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La douleur avait commencé avant la nuit.
Guenièvre l’avait reconnue tout de suite, cette lourdeur sourde dans le bas-ventre, ce tiraillement familier qui annonçait ce qu’elle savait déjà. Elle n’en avait rien dit. Comme toujours. Elle avait ajusté sa respiration, ralenti le pas, fait en sorte que ça ne se voie pas trop.
Arthur, lui, avait mis ça sur le compte de la fatigue. Il la trouvait plus lente que d’habitude, plus silencieuse aussi. Ça l’avait agacé. Un peu. Pas violemment. Juste assez pour qu’il serre les dents et marche devant, sans se retourner.
Ils s’étaient arrêtés dans une auberge en bord de route, une de celles où on s’arrête parce qu’on n’a plus vraiment la force de continuer. Une chambre, un lit. Rien d’inhabituel.
Guenièvre avait attendu qu’il s’endorme pour se glisser sous les couvertures. Elle s’était recroquevillée sur le côté, les mains pressées contre son ventre, essayant de ne pas bouger trop brusquement. La douleur, elle, n’avait pas l’air décidée à se faire discrète. Elle montait par vagues, serrant, relâchant, puis revenant plus fort.
Elle ferma les yeux.
Elle avait connu pire. Elle savait tenir.
Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’était Arthur.
— Vous pouvez arrêter de remuer ? finit-il par lâcher, la voix pâteuse de sommeil.
Elle se figea aussitôt.
— Pardon.
Elle tenta de se détendre, de respirer plus doucement. La douleur répondit par une contraction plus violente. Un gémissement lui échappa avant qu’elle ait pu le retenir.
Arthur se redressa sur un coude.
— Qu’est-ce que vous avez encore ?
Le ton n’était pas dur. Juste fatigué. Mais ça suffisait.
— Rien, répondit-elle trop vite.
— Rien, ça fait pas ce bruit-là.
Silence.
Elle savait qu’il n’abandonnerait pas. Pas cette fois. Elle inspira profondément, puis expira lentement.
— J’ai mal.
— Où ?
— Au ventre.
Il soupira.
— Depuis quand ?
— Depuis tout à l’heure.
— Et vous ne dites rien ?
Elle haussa légèrement les épaules, geste minuscule dans la pénombre.
— Ça va passer.
Il resta silencieux un moment, puis :
— C’est souvent comme ça ?
Elle hésita. Puis répondit, parce qu’il insistait du regard même dans l’obscurité.
— Oui.
— Souvent comment ?
Elle se redressa un peu, crispée.
— Quand je saigne.
Le mot resta suspendu entre eux.
Arthur cligna des yeux.
— Quand vous… quoi ?
— Quand j’ai mes règles.
Il la fixa, manifestement déstabilisé.
— Vous avez mal à ce point-là… tous les mois ?
— Pas toujours autant, mais oui.
Il resta muet. Elle sentit la gêne monter, familière.
— Ce n’est pas grave, ajouta-t-elle vite. Je m’en arrange.
— Comment ça, vous vous en arrangez ?
Elle détourna les yeux.
— Quand vous étiez… occupé ailleurs, je faisais en sorte que vous ne dormiez pas là. Comme ça je pouvais bouger sans vous déranger.
Il mit quelques secondes à comprendre.
— Vous voulez dire… quand j’étais avec quelqu’un ?
Elle hocha la tête.
Le silence qui suivit fut plus lourd que tous les autres.
Arthur passa une main sur son visage.
— Vous faites ça depuis combien de temps ?
— Depuis toujours.
Ce mot-là, toujours, lui resta en travers de la gorge.
— Pourquoi vous ne me l’avez jamais dit ?
Elle esquissa un sourire triste.
— Parce que ça ne vous regarde pas. Et parce que vous n’aimez pas quand je bouge trop la nuit.
Il ouvrit la bouche, la referma.
— C’est n’importe quoi.
— Peut-être. Mais ça marchait.
Il se leva brusquement.
— Restez là.
Elle le regarda sortir, un peu surprise. La douleur pulsa plus fort pendant son absence. Quand il revint, il avait une bouillotte, maladroitement enveloppée dans un linge, et une tasse fumante.
— C’est… une tisane. L’aubergiste a dit que ça aidait.
Il posa les choses sur la table, puis hésita.
— Je peux ?
Elle acquiesça.
Il plaça la bouillotte contre son ventre avec précaution, comme s’il avait peur de lui faire mal. Elle inspira profondément malgré elle.
— Ça va ?
— Oui… merci.
Il resta assis au bord du lit, sans savoir quoi faire de ses mains.
— J’ignorais que ça pouvait faire aussi mal, murmura-t-il.
— Ça dépend des femmes.
Il hocha la tête.
— Je suis pas… complètement un salaud, au moins.
Elle eut un léger sourire.
— Je n’ai jamais dit que vous l’étiez.
La douleur se calma un peu. Pas complètement. Juste assez pour qu’elle puisse respirer plus normalement.
Il la regardait, attentif, presque inquiet.
— Vous devriez me le dire, la prochaine fois.
Elle hésita.
— D’accord.
Ils restèrent ainsi un moment, dans un silence plus doux. Arthur finit par s’allonger à distance respectueuse, sans la toucher.
— Vous êtes… une femme bien portante, dit-il soudain, comme s’il venait de le découvrir.
Elle tourna la tête vers lui.
— Je sais.
Il ferma les yeux.
Ce qu’il ne dit pas, mais qu’il pensa très fort, c’est tout ce qu’il ne lui avait jamais donné. Tout ce qu’il lui avait laissé porter seule.
Le lendemain, elle allait un peu mieux. La douleur était encore là, sourde, mais supportable. Arthur lui proposa de rester une journée de plus.
— Si vous voulez.
— D’accord.
Il fut prévenant toute la journée. Trop, peut-être. Elle le sentait maladroit, comme quelqu’un qui marche sur un terrain qu’il découvre. Ça la touchait plus qu’elle ne l’aurait voulu.
Le soir, quand ils se couchèrent, la distance était la même qu’à l’accoutumée. Rien n’avait changé.
Et pourtant.
Arthur resta longtemps éveillé. Il pensait à la facilité avec laquelle il avait pris soin d’elle. À quel point ça lui avait semblé… naturel.
Et à tout ce qu’il continuait malgré tout à lui refuser.
Guenièvre, de son côté, fixait le plafond. Elle savait que ce moment resterait isolé. Une parenthèse.
Il avait été doux.
Mais il ne la désirait toujours pas.
Et ça, aucune bouillotte n’y changerait rien.
