférence. Il poussa la porte sans frapper.

Arthur était là, assis sur un banc, dos au mur. Sans couronne, sans posture, les coudes sur les genoux, la tête légèrement baissée. Le genre d’image qui aurait fait rire Venec n’importe quel autre jour. Mais là… non. Arthur ne leva même pas les yeux.

« Fermez la porte. »

Venec obéit, doucement. La porte claqua quand même. Il resta un instant immobile, le jaugeant. Et il se dit, sans humour cette fois : bon. C’est pas une mission. C’est un naufrage. Il s’avança d’un pas.

« …Alors. Qu’est-ce que vous avez encore trouvé comme idée à la con pour me faire déplacer jusqu’ici ? »

Arthur resta quelques secondes sans répondre. Il fixait le sol comme si une solution allait pousser entre deux dalles. Puis il releva la tête.

« Les dieux commencent à me les briser menues. »

Venec cligna des yeux.

« Ah. On part là-dessus. Bah c’est pas nouveau ça, Sire, c’est comme ça depuis que vous avez remis le pied en Bretagne »

Arthur se redressa un peu.

« Ils ont foudroyé Guenièvre. »

Venec eut un temps d’arrêt.

« …Pardon ? »

« Pas à mort. Sinon je serais pas assis là à discuter. Mais assez pour que ça sente la menace. »

Venec plissa les yeux.

« Foudroyé comment ? “Oh ça pique un peu” ou “on a faillit la perdre” ? »

« Elle s’est évanouie, est restée inconsciente quelques jours. Puis… maintenant, elle est quasiment sourde d’une oreille »

« Ah oui, non, ça c’est du message. »

Arthur serra la mâchoire.

« Ils en ont marre. »

« De quoi ? »

« De moi. »

Venec resta silencieux. Que dire? Arthur reprit, plus sec :

« Je passe mes journées à dormir. À éviter. À repousser. À faire semblant que si je bouge pas, les problèmes vont se lasser. »

Venec inclina la tête.

« Technique audacieuse. »

Arthur l’ignora.

« Ils ont frappé Guenièvre pour me réveiller. »

Venec eut un bref sourire en coin.

« Bon ben voilà. C’est réussi. »

Arthur leva un regard noir.

« Ça m’amuse pas. »

« Moi non plus. Mais au moins, vous êtes debout. »

Arthur inspira profondément.

« J’ai décidé de me bouger. »

Venec croisa les bras.

« Alors là, j’écoute. »

Arthur se leva enfin pour de bon. Il fit quelques pas dans la pièce. L’énergie revenait un peu. Pas brillante. Pas royale. Mais plus vive.

« Il faut que je m’occupe de quelque chose. Quelque chose qui m’empêche de dormir. Une mission. »

Venec leva un sourcil.

« Pour qui ? »

Arthur s’arrêta face à lui.

« Pas pour les chevaliers. »

« Ah. »

« Pas pour la Table Ronde. »

« Encore mieux. »

Arthur planta ses yeux dans les siens.

« Pour des gens capables de fermer leur gueule. »

Venec eut un petit rictus.

« Vous avez pensé à moi en premier, ça me touche. »

Arthur reprit:

« Et des gens qui ne reviendront peut-être pas »

Le rictus sur le visage de Venec se figea:

« Ca je sais pas trop comment je dois le prendre »

« Vous, vous êtes l’intermédiaire. »

« Ah. »

Arthur s’approcha d’un pas.

« Je veux que vous envoyiez des messages. »

« À qui ? »

« À Alzagar. »

Le visage de Venec ne bougea pas. Mais son regard, lui, changea imperceptiblement. Arthur continua.

« Et à Quarto. »

Venec resta silencieux une seconde de trop. Arthur le remarqua.

« Vous les connaissez. Ils vous connaissent. Ils vous écouteront. »

Venec pencha légèrement la tête.

« Et je leur dis quoi ? »

« Que je les veux en Bretagne. »

« Pour faire quoi ? »

Arthur hésita à peine.

« Une mission secrète. »

Venec laissa échapper un petit souffle par le nez.

« “Secrète” comment ? Genre “on évite les Saxons” ou genre “si ça foire, personne ne saura jamais qu’on vous a envoyés” ? »

Arthur ne sourit pas.

« La deuxième option. »

Un silence s’installa. Venec le détailla.

« Vous êtes sûr de vous ? »

« Non. »

« Parfait. »

Arthur serra les dents.

« Je veux des types qui savent travailler dans l’ombre. Qui savent improviser. Qui n’ont pas besoin d’un étendard et d’un discours sur la lumière du Graal. »

Venec haussa les épaules.

« Donc pas Perceval. »

Arthur ferma les yeux une demi-seconde.

« Pas Perceval. »

Venec marcha lentement dans la pièce.

« Et moi, dans l’histoire ? »

« Vous transmettez. Vous organisez. Vous coordonnez. »

« Je supervise ? »

Arthur le fixa.

« Vous vous arrangez pour qu’ils viennent. »

Arthur ajouta, plus bas :

« Il faut que ça reste entre nous. »

Venec leva un doigt.

« Attendez. Juste pour être sûr. Vous voulez que je prévienne Alzagar et Quarto de débarquer en Bretagne pour une mission dont vous ne me donnez pas le détail, avec la bénédiction des dieux qui viennent de griller votre femme pour vous motiver. »

Arthur soutint son regard.

« Oui. »

Venec hocha lentement la tête.

« D’accord. »

Il marqua une pause.

« Et si je refuse ? »

Arthur répondit sans hausser la voix :

« Vous ne refuserez pas. »

Arthur se détourna, ouvrit un petit coffre posé contre le mur, et en sortit une bourse qu’il lança sans cérémonie. Venec l’attrapa au vol.

« Vous me connaissez bien. »

Arthur ne sourit pas en retour.

« Je vous connais assez. »

Venec la soupesa.

« Vous voyez que vous savez faire plaisir. »

« C’est pour les frais. »

« Bien sûr. »

Arthur planta son regard dans le sien.

« Ne traînez pas. »

« Je ne traîne jamais quand ça m’intéresse. »

Il se dirigea vers la porte quand Arthur l’arrêta:

« Au fait. Dîtes aux deux clowns qu’ils ne seront pas trop de trois. J’imagine qu’ils connaissent des gus dans leur genre »

« Ils ne connaissent que ça »

« Très bien »

Venec s’inclina à peine, tourna les talons et quitta la pièce.


Dans la cour, l’air semblait plus léger; pas parce que la Carmélide était plus accueillante — elle ne le serait jamais — mais parce que, pour la première fois depuis des mois, quelque chose vibrait sous sa peau. Une mission secrète. Alzagar. Six mois. Six putains de mois. Venec descendit les marches avec un sourire qui n’avait rien de professionnel. Ils s’étaient quittés comme ils le faisaient toujours. Sans promesse. Sans drame. Venec était revenu en Bretagne, aspiré par les affaires, les dettes, les arrangements. Alzagar avait pris la route vers le sud. Puis plus loin encore. Mésopotamie, disait-on. Mésopotamie.

Deux jours plus tard, installé dans une auberge discrète près d’un relais marchand, il étala du parchemin sur la table. La bourse d’Arthur trônait à côté, bien visible. Une plume. De l’encre. Il commença par Quarto: court, efficace, chiffré, précis. Il évoqua la Bretagne, une mission à haut risque, un roi qui se réveillait enfin. Il mentionna le paiement, le besoin d’un troisième larron qu’il fallait inviter. Puis il resta un instant immobile, la plume suspendue. Alzagar. Il savait exactement où envoyer la lettre. Les routes, les ports, les relais. Il avait ses réseaux. Il savait comment une missive pouvait traverser un continent sans jamais porter son nom. Il inspira, et écrivit.

Si par miracle tu es encore vivant et pas marié à un prince local…

Je t’écris de Bretagne. Oui, encore. Non, je ne me suis pas assagi.

Le roi s’est enfin sorti les doigts du cul. Les dieux ont foudroyé sa femme — sans la tuer, je te rassure, sinon je te parlerais d’autre chose — et ça a visiblement réveillé quelque chose chez lui.

Il veut monter une mission. Secrète. Pas “on part à dix avec un étendard”. Plutôt “si on réussit, personne ne saura jamais qu’on y était”. Ton genre de promenade. Il m’a demandé de te faire venir. Toi, Quarto, deux ou trois têtes bien faites. Discrétion, efficacité, pas de sermons. Il y a de l’argent. Il y a du risque. Il y aura probablement des emmerdes. Bref, ça vaut le déplacement.

Maintenant, la partie qui m’intéresse : six mois. Six mois que je me réveille sans toi pour m’insulter de prendre toute la place dans le lit. Six mois sans tes mains trop pâles sur ma peau, sans tes boucles noires qui me chatouillent le ventre quand tu décides de faire ce que tu fais le mieux. J’ai fait des affaires. J’ai fait du bruit. J’ai fait semblant de m’en foutre. Mais j’ai encore le souvenir exact de la façon dont ton corps m’accueille. Et je t’assure que je serai plus hospitalier que la Bretagne. Alors voilà : si tu as encore un minimum de jugeote, tu prends la route. Pour la mission, évidemment. Et pour moi.

Je t’attends dans le premier port de Carmélide où on peut boire un truc à peu près correct et louer une chambre qui ne s’effondre pas sous nos performances.

Dépêche-toi.

Venec

Il relut la lettre. Un sourire lent étira ses lèvres.

« Voilà. »

Il plia soigneusement le parchemin, scella le tout, puis posa le cachet. La mission, oui. Mais surtout, l’attente. Pour la première fois depuis longtemps, Venec avait l’impression que les choses allaient bouger et ça, c’était presque aussi excitant que le reste.


Le soleil mésopotamien n’avait rien à voir avec celui de la Bretagne.

Ici, il ne filtrait pas timidement entre deux nuages gris pour donner bonne conscience au paysage. Il frappait. Il enveloppait. Il chauffait la pierre jusqu’à la rendre presque vivante. Les murs blanchis reflétaient la lumière, l’air sentait la poussière chaude, les épices, le cuir tanné.

Alzagar adorait ça.

Il était assis à l’ombre d’une loggia, une coupe de vin dilué à la main, observant la rue en contrebas. Des marchands criaient, des enfants couraient, un type essayait de vendre des tissus en jurant qu’ils venaient “directement d’Alexandrie” alors qu’ils sentaient surtout l’entrepôt humide. Il avait maigri depuis la Bretagne. Il s’était affûté. Ses boucles noires retenaient la lumière comme si elles l’absorbaient. Il portait une tunique légère, ouverte au col, la peau dorée par des semaines de soleil - enfin, aussi dorée que sa pâleur naturelle autorisait. Ici, personne ne le regardait comme un étranger. Il parlait la langue. Il connaissait les ruelles. Il savait où boire, où jouer, où disparaître. On le connaissait aussi. Pas toujours par son nom. Mais par réputation: un type capable de négocier avec un gouverneur le matin, de s’éclipser par les toits l’après-midi, et de revenir le soir comme si de rien n’était.

Ce jour-là, il était d’humeur tranquille. Il avait passé la matinée à superviser une transaction dont il ne parlerait jamais à personne, puis s’était accordé le luxe rare de ne rien faire. C’est à ce moment-là qu’un gamin apparut dans la ruelle, cherchant du regard. Il leva la tête vers la loggia.

« Alzagar ! »

Il soupira. La paix ne durait jamais.

« Quoi ? » grogna t’il.

Le gamin monta les marches quatre à quatre, lui tendit un petit rouleau scellé.

« On m’a dit que si quelqu’un demandait “le type aux yeux sombres qui sourit jamais”, c’était vous. »

Alzagar haussa un sourcil.

« Charmant. »

Il prit le message, regarda machinalement le sceau. Il se figea à peine une fraction de seconde. Il connaissait ce cachet. Il le connaissait trop bien. Il donna une pièce au gamin qui fila comme s’il venait de livrer un trésor. Alzagar resta seul. Il observa le sceau encore un instant. Comme si le briser allait déclencher quelque chose d’irréversible. Finalement, il l’ouvrit. Il lut. Une fois. Puis une deuxième. Plus il avançait dans la lecture, plus son regard changeait. Evidemment, c’était plus que tentant: la mission, le secret, l’argent. Toujours l’argent. Et puis le reste. Les six mois. Ses doigts se crispèrent légèrement sur le parchemin. Il relut les lignes les plus personnelles plus lentement. Il pouvait presque entendre la voix de Venec derrière les mots. Ce mélange de provocation et de sincérité maladroite qu’il ne montrait à personne d’autre. Il expira.

« Connard. »

Mais le mot n’avait rien de méchant. C’était le meilleur des préliminaires entre eux. Il posa le parchemin sur la table et s’adossa au mur, les yeux fermés. Six mois. Il s’était habitué à l’absence. Pas à l’oubli. À l’absence. Il avait profité du sud, du soleil, des nuits chaudes où personne ne connaissait son passé, des affaires faciles, des corps parfois. Mais jamais rien de durable. Il rouvrit les yeux puis réalisa ce que la Bretagne impliquait: il visualisa immédiatement la mer, le roulis, l’odeur du sel, la nausée qui lui retournait l’estomac au bout de deux minutes - s’il était chanceux. Il grimaça. Le trajet serait long. Très long. Traverser la Méditerranée, remonter vers le nord, trouver un navire prêt à affronter l’Atlantique… c’était des mois de calvaire en perspective.

Il regarda à nouveau la lettre.

Il pesa mentalement les pour: la mission, le défi, l’argent, le cul de Venec, ses yeux, sa bouche, son sourire d’absolu enfoiré.

Il pesa le contre: la mer, encore la mer, la Bretagne. Ses pluies, ses murs froids, ses chevaliers débiles.

Il soupira longuement. Il aurait pu rester ici, continuer à profiter du soleil, des marchés, des femmes et des hommes qui n’avaient pas d’attaches avec lui, des nuits simples. Mais il connaissait la vérité. S’il restait, il penserait à la lettre. S’il restait, il penserait à Venec. S’il restait, il finirait par se demander ce qu’ils auraient fait, là-bas. Il passa une main dans ses boucles, nerveusement.

« Putain. »

Il relut une dernière fois la phrase : Je t’attends.

Il se leva. La coupe de vin resta pleine sur la table. Il roula soigneusement le parchemin et le glissa dans sa ceinture, contre sa hanche. La mer l’attendait. Il détestait la mer. Mais il détestait encore plus l’idée que Venec l’attende sans qu’il vienne. Un léger sourire étira ses lèvres.

« Très bien. »

Il descendit les marches d’un pas décidé. Il allait falloir trouver un bateau. Et vomir dignement pendant des semaines. Encore.


La plage de Carmélide était grise: vent froid, sable humide, mer de mauvaise humeur comme les habitants des lieux. Quarto était planté là depuis une heure, les bras croisés, le regard noir vers l’horizon.

« J’vous préviens, si le prochain bateau qui pointe c’est encore un marchand de harengs, je fous le feu au port. »

Silas, à côté, plissait les yeux comme s’il essayait de deviner l’avenir dans les vagues. Le message de Venec demandait à ce qu’il amène une troisième paire de bras, et c’est ce qu’il avait fait. Silas n’était pas le meilleur mais il était loin d’être le pire.

« On dirait une voile, là-bas. »

« Ça fait vingt minutes que “ça ressemble à une voile”. À ce stade, ça ressemble surtout à ton imagination. »

Venec, lui, était debout un peu en retrait. Calme. Trop calme. Mains jointes derrière le dos, il observait. La voile se précisa. Silas jubila. Quarto soupira.

« Bon. On va voir si c’est lui ou si on s’est encore déplacés pour rien. »

Le bateau accosta mal, trop vite, trop de travers. Venec esquissa un sourire minuscule.

« C’est lui. »

Quarto plissa les yeux.

« Qu’est-ce que t’en sais? »

« Le bateau a l’air d’avoir envie de mourir. »

Et en effet, le bateau entra dans la baie comme un animal blessé: sans panache, sans maîtrise, menaçant de chavirer jusqu’au bout.

Sur le pont, une silhouette apparut. Alzagar. Il essayait maladroitement de rester droit. Il se tenait au bastingage comme si le bois était la seule chose stable dans un monde qui tanguait encore jusque dans son crâne. Même à l’arrêt, le sol semblait bouger sous ses pieds. Le voyage avait duré des mois: ça fait commencé par des semaines de piste brûlante, des caravanes lentes, des nuits glaciales dans le désert. Puis la Méditerranée, encore la mer, et encore, et encore.

Il avait maigri. Ses joues étaient plus creusées. Ses boucles noires plus longues, salées par le vent. Sa tunique du sud jurait avec le ciel bas de Carmélide.

La passerelle fut posée. Il la fixa comme si elle était suspecte. Quarto et Silas lui firent un signe. Il avança. Il chancela légèrement dès le premier pas se rattrapa, descendit. Chaque marche semblait négocier avec son estomac.

Arrivé en bas, il posa le pied sur le sable. Il resta immobile une seconde, deux. Il fit trois pas de côté et se plia en deux. Il vomit longtemps. Ce qui était horrible, car il n’avait plus rien à vomir depuis longtemps.  Le vent lui fouettait les cheveux sur le visage. Il tremblait un peu.

Quand il se redressa enfin, le monde oscillait encore autour de lui. Il essuya sa bouche du revers de la main, inspira profondément, ferma les yeux une seconde, puis les rouvrit, les leva vers la petite troupe qui l’attendait de pied ferme.

Quarto, bras croisés, déjà prêt à commenter. Silas, inquiet mais inutile. Et Venec. Il était calme, plus en retrait. Alzagar le fixa une fraction de seconde de trop. Ils ne firent aucun geste l’un envers l’autre, n’échangèrent aucun sourire. Mais leurs corps frémirent en même temps: eux se reconnaissaient. Le vent s’engouffra sous sa tunique légère et Alzagar frissonna malgré lui. Comme avait prévenu Venec, la Bretagne ne faisait aucun effort pour être accueillante. Quarto attendit qu’Alzagar ait fini de rendre son âme à l’Atlantique avant d’ouvrir la bouche.

« Magnifique entrée. On dirait un retour de bataille, mais version digestive. »

Alzagar leva les yeux vers lui, encore pâle. Silas s’approcha d’un air sérieux.

« Vous avez l’air très mal. »

Alzagar le fixa longuement.

« C’est une illusion d’optique. Je suis en pleine forme. Qu’est-ce qu’il fout là, celui-là? »

Quarto ricana.

« Ça fait combien de temps que t’es en mer ? »

« Trop. Bon, il fait quoi ici? »

Quarto haussa les épaules:

« Fallait un troisième, jai choisis Silas »

Alzagar fit une moue qui se passait de commentaire, se redressa un peu plus, mais son équilibre restait approximatif. Ses jambes n’avaient pas encore compris que la terre était censée être immobile. Venec s’approcha enfin. Il ne fit aucun commentaire. Il ne sourit pas. Il ne s’attarda pas non plus. Il retira simplement le manteau qu’il portait sur les épaules et le tendit à Alzagar.

« Mets ça. »

Alzagar regarda le manteau, puis Venec.

« Je ne suis pas si fragile. »

« Non. T’es trempé et il fait huit degrés. Et de rien »

Alzagar prit le manteau. Il sentait comme Venec. Il se retint de ne pas le sniffer de toutes ses forces. Le contact fut bref, discret. Les doigts se frôlèrent à peine. Mais le geste dura juste assez pour que le message passe. T’es là. Je suis là. Quarto leva les yeux au ciel.

« Bon. On campe ici ou on bouge ? »

Silas hocha la tête.

« Il devrait peut-être s’allonger. »

« Il devrait surtout manger », coupa Venec.

Il jeta un regard rapide à Alzagar, l’évalua silencieusement: il était épuisé, amaigri et gelé. Rien qu’un bon repas et un bain chaud ne pourrait arranger. Sans compter une bonne et très longue gâterie.

« On va à la taverne », dit Venec. « Vous bouffez. Vous buvez. Vous dormez. »

Quarto renifla.

« Et Arthur ? »

« Arthur attendra. »

Alzagar releva légèrement la tête.

« T’es sûr? »

« Faut vous remettre avant »

Venec se détourna déjà vers le chemin qui remontait vers le bourg.

« On ne traîne pas ici. Le vent va finir de te tuer. »

Alzagar enfila le manteau: il était chaud, et sentait terriblement bon. Il inspira profondément. Le monde tanguait encore, mais moins.

Ils quittèrent la plage ensemble.

Quarto marchait devant, râlant déjà contre l’humidité. Silas posait des questions sans réponse. Venec avançait à côté d’Alzagar sans le toucher, mais suffisamment près pour pouvoir le rattraper s’il vacillait. Alzagar, malgré la fatigue et le froid, se sentit sourire.

La taverne était parfaite: solide, sans charme, chaude. Les odeurs émanant du bâtiment semblaient être assez saines. Quarto poussa la porte et entra comme s’il avait l’intention de déclarer une guerre. Les gens se tournèrent pour les regarder.

« Si c’est pour crever en Bretagne, autant que ce soit assis et nourri. »

Ils s’installèrent à une table au fond, près du mur. Venec fit signe au tavernier d’un geste bref.

Quelques minutes plus tard, les plats arrivèrent: une grande écuelle de soupe épaisse : poireaux, oignons, navets, morceaux d’orge gonflés dans le bouillon qui fumait encore; du pain noir, dense, à la croûte dure comme une semelle. Du pain breton, quoi. Un plat de porc rôti — pas très tendre, mais gras et salé, un petit bol de fromage affiné, un peu trop fort pour être honnête, et des chopes de bière brune, mousseuse, à l’odeur franche, complétèrent le repas. Alzagar fixa la soupe un instant, comme s’il négociait avec son estomac. Il prit une cuillère, la porta à sa bouche. Avaler demanda un effort visible. Il resta immobile quelques secondes. Puis il inspira.

« Ça passe. »

Quarto éclata d’un petit rire sec.

« Victoire »

Silas trempa son pain dans la soupe avec application.

« Vous avez mangé quoi en mer ? »

Alzagar le regarda.

« Rien »

Venec prit un morceau de porc, le découpa proprement. Il glissa l’assiette un peu plus près d’Alzagar.

« Mange. »

Alzagar prit un morceau, mâcha lentement. Ses mains tremblaient encore un peu. La chaleur de la pièce et la nourriture semblaient le ramener progressivement dans son corps. Il tira légèrement sur le manteau qu’il portait toujours.

« Il fait toujours aussi froid ici ? »

« On appelle ça le climat », répondit Quarto. « C’est un concept local. »

Venec observa qu’Alzagar ne lâchait pas vraiment le manteau. Il posa sa chope. Alzagar releva les yeux vers lui.

« Tu restes manger avec nous ? »

La question était simple. Presque banale. Mais elle ne l’était pas. Venec prit une gorgée de bière avant de répondre.

« Oui. Je reste. Après ça, je vais prévenir Arthur que vous êtes arrivés. »

Quarto grogna.

« On va donc attendre encore. »

« Oui. »

Silas hocha la tête comme si c’était une stratégie brillante. Alzagar reprit une cuillère de soupe. Il ne quittait pas Venec des yeux.

« Et nous, pendant ce temps-là ? »

Venec s’essuya les doigts avec un coin de pain.

« Vous restez ici. Vous dormez. Vous reprenez des couleurs. »

Quarto leva sa chope.

« À la discrétion. »

Alzagar esquissa enfin un vrai sourire, malgré la fatigue.

« À la terre ferme. »

Venec leva sa chope à son tour mais son regard restait accroché à celui d’Alzagar. Ils parlaient peu. Ils n’avaient pas besoin de plus. Venec finit sa chope sans se presser. Il se leva ensuite, posa quelques pièces sur la table.

« Foutez pas le feu à la taverne. »

Quarto leva la main sans conviction.

« Promis, on essaiera. »

Silas leva le pouce. Alzagar ne dit rien. Il le regarda simplement se détourner, traverser la salle, pousser la porte. Le vent froid entra une seconde avec lui, puis la porte claqua. La chaleur retomba.

Alzagar termina son assiette lentement. La soupe avait stabilisé son estomac. Le porc avait remis un peu de poids dans ses membres. La bière avait fait disparaître le tremblement de ses doigts. Mais la fatigue restait là. Le mal-être de semaines en mer également. Il se leva finalement.

« Je monte. »

Quarto ne releva même pas.

« Fais pas de bruit si tu meurs. »

Silas lui adressa un signe maladroit.

« Reposez-vous. »

Alzagar demanda un bain, et monta l’escalier en bois, chaque marche grinçant sous son poids. La chambre était simple. Un lit étroit, une bassine, une cruche d’eau tiède qu’on avait eu la décence de préparer. Il laissa ses yeux errer sur la pièce en se demandant où lui et Venec pourraient bien faire l’amour ce soir pendant que son bain était préparé.

Il referma la porte derrière lui quand la servante quitta la pièce. Il retira le manteau, le posa soigneusement sur le dossier d’une chaise. Il resta debout quelques secondes, les mains sur le bord de la table, le regard perdu dans le vide. Puis il se déshabilla lentement. L’eau du bain était chaude, propre. Il s’y plongea. Le contact fit frissonner sa peau. Il se frotta les bras, le torse, les cheveux. L’odeur du sel, du bois humide, du voyage, s’atténua peu à peu. Il ferma les yeux. La fatigue le rattrapait. Il s’endormit sans même le sentir.

Quand il rouvrit les yeux, l’eau était gelée. La pièce, sombre. Le bout de ses doigts était fripé à cause de la trop longue immersion, mais il avait l’air plus humain. Ses traits étaient plus reposés, et il était de meilleure humeur. Un instant, il ne se rappela pas où il était. Puis la sensation du bois, l’odeur de la tourbe, le manteau sur la chaise lui revinrent. On frappa à la porte. Deux coups nets. Alzagar resta immobile une seconde. Son cœur accéléra sans raison valable.

Il se redressa lentement, passa une main dans ses boucles encore légèrement humides, sortit du bain. Il alla jusqu’à la porte, sans prendre le temps de s’habiller. Il verrait plus tard.

« Oui ? »

La voix de l’autre côté était basse.

« C’est moi. »

Il n’y avait pas besoin de plus. Alzagar posa la main sur le verrou, le déverrouilla. La porte s’ouvrit. Venec se tenait dans l’encadrement. Ils restèrent un instant à se regarder, sans parler. Les yeux de Venec descendirent lentement et un sourire étira ses lèvres. Un sourire indécent.

« Tu m’attendais à ce que je vois »

Alzagar s’écarta pour le laisser entrer.

« Je me suis endormi dans mon bain, idiot »

Venec entra en riant et referma la porte derrière lui sans bruit. Ils restèrent une seconde face à face, à distance raisonnable.

« Alors ? » fit Venec. « Tu as bien dormi ? »

Alzagar acquiesça:

« J’ai pourtant toujours l’air crevé »

« J’ai vu pire. »

« Moi aussi. »

Venec détailla son visage, ses traits encore marqués par la traversée.

« T’as meilleure mine quand même »

« J’ai mangé. Et dormi. C’est révolutionnaire. »

Venec hocha la tête, comme si c’était un exploit militaire.

« Arthur est prévenu. Il a râlé, donc tout va bien. »

« Il râle parce qu’il respire. »

Un coin de la bouche de Venec se releva.

« Exactement. »

Le silence retomba. Alzagar croisa les bras, adossé à la table.

« Et toi ? »

« Moi quoi ? »

« Ça va ? »

Venec haussa les épaules.

« Six mois sans te voir. Le froid, la Bretagne, la dépression royale, les affaires... La routine, quoi »

Alzagar soutint son regard.

« T’as l’air fatigué. »

« Je le suis. »

Venec fit un pas.

« Mais ça va passer. »

Alzagar ne bougea pas.

« Ah oui ? »

« Oui. »

Il n’y eut plus d’espace.

Venec attrapa ses hanches, l’attira à lui sans douceur inutile. La bouche d’Alzagar s’ouvrit à peine qu’ils s’embrassaient déjà. Le premier contact fut brutal, presque maladroit. Il y avait entre eux trop d’attente, trop de manque. Alzagar agrippa sa tunique comme pour s’assurer qu’il était bien réel. Venec le plaqua contre la porte qu’il venait de fermer. Le bois vibra sous l’impact. Ils se cherchaient comme s’ils avaient peur de se rater. La langue de Venec glissa contre la sienne, affamée. Les mains d’Alzagar descendirent dans son dos, remontèrent, tirèrent. Un grognement bas échappa à Venec.

« T’as aucune idée de… »

Alzagar l’embrassa pour le faire taire. Ses doigts se glissèrent dans ses cheveux, tirèrent légèrement. Venec répondit en mordant sa lèvre. La passion monta vite. Les mains se firent plus pressantes, plus urgentes. Les souffles se mêlèrent, plus courts. Les corps se collèrent sans chercher à feindre l’indifférence. Venec recula d’un demi-pas pour le regarder: il était beau. Ses yeux sombres, sa bouche gonflée, ses boucles encore un peu humides.

« T’as aucune idée de ce que ça m’a fait de te voir débarquer sur cette plage », marmonna-t-il.

Alzagar eut un sourire bref, presque insolent malgré la fièvre dans son regard.

« Si. Parce que ça m’a fait la même chose »

Venec l’embrassa encore. Leurs bouches ne se quittèrent presque pas. Venec recula à peine pour regarder le corps d’Alzagar.

« T’as maigri, connard. »

« T’avais qu’à venir me nourrir. »

Venec grogna contre sa bouche et glissa ses mains le long de son dos. La peau chaude sous ses paumes le fit frissonner. Alzagar, lui, s’attaqua aux attaches de Venec avec une impatience fébrile.

« T’as toujours autant de couches inutiles sur toi ? »

« C’est la Bretagne. On meurt de froid, ici. »

« Je vais te réchauffer. »

Le tissu céda. Un vêtement tomba au sol. Puis un autre. Ils s’embrassaient encore, plus fort, plus désordonnés. Les doigts cherchaient, tiraient, s’emmêlaient dans les lacets. Venec mordit la mâchoire d’Alzagar, remonta jusqu’à son oreille.

« T’as intérêt à pas disparaître encore six mois. »

« J’ai fait que suivre le pognon. »

« Je m’en fous du pognon. »

« Menteur. »

Venec lui donna une petite claque sèche sur la hanche.

« Ferme-la. »

Alzagar sourit contre ses lèvres.

« Tu m’as manqué, espèce d’enfoiré. »

Venec s’immobilisa une fraction de seconde. Ses mains se firent plus fermes.

« Tu m’as manqué aussi. »

Il baissa la tête, embrassa son cou, sa clavicule, pendant qu’Alzagar l’aidait à se débarrasser du reste de ses vêtements. Leurs peaux se touchèrent enfin sans barrière. Alzagar passa ses bras autour de son cou, colla son front au sien.

« Regarde-moi. »

Venec le regarda. Les yeux brillants. La fatigue encore là. Mais autre chose par-dessus. Il l’embrassa encore, plus lentement cette fois. Leurs mains continuaient de parcourir des territoires connus. Les insultes se mêlaient aux murmures, quand, au milieu des caresses, un genou était écrasé, ou une côte pincée.

« T’es insupportable, putain, arrête de gigoter! »

« T’adores ça. »

« La ferme! »

Ils reculèrent jusqu’au lit sans même vraiment le décider et quand ils y tombèrent, c’était toujours en train de s’embrasser, de se chercher, de se tenir comme si l’un des deux pouvait encore s’évaporer. Venec bascula au-dessus de lui dans un mouvement presque instinctif, comme s’il retrouvait une place qu’il connaissait par cœur. Alzagar s’enfonça dans le matelas, les mains déjà accrochées à ses épaules. Le regard de Venec glissa sur lui sans retenue.

« Toujours aussi indécemment baisable. »

« Et toi toujours aussi obsédé. »

« C’est de ta faute, connard »

Venec répondit avant de se pencher. Sa bouche se posa d’abord sur ses lèvres, mais elle descendit vite. Le long de sa mâchoire. Dans le creux de son cou. Sur sa clavicule qu’il mordit légèrement, comme pour vérifier qu’il était bien là. Alzagar inspira brusquement. Les baisers devinrent plus nombreux, plus rapides, plus affamés. Venec couvrait sa peau comme s’il voulait en effacer les mois d’absence. Ses épaules, son torse, son ventre. Il s’attardait, revenait en arrière, reprenait.

« J’adore le goût de ta peau », murmura-t-il contre son sternum.

« Arrête de parler et continue. »

Venec eut un souffle rieur contre sa peau. Il embrassa chaque parcelle à portée de bouche, laissant parfois ses dents marquer la chair, parfois juste la chaleur humide de ses lèvres ou de sa langue. Ses mains suivaient le mouvement, pressantes, possessives. Alzagar arqua légèrement le dos sous lui.

« Tu comptes me bouffer entier ? »

Venec releva les yeux vers lui.

« Si je pouvais… Mais je vais me contenter de ta magnifique queue »

Alzagar le fixa du regard, déglutissant lentement, son ventre se nouant de désir. Venec lui lança un regard et un sourire malicieux.

« Ah, ça te la coupe hein? Là tu fermes ta grande gueule »

Avant qu’Alzagar puisse répliquer, il plaqua son visage contre les oreillers, redescendant encore, plus lentement cette fois, comme s’il savourait chaque seconde. Les baisers devinrent presque méthodiques, dévorants. Alzagar passa une main dans ses cheveux, tira légèrement.

« J’te déteste. »

« Non. »

Venec remonta vers lui, l’embrassa avec une intensité qui coupait presque le souffle.

« Tu m’aimes » souffla-t-il entre deux baisers.

Alzagar eut un sourire fiévreux.

« Toujours. Sale con. »

Et leurs bouches se retrouvèrent encore, brûlantes. Puis Venec s’immobilisa un instant au-dessus de lui, le regard sombre, la respiration déjà plus lourde. Sans prévenir, il redescendit, un mouvement brusque, décidé. Cette fois, il ne s’attarda pas sur sa peau. Il glissa le long de son torse, sa langue traçant une ligne brûlante jusqu’à son ventre. Ses mains s’accrochèrent à ses hanches et il s’installa entre ses jambes comme s’il reprenait possession d’un territoire familier. Alzagar se redressa légèrement sur les coudes.

« Venec… »

Le ton avait changé. Il était moins insolent, plus sensuel. Venec leva les yeux vers lui, un sourire à peine contenu aux lèvres.

« Quoi ? »

Il embrassa l’intérieur de sa cuisse, lentement cette fois, presque cruel dans sa manière de faire attendre. Ses doigts se resserrèrent. Alzagar laissa retomber sa tête contre l’oreiller, un souffle lui échappant malgré lui. Ses mains se fixèrent solidement sur les hanches d’Alzagar, l’empêchant de reculer, l’empêchant surtout de fuir ce qu’il avait lui-même provoqué. Sa langue remplaça ses doigts, courant le long de sa queue, de la base au sommet et la tension accumulée explosa d’un coup dans le silence de la chambre. Alzagar inspira violemment. Ses épaules quittèrent presque le matelas. Venec leva brièvement les yeux vers lui sans interrompre son mouvement. Son regard était sombre, concentré, presque cruel dans la lenteur qu’il choisissait. Il savait exactement ce qu’il faisait. Il contrôlait le rythme, la pression, l’attente. Alzagar passa les deux mains dans ses cheveux, les doigts serrés, tira légèrement.

« Arrête de… jouer. »

Venec ralentit encore, juste pour l’entendre respirer plus fort. Le corps d’Alzagar se tendit sous lui. Ses hanches cherchèrent instinctivement plus de contact, plus de friction. Venec répondit en les maintenant fermement en place, imposant sa cadence.

« Moi, jouer? » fit-il innocemment.

Alzagar laissa retomber sa tête en arrière, les yeux fermés, incapable de maintenir la façade insolente qu’il portait d’habitude.

« Va te faire foutre, suce-moi putain! »

Venec esquissa un sourire invisible. Chaque mouvement était calculé. Chaque pause était une torture choisie. Quand enfin il décida d’arrêter ce petit jeu pourtant si agréable, ce fut sans prévenir. La retenue céda d’un coup: il referma sa bouche sur son sexe, remuant la tête comme un dément. Alzagar se redressa presque malgré lui, les muscles tendus, la respiration brisée. Sa main quitta les cheveux de Venec pour s’agripper aux draps, puis revint griffer le dos de Venec, incapable de rester immobile. Le plaisir monta vite, comme un barrage qui céderait sous trop de pression. Venec ne détourna pas les yeux. Il regarda. Il regarda le corps se cambrer, les muscles se tendre, le visage d’Alzagar sur lui, puis qui se laissait retomber sur les oreillers. Il regarda sa propre main courir le long du torse d’Alzagar, stoppée dans son élan par son amant, ses doigts caressés, embrassés, léchés. Il regarda Alzagar froncer les sourcils, puis mordre sa lèvre, il sentit son sexe gonflé, dur dans sa bouche, réagir à sa chaleur, à la moindre caresse de sa langue, ses ongles s’enfoncer dans son crâne, presque douloureusement, et ses hanches heurter son visage. Venec adopta son rythme, suçant avec un enthousiasme qui arracha un rire émerveillé à Alzagar. L’étreinte de ses mains sur ses cheveux s’adoucit, puis se relâcha complètement.

« T’arrêtes pas…. Fais-moi jouir…. Ooooh…. Oh c’est trop bon…. Encore…. Encore….. »

Le souffle d’Alzagar se brisa dans un gémissement qu’il ne chercha même plus à étouffer alors que son corps se contractait sous les mains de Venec, son sperme giclant au fond de sa gorge, des sanglots résonnant dans la chambre à chaque décharge. Très lentement, Venec revint à un rythme normal, puis lent, jusqu’à s’arrêter, embrassant toute la longueur de son sexe.

Puis il remonta lentement vers lui ensuite, posant un dernier baiser bas sur son ventre avant de glisser à nouveau au-dessus de lui. Leurs regards se croisèrent. Venec essuya du pouce le coin de sa bouche, l’air infiniment satisfait.

« Alors? Heureux? »

Alzagar, encore haletant, lui attrapa la nuque.

« Ferme-la… et viens ici. »

Il se redressa lentement, se retourna instinctivement. Ses mains prirent appui sur le matelas sans qu’il réfléchisse vraiment à la posture. Il savait. Son corps savait. Venec s’approcha derrière lui, lentement; toujours lentement quand il décidait de faire les choses bien. Il posa d’abord ses mains sur ses hanches, les caressant, les serrant légèrement. Puis il se pencha, déposant des baisers lents le long de sa colonne, jusqu’au bas de son dos. Alzagar frissonna.

« Baise-moi »

Ce n’était plus une provocation. C’était une demande. Une supplication même. Venec fit claquer sa langue contre ses dents.

« Tssss. Attends. »

Tout en caressant son dos, ses lèvres coururent le long de ses fesses, dessinant leur forme avec sa langue.

« Allez, je suis prêt » s’impatienta Alzagar, recevant une claque qui le fit couiner.

« T’es pas prêt. De toute façon t’as pas le choix. Si tu veux que je te baise, il faut d’abord que je te bouffe le cul. Alors maintenant tu la fermes, et tu me laisses faire »

Presque malgré lui, Alzagar grogna de déception, et s’abaissa pour enlacer l’oreiller et y appuyer son visage. Venec soupira de désir, continuant à l’embrasser et murmurant entre deux baisers:

« T’es si beau…. J’adore ton cul »

Il prit son temps, multiplia les baisers, les caresses, les pauses calculées qui faisaient monter la tension au point de presque en faire mal. Alzagar laissa échapper un souffle tremblant, les doigts crispés dans les draps.

« Arrête de me torturer… »

Venec eut un rire bas contre sa peau. Ses mains écartèrent ses fesses, découvrant cette partie si intime, si cachée, à la fois fragile et sensible. Il passa d’abord un doigt, lent, doux. Alzagar frissonna. Il vit sa peau se hérisser sous ses caresses. Venec grogna d’excitation, donna un soudain long coup de langue de la naissance de ses testicules à son coccyx. Hypersensible, Alzagar se cambra tellement fort qu’il échappa à ses mains. Venec le ramena contre lui avec autorité, collant sa bouche sur ses fesses pour ne plus en décoller. Sa langue léchait, donnait de petits coups pour le détendre, ses lèvres se refermaient sur lui, suçotaient son trou comme si c’était un bonbon. Ses mains le maintenaient contre lui, retenant les soubresauts de son corps. Il jaugea sa tension, insérant un doigt lentement, trouvant sa prostate et la massant doucement. Sa bouche se concentra sur son périnée, là encore léchant, suçant, mordillant gentiment. Il voulut ajouter un doigt mais Alzagar gémit de douleur alors il patienta encore un peu.

Il s’attarda, approfondit, ajouta à ses gestes une patience délibérée. Il savait exactement comment le détendre, comment le préparer sans brusquerie. Quand Alzagar se cambra davantage, cherchant encore plus de contact, Venec posa une main rassurante contre sa hanche.

« Doucement. »

Le ton avait changé. Il était plus sérieux, plus attentif. Il continua jusqu’à sentir que la tension n’était plus crispation mais attente. Quand ses doigts entrèrent en lui sans aucune résistance, quand les contractions le guidaient plus profondément au lieu de le repousser, alors seulement Venec se redressa. Il passa une main sur la taille d’Alzagar, le guidant doucement.

« Viens. »

Alzagar se laissa faire, encore haletant. Venec l’allongea sur le côté, tirant sa jambe contre la sienne. Ils s’installèrent naturellement. La poitrine de Venec se plaqua contre le dos d’Azagar, son ventre contre ses reins. La position leur donnait une rare intimité. Venec glissa son bras autour de sa taille, l’attira plus près encore. Il embrassa sa nuque, plus doucement maintenant, enfouit son visage dans les boucles brunes en guidant son sexe en lui. Une jambe se glissa entre celles d’Alzagar, son pied caressant les siens. Sa main glissa lentement le long de son flanc, caressant sans hâte. Alzagar laissa échapper un gémissement alors que Venec progressait lentement, doucement. Une fois au fond de lui, ses hanches enclenchèrent des mouvements lents, profonds, réguliers, sans brusquerie. Son bras était posé en travers de sa poitrine, le maintenant contre lui. Alzagar entremêla ses doigts aux siens, son bras libre entourant sa tête, s’accrochant à ses cheveux. Chaque mouvement faisait glisser leurs peaux l’une contre l’autre. Les respirations se synchronisaient peu à peu. Venec embrassa encore sa nuque, sa tempe, son épaule. Alzagar tourna légèrement la tête pour chercher ses lèvres. Ils s’embrassèrent à demi, maladroitement à cause de l’angle, mais ça les fit rire doucement — un rire étouffé, fiévreux. Ils se regardaient, beaucoup, Venec ne rompant le contact visuel que pour dévorer sa peau de baisers. Alzagar serra ses doigts autour de ceux de Venec.

« Comme ça… »

Venec répondit en resserrant son étreinte. Le rythme resta d’abord tranquille, tendre. Puis, peu à peu, la lenteur céda à quelque chose de plus pressant. Mais ils restaient collés, inséparables. La main de Venec glissa de la hanche d’Alzagar à son sexe. Ses doigts s’enroulèrent autour de lui, sentant les veines gonflées, gorgées de sang, de désir, de plaisir. Sa main bougeait avec constance, variant subtilement la pression, ralentissant parfois juste assez pour faire naître une protestation basse dans la gorge d’Alzagar. Ses hanches suivaient le mouvement, ralentissant, accélérant. Il ajusta le rythme, plus précis maintenant, plus profond dans l’attention qu’il lui portait. Il observait chaque réaction : la tension des cuisses, la manière dont son souffle se fragmentait, la façon dont ses hanches cherchaient instinctivement à suivre le mouvement. Alzagar laissa échapper un gémissement plus franc cette fois. Venec resserra son étreinte autour de lui, son rythme adoptant les exigences d’Alzagar. Il sentit ses ongles s’enfoncer dans son crâne, sans que ça ne soit douloureux. Il entendit ses râles de plaisir se rapprocher, devenir plus intenses, plus bruyants. Enfin, autour de ses doigts, le sexe d’Alzagar gonfla; autour de son sexe, il contracta. Fort, le faisant gémir à son tour, ses hanches roulant sans répit. Alzagar hoqueta, puis lâcha dans un gémissement qui ressemblait à un sanglot:

« Je jouis, je jouis! »

Les lèvres de Venec se refermèrent sur sa mâchoire tendrement:

« Je sais »

Au moment où la semence d’Alzagar giclait un peu partout sur les draps, sur ses cuisses, sur son ventre, celle de Venec se répandait tout au fond de lui, ses hanches immobiles, mais ses fesses et tout le reste de son corps se contractant à chaque jet. Le regard d’Alzagar était flou, vitreux, des gémissements s’échappant toujours, bien après qu’il ait libéré la dernière goutte de sperme. Venec le garda contre lui, son sexe profondément enfoui, ses mains courant sur son corps, ses lèvres l’embrassant. Il resta un long moment contre lui, le front appuyé contre la nuque d’Alzagar, leurs respirations mêlées, désordonnées. Il sentit son sexe débander, glisser hors de lui. Il se laissa tomber sur le dos à côté, tirant aussitôt Alzagar contre lui.

La chambre vibrait encore de ce qu’ils venaient de faire. Alzagar passa une main paresseuse sur son torse, traçant une ligne lente du bout des doigts, attirant son visage au sien, cherchant sa bouche. Ses lèvres se posèrent d’abord doucement sur les siennes, presque hésitantes, comme pour vérifier qu’il était toujours là. Venec répondit aussitôt, ouvrant légèrement la bouche, invitant sans forcer. Leurs langues se retrouvèrent lentement, se caressant, s’explorant tranquillement. La main de Venec remonta le long de son flanc, s’arrêta sur sa hanche, puis dans son dos. Il l’attira plus près encore, comme s’il refusait le moindre espace entre eux. Alzagar glissa ses doigts dans ses cheveux, les y laissa sans tirer cette fois. Il caressait simplement, lentement. Le baiser s’approfondit. Leurs souffles se mêlaient, encore tremblants par instants. Venec se détacha d’un centimètre pour reprendre de l’air, puis revint, plus lentement encore, embrassant la commissure de ses lèvres, sa mâchoire, revenant à sa bouche comme s’il ne pouvait pas s’en empêcher. Leurs fronts finirent par se toucher, leurs nez se frôlant dans une respiration partagée. Leurs lèvres restèrent à peine séparées, comme si un nouveau contact pouvait naître à tout moment. Venec passa son pouce sur la bouche d’Alzagar.

« C’est incroyable à quel point j’aime faire l’amour avec toi » il soupira, attirant doucement son visage pour qu’il le pose contre son torse, au niveau de son cœur.

« Moi aussi » fit Alzagar. « J’ai jamais joui aussi fort avec quelqu’un qu’avec toi »

Venec eut un sourire satisfait.

« C’est parce que j’aime préparer le terrain. »

« Mmh. Tu m’as surtout rendu dingue. »

« C’était le but. »

Alzagar releva légèrement la tête pour le regarder.

« Et après tu fais le malin quand je prends les choses en main. »

Venec arqua un sourcil.

« Je ne me plains pas quand tu me retournes le cerveau. »

Un souffle amusé échappa à Alzagar. Ils échangèrent un regard brûlant, complice. Le genre de regard qui disait qu’aucun des deux n’avait oublié quoi que ce soit. Ni la façon dont Venec l’avait fait attendre, ni celle dont il avait fini par le prendre sans hésitation, comme s’il rattrapait les mois de manque d’un seul mouvement. Venec passa la langue sur sa lèvre, presque pensif, traça distraitement des cercles sur sa hanche.

« Alors ? » demanda-t-il d’un ton léger. « Beaucoup d’amants pendant mon absence ? »

Alzagar haussa les épaules.

« Évidemment. »

« Évidemment. »

« Des tas. »

Venec hocha la tête.

« Moi aussi. »

Le silence qui suivit était trop parfait. Alzagar leva les yeux vers lui.

« Tu mens mal. »

« Toi aussi. »

Un léger rire passa entre eux. Venec posa son menton sur le sommet de sa tête.

« En vrai… y en a eu. »

« Ouais. »

« Mais rien qui valait la peine. »

Alzagar hocha lentement la tête.

« Pareil. »

Venec inhala contre ses cheveux, ferma les yeux:

« Que des bruns aux cheveux bouclés que je prenais en levrette en imaginant que c’était toi »

Alzagar pouffa:

« Pas mieux »

Venec resserra son étreinte:

« Je t’aime vraiment tu sais. Tu fais chier à vivre à l’autre bout du monde »

Alzagar resta un moment silencieux, puis reprit, presque négligemment :

« Je pourrais rester. »

Venec se figea.

« Rester ? »

« En Bretagne. »

« Pourquoi ? »

Alzagar soupira.

« Parce que si je dois remonter sur un bateau pour repartir au sud, je crois que je me jette à l’eau avant même qu’on largue les amarres. »

Venec eut un rire bref.

« Donc tu restes… par dégoût de la mer ? »

« Par survie. »

Un battement.

« Et parce que j’ai quelqu’un ici. Quelqu’un que j’aime. Quelqu’un qui m’aime »

Venec ne répondit pas tout de suite. Ses doigts se resserrèrent légèrement autour de sa taille.

« C’est qui cet abruti? »

Alzagar lui lança un regard outré et lui asséna un coup de poing sur l’épaule.

« Outch! Okay, okay. Reste, alors. »

Alzagar ferma les yeux.

« On verra. »

« J’aime pas quand tu dis ça »

« Je sais. »

Il releva la tête pour l’embrasser encore une fois. Puis ils se rallongèrent, les jambes emmêlées, les corps encore chauds, à moitié épuisés. La fièvre était passée, restait la certitude: six mois ou pas, personne d’autre ne comptait vraiment.


La nuit était tombée depuis longtemps quand Venec les guida hors de la route principale.

La forêt avalait les bruits. Seule la lune perçait par endroits entre les branches, dessinant des éclats pâles sur la boue et les troncs noirs.

Au loin, une vieille bâtisse en pierre se devinait à travers les arbres. Un ancien poste, peut-être. Ou une grange oubliée. Les murs tenaient encore debout, le toit à moitié effondré. Suffisamment isolé pour une rencontre qu’on ne voulait pas voir consignée dans un rapport. Quarto grogna.

« Si c’est ici qu’on attend, j’espère que c’est pas un traquenard. »

Silas trébucha sur une racine.

« Ça a l’air d’un endroit… stratégique. »

« Ça a l’air flippant, surtout », corrigea Quarto.

Venec ne répondit pas. Il avançait sans hésitation, comme s’il connaissait déjà les lieux. Alzagar marchait à côté de lui. Depuis quelques jours, ils avaient vécu enfermés dans la chambre étroite de la taverne, la fenêtre condamnée par le vent, la porte verrouillée à double tour. Ils avaient dormi peu. Par choix. La tension ne les avait pas quittés une seconde.

Ils arrivèrent devant la baraque en pierre. Les torches grâce auxquelles ils s’éclairaient projetait une lumière faible à travers une ouverture béante. Arthur n’était pas encore visible.

Venec s’arrêta.

« On attend là. »

Quarto croisa les bras.

« Évidemment. »

Silas s’installa déjà contre un mur. Venec se tourna vers eux.

« Bougez pas. »

Puis il posa brièvement les yeux sur Alzagar.

« Toi. Viens. »

Quarto leva un sourcil mais ne commenta pas.

Ils leur laissèrent leurs torches, s’éloignèrent derrière la bâtisse, là où la forêt reprenait ses droits. La lune éclairait à peine leurs silhouettes. Le silence était différent la nuit. Venec s’arrêta enfin. Alzagar fit de même. Ils se regardèrent un instant, sans parler.

La mission allait commencer. Les jours de chambre close, de fièvre contenue, de murmures étouffés contre des draps rêches, prenaient fin.

Venec fit un pas. Il attrapa Alzagar par la nuque et l’embrassa. Longtemps. Un baiser profond, lent, presque douloureux. Le genre qu’on garde en mémoire. Les mains s’accrochèrent aux manteaux, aux épaules. Les corps se frôlèrent à peine — assez pour sentir la chaleur, pas assez pour perdre la maîtrise. Quand ils se séparèrent, leurs souffles étaient plus lourds. Venec posa son front contre le sien, comme un chat saluant et câlinant un autre.

« Fais pas le con. »

« Toujours charmant. »

« Je suis sérieux. »

Alzagar le regarda dans la pénombre.

« Moi aussi. »

Venec le serra alors contre lui dans une vraie étreinte, solide, prolongée. Il enfouit brièvement son visage dans ses boucles. Puis il se détacha. Le masque revint immédiatement. L’homme d’affaires. Le négociant. Le type qui n’a peur de rien.

« Tu dois y aller » dit-il d’un signe de tête. Alzagar suivit son regard: au loin, la lueur d’une torche vacillait. Ils se regardèrent une dernière fois. Les lèvres tremblèrent alors qu’ils tentaient de se sourire. Alzagar recula de quelques pas, puis se tourna pour partir, mais lui lança plusieurs regards avant que la nuit ne l’avale. Venec soupira, le cœur serré, et rebroussa chemin, disparaissant à son tour.


Alzagar, Quarto et Silas disparurent plusieurs semaines. Arthur les avait prévenus, mais, quand bien même, cette mission en Orcanie avait bien faillit être la dernière pour eux tous.

Ils revinrent à la baraque en pierre au petit matin, crottés, fatigués, mais entiers. Un vrai miracle. Arthur les reçut avec sa mine perpétuellement lasse. Alzagar fit son rapport d’une voix posée, précise. Pas un mot de trop. Quarto ponctua de grognements utiles. Silas confirma ce qu’il pouvait confirmer, donna les parchemins qu’il avait volé sans savoir ce qu’ils contenaient mais qui renfermaient très certainement de précieuses informations.

Arthur balança la moitié restante promise de l’argent.

C’était sa manière de dire merci.


La nuit suivante, Alzagar regagna la taverne.

Il poussa la porte, retrouva l’odeur du feu, de la bière, du bois humide. Il monta directement à la chambre sans même s’arrêter au comptoir. À peine avait-il posé son manteau qu’on frappa. Pas besoin de demander qui. Venec entra sans cérémonie. Ils s’observèrent une seconde.

« Ça s’est bien passé ? » demanda Venec.

« Suffisamment pour qu’on soit encore en vie. »

« Bon. »

Venec ne s’approchait pas encore. Alzagar le vit à sa manière de se tenir, à la tension dans ses épaules.

« Quoi ? »

Venec inspira.

« Je dois partir »

Alzagar ne bougea pas.

« Pour ? »

« Une autre mission. »

Le mot tomba simplement. Alzagar soutint son regard.

« Combien de temps ? »

« Je sais pas. »

« Où ? »

« En Méditerranée. C’est vague mais si tu connaissais les gus qui m’ont payé tu comprendrais ma douleur . »

Un léger sourire passa sur les lèvres d’Alzagar.

« Évidemment. »

Venec haussa les épaules.

« Les affaires. »

Ils restèrent là quelques secondes, la distance toujours entre eux. Puis Alzagar fit un pas.

« Tu pars quand ? »

« À l’aube. »

Alzagar hocha la tête.

« Alors on a la nuit. »

Ce n’était pas une question. Venec s’approcha enfin. Ils savaient ce que c’était, la séparation. Ils connaissaient le prix du silence. La nuit se passa entre chaleur et murmures. Moins de fièvre que lors de leurs retrouvailles, plus d’attention, comme s’ils voulaient graver chaque détail: le poids de l’autre, l’odeur, la respiration dans le creux du cou.


Au matin, la brume recouvrait la route. Alzagar l’accompagna jusqu’au point de rendez-vous, dans la forêt. Venec ajusta son sac. Ils restèrent face à face. Alzagar posa une main sur son torse.

« Je t’attendrai. »

Venec le regarda longtemps.

« J’espère bien. »

Un bref sourire étira leurs bouches puis Venec l’attira contre lui une dernière fois. Il se détacha en voyant les silhouettes au loin.

Venec recula puis il se détourna. Alzagar resta là à le regarder s’éloigner dans la brume.

La mer, encore une fois, allait les séparer. Il souffla doucement.

Il l’attendrait. Même s’il fallait encore supporter six mois de plus.