Chapter Text
“Lève-toi et marche.”
Une bouffée d’air vint s’engouffrer dans ses poumons, la tirant soudainement de son paisible repos avec une inspiration sonore, suivie d’un violent spasme qui lui fit arquer le dos, avant de le laisser retomber lourdement sur le sol.
Ses yeux s’ouvrirent difficilement, toujours embués par le sommeil profond qu’elle venait tout juste de quitter.
Combien de temps avait-elle dormi ? Quelques années ? Plusieurs siècles ? Elle n’en avait pas la moindre idée.
Au-dessus d’elle s’étendait un labyrinthe de branches entremêlées et de feuilles jaunissantes, avec par endroit assez d’espace entre elles pour laisser apparaître un ciel clair mais couvert.
Une forêt. Elle venait de se réveiller dans une forêt, probablement au début de l’automne.
Mais elle n’eut pas le temps de contempler la vue plus longtemps. Une affreuse quinte de toux vint secouer tout son corps, la forçant à se redresser pour s'asseoir et se pencher en avant. La vie qui revenait peu à peu en elle était bien trop puissante pour son enveloppe charnelle, que son état d’hibernation prolongée avait engourdie. L’air humide et gris était trop sec pour sa gorge qui n’en avait pas connu la caresse depuis si longtemps.
Ce ne fut que lorsque la toux se fut calmée qu’elle commença à ressentir la morsure du froid sur sa peau entièrement nue. Un grand frisson la parcouru quand une bourrasque de vent vint faire danser les fougères et les ronces au milieu desquelles elle se trouvait étendue.
Rapidement, la désagréable sensation de dizaines de petites épines plantées dans la chair de ses jambes acheva de la tirer de sa torpeur.
Dans un brusque élan, elle tenta de se lever pour fuir la douleur, mais elle n’eut pas le temps de faire un pas que ses membres encore trop faibles vacillèrent, et elle s’effondra de nouveau sur le sol, ses mains et ses genoux amortissants sa chute de justesse, et venant se déchirer sur les aiguilles acérées des plantes grimpantes.
Un grognement de frustration s’échappa de ses lèvres, et ce ne fut qu’au prix d’un incommensurable effort qu’elle parvint finalement à ramper sur quelques mètres pour s’extraire de son étreinte piquante.
Recroquevillée en boule sur elle-même, elle se laissa le temps de reprendre son souffle et d’éclaircir ses pensées.
Les ordres qu’elle avait reçu avant d’être envoyée sur le plan terrestre tournaient en boucle dans sa tête. Les mêmes mots, les mêmes phrases, dans un tumulte assourdissant et flou.
Trouver Kaamelott …
… Trouver Arthur Pendragon …
… La quête du Graal …
… La quête du Graal …
Un bruissement d’ailes sur sa gauche la fit sursauter. Lorsqu’elle leva les yeux, un énorme corbeau noir s’était posé à ses côtés, tout près, et la fixait de ses pupilles luisantes, la tête penchée sur le côté d’un air interrogateur.
« Kaamelott, » murmura-t-elle d’une voix faible et éraillée, « Tu sais où c’est ? »
Un instant de silence. L’oiseau se redressa et tendit le cou, avant de lui répondre par un puissant croassement.
« Montre-moi. »
[...]
Visiblement, les Dieux n’avaient pas de très bonnes notions de géographie. Il lui fallut des jours pour rejoindre l’endroit qu’on lui avait donné pour mission d’atteindre.
Elle ne se risqua qu’une fois à oser frapper à la porte d’une petite ferme isolée pour demander quelques vêtements. Mais après avoir passé plusieurs nuits à dormir à même le sol et à parcourir la région, ses longs cheveux laissés sans soin et ses membres couverts de griffures et de plaies n’inspiraient que dégoût et effroi.
On la chassa sans sommation, comme on chasse un colporteur un peu trop insistant.
Alors, guidée par l’oiseau, elle avança sans se retourner, restant à bonne distance des habitations, évitant les villages, préférant le calme et la protection des forêts. Elle dormit peu, ne trouvant que quelques heures de repos agité ça et là, tapie comme une bête dans un fourré, les sens à l'affût, glanant les baies, les champignons et les herbes que la nature avaient bien voulu mettre sur sa route pour se nourrir, allumant des feux pour se réchauffer tant bien que mal.
À regret, elle finit par se résoudre à piquer une tunique et une paire de braies encore humides, étendues sur un fil à linge près d’une maison, qu’elle approcha à tâtons, en plein jour. Elle détestait voler, mais elle ne pouvait décemment pas se présenter devant le Roi de la sorte, nue comme un ver en plus d’être parfaitement crasseuse.
Elle fit de son mieux pour passer le plus inaperçu possible, mais les hasards de la route la mirent quelques fois sur le chemin d’autres voyageurs, de marchands et de leur convoi, de fermiers menant leurs bêtes au champ. À chaque fois on la dévisageait avec crainte, on faisait un détour, on se retournait sur son passage et on scrutait ses moindres gestes. La rumeur commença à se répandre, sans qu’elle n’en pris conscience, qu’une étrange femme sauvage rôdait dans les alentours, allant pieds nus dans des habits sales et trop grands pour elle, un oiseau de malheur sur l’épaule, parlant toute seule parfois.
Le Royaume de Logres était vaste, mais les bruits couraient vite. Trop vite.
[...]
Après une longue errance, au sortir d'une énième forêt dont les branches se faisaient de plus en plus nues, elle aperçut enfin l'imposante forteresse de pierres claires, dressée au centre d'une vaste plaine.
Elle ne s'en approcha pas tout de suite mais resta un moment là, à l'observer de loin, impressionnée par sa majesté et son architecture, scrutant les mouvements alentours, les quelques personnes portant paniers et sacs et les charrettes pleines de vivres qui y rentraient et en sortaient de temps en temps.
La porte principale, bouche béante ouverte à travers l'un des murs d'enceinte et seul passage visible pour entrer dans l'édifice, n'était pas aussi grande que l'idée qu'elle s'en faisait. Deux gardes armés de lances étaient postés de chaque côté, arrêtant et contrôlant ceux qui cherchaient à passer, et examinant leur chargement avec attention.
Certes, elle avait vu des châteaux bien moins grandioses et beaucoup mieux surveillés, mais elle se doutait malgré tout qu'obtenir la permission de pénétrer dans celui-là ne serait pas chose aisée.
Il lui fallut encore quelques instants de réflexion et le rassemblement de tout son courage pour se décider à sauter le pas. Ce fut l'envol de son compagnon ailé, toujours posé sur son épaule, qui acheva de lui en donner. L'oiseau prit la direction du château dans un bruissement de plumes pour aller se poser sur les remparts. D'un bond, elle sortit de derrière les arbres, profitant d'un moment où plus personne ne se présentait à l'entrée.
À mesure qu'elle approchait de la porte, de nouveaux détails lui sautèrent aux yeux : ceux qui la protégeaient portaient chacun une épée à leur ceinture, et des écus étaient posés contre le mur, plusieurs mètres derrière eux. Mais autre chose la marqua davantage : ils avaient l'air jeunes, très jeunes, et elle n'eut pas de mal à s'imaginer que ce poste était, sans doute, une des premières véritables missions à laquelle ils étaient affectés.
Et pourtant, ils avaient l'air surprenamment nonchalants et détendus.
Curieuse de voir jusqu'où ils la laisseraient approcher avant de l'apostropher, elle hésita un instant entre les saluer et engager la conversation avec eux pour négocier un laissez-passer en douceur, ou faire mine de ne pas les avoir vus et tracer sa route vers l'intérieur le plus naturellement du monde, avec l'assurance de l'habitude. Peut-être qu'avec un peu de chance …
« - Halte ! »
Une voix exagérément sévère s'éleva par surprise à sa gauche, manquant de la faire sursauter, avant même qu'elle n'ait pu mettre en pratique l'une ou l'autre solution.
Sans bouger, les gardes avaient tendu leurs lances en travers du passage pour le barrer. La jeune femme se figea, considérant rapidement ses chances de réussir à passer de force. Elle connaissait ses capacités, elle savait très bien qu'elles seraient suffisantes pour maîtriser les deux jeunes et les mettre hors d'état de nuire si cela s'avérait nécessaire.
Mais il n'était clairement pas dans son intérêt - et encore moins dans le leur - que les choses prennent une telle tournure. Aussi valait-il mieux jouer la carte de la diplomatie.
« - Que voulez-vous ? » reprit l'homme, en la toisant d'un regard de dégoût mal camouflé.
Elle avait parfaitement conscience que son apparence ne jouait pas en sa faveur, mais elle tenta malgré tout de faire bonne figure.
« - Je suis venue voir le roi. » répondit-elle avec assurance, ignorant le poids des yeux posés sur elle.
« - Vous avez une convocation ? »
Non, bien évidemment que non, elle n'en avait pas.
« - Je n'ai pas cette chance malheureusement, mais j'ai à lui parler. »
« - Les doléances ne sont pas ouvertes aujourd'hui, revenez dans une semaine. »
Elle ne pouvait pas se permettre d'attendre si longtemps, ses ordres étaient clairs : rejoindre Kaamelott et se présenter devant le roi dans les plus brefs délais.
« - Je ne viens pas pour les doléances, j'ai un message pour lui, de la part des Dieux, ils m'envoient me mettre à son service pour l'épauler dans la quête du Graal. »
Au regard d'abord interloqué puis moqueur qu'ils échangèrent, elle compris rapidement que son honnêteté ne les avait que très moyennement — pour ne pas dire pas du tout — convaincu.
« - Des Dieux ? Bah voyons…Et qu'est-ce qui vous dit qu'on va vous croire ? Vous avez des preuves ? »
« - Le roi en a, la Dame du Lac l'a prévenu de mon arrivée. »
« - La Dame du Lac ? Vous voulez dire celle que personne n'a jamais vu et qui sert d'excuse à notre bon Sire pour justifier ses lubies ? De mieux en mieux ! »
Le mépris qui s'était mis à suinter des mots de son interlocuteur la prit au dépourvu, et son petit sourire en coin dédaigneux fit monter en elle une vague de colère qui lui fit serrer les poings, ses ongles éperonnant les paumes de ses mains.
Un étrange sentiment l’envahit, une impression bien trop familière de devoir, soudainement, défendre l'honneur et la dignité de ce souverain qu'elle ne connaissait pourtant pas encore, mais dont on lui avait confié la lourde tâche de protéger et de guider.
Elle contempla un instant l'idée de remettre le malandrin à sa place comme il se devait, mais elle se ravisa. Si elle voulait tenter de sauver la moindre chance qu'il lui restait d'être reçue à la cour sans conflit, le mieux à faire était d'éviter d'énerver ceux qui en gardaient l'accès, aussi irrespectueux soient-ils.
« - Celle-là même. » se contenta-t-elle de répondre froidement, les mâchoires crispées.
« - Bon, allez, on va pas y passer la journée, dégage de là la clodo, ou c'est moi qui te fait décarrer à coups de lance dans le cul ! »
D'un coup, le discours s'était fait plus agacé, plus menaçant. L'homme en face d'elle commençait à perdre patience.
« - Je ne partirai pas d'ici avant d'avoir vu le roi. »
Sa voix était calme et maîtrisée, tout l'inverse de celui qui pointa brusquement son arme dans sa direction.
« - T'es bouchée à la cire ou quoi ? Barre-toi ! »
Au premier pas qu'il fit dans sa direction, elle se raidit, mais ne recula pas.
« - S'il vous plaît, si vous ne me laissez pas rentrer, prévenez-le au moins que je suis là, il comprendra … »
« - Qu'est-ce que je fais ? J'appelle du renfort ? » demanda le second garde, hésitant.
« - Mais nan, elle est seule et pas armée, on devrait pouvoir gérer. Allez, dégage maintenant ! »
Le ton monta encore d'un cran. Un pas de plus, et elle sentit les battements de son cœur commencer à s’accélérer. Son regard scrutait le moindre mouvement de l'homme, guettant le moment où il attaquerait. Tout son corps s'était tendu, prêt à se défendre et à repousser le premier coup, car elle savait qu'il arriverait bientôt, elle le sentait, ce n'était plus qu'une question de secondes.
« - Non. »
C'est tout ce qu'il fallut pour mettre le feu aux poudres.
Sans aucune sommation, l'homme poussa un cri de rage et de frustration et, d'un mouvement de bras vers l'arrière, fit prendre de l'élan à son arme avant de l'envoyer puissamment en direction de la jeune femme, pointe vers le cœur.
Elle n'eut qu'à lever la main, paume face à son assaillant, ses yeux rivés dans les siens, sans un mot, pour empêcher l'impact.
Comme figé dans l'air, flottant entre deux mondes, le métal s'était arrêté à quelques centimètres de sa cible, soudain contrôlé par une force invisible, sous le regard impuissant et stupéfait de son porteur.
Le temps sembla se suspendre, assez longtemps pour qu'il sente tout le poids de son action se retourner contre lui.
Soudain pris de panique, il tenta, effrayé, de reprendre sa lance, tirant sur le long manche en bois de toutes ses forces, mais rien n'y fit, elle était plus forte que lui. Aucune expression ne passait plus sur son visage impassible, elle se contentait de le regarder, transperçant son âme de ses grands yeux sombres, hésitant un instant sur le sort qu'elle lui réserverait.
Mais il n'avait fait que son devoir, avec mépris et condescendance, certes, avec violence, aussi, mais était-ce vraiment sa faute ? Méritait-il vraiment d'être puni pour son ignorance ?
Sa clémence lui dicta que non.
Alors elle se contenta, d'un revers du bras, de le désarmer, faisant voler de ses mains l'objet avec lequel il l'avait menacée sans plus de dégâts. La force qu'elle y mit fit perdre l'équilibre au soldat et tomber à terre pour n'avoir pas lâché ce qu'il tenait serré entre ses doigts assez tôt.
« - Je ne vous veux aucun mal, je veux simplement parler au roi… »
Les mots étaient doux et entièrement dénués d'agressivité, mais c'était trop tard, elle avait déjà trop montré de ce qu'elle était, et lorsqu'elle aperçut, du coin de l'œil, le deuxième jeune fuir son poste en courant pour aller se réfugier à l'intérieur de l'enceinte, elle comprit immédiatement qu'elle venait sans doute de faire la pire des erreurs.
L'autre ne mit pas longtemps à l'imiter, peinant à se relever, rampant un instant au sol avant d'enfin réussir à se hisser sur ses pieds et passer la grande porte, hurlant à l'attaque et à l'assaut.
Pour la discrétion, c'était définitivement foutu.
Un violent frisson la parcouru à la réalisation soudaine qu'elle manquait de temps. S'attarder ici était la promesse de se faire attraper. Sans plus y réfléchir, elle se rua elle aussi à l'intérieur.
Si on ne la conduisait pas à sa cible, elle en trouverait elle-même le chemin. Tout ce qu'elle avait à faire était de se fondre dans la masse et de disparaître, comme elle pensait si bien pouvoir le faire.
Mais bientôt, toutes ses certitudes s'effondrèrent d'un coup. Dans la cour du château, rendue noire de monde par la livraison hebdomadaire des vivres alimentant les cuisines, un vent de panique s'était levé. Partout autour d'elle s'agitait un tourbillon de gens effrayés, courant dans toutes les directions à la recherche d'un abri, sortant en trombe par la grande porte, manquant de la percuter sur leur passage, s'engouffrant dans un petit bâtiment sur la droite — une chapelle, ou dans une immense tour un peu plus loin devant elle, abandonnant pêle-mêle charrettes et caisses de transports dans un vacarme de cris de terreur.
Toute son attention aurait dû se porter sur cette tour — probablement l'endroit le plus pertinent où commencer sa recherche — mais un fort sentiment de malaise et une désagréable réalisation la coupèrent dans son élan.
C'était elle qui avait déclenché tout ça, c'était de sa faute.
Elle s'arrêta, juste l'espace de quelques secondes, déboussolée par le chaos ambiant, effarée par les conséquences disproportionnées que venaient de prendre la situation, lorsque les renforts de la garde débarquèrent par une petite allée entre deux bâtiments.
« - ELLE EST LÀ ! C’EST ELLE ! »
L'homme dont elle avait repoussé l'attaque un peu plus tôt en menait une dizaine d'autres dans sa direction, son collègue un peu en retrait, en la pointant vindicativement du doigt, comme on dénonce un voleur pris en flagrant délit.
L'idée de fuir lui traversa l'esprit, mais au point où elle en était, et maintenant qu'ils savaient à quoi elle ressemblait, passer inaperçue risquait de devenir ardu. À son grand désarroi, elle ne possédait pas la capacité de se téléporter pour pouvoir se mettre à l'abri. Elle aurait pu tenter de se battre, mais encore une fois, violenter les hommes de son futur souverain n'était pas la meilleure des choses à faire pour être prise au sérieux, et la première impression qu'elle venait de leur faire était déjà suffisamment catastrophique comme ça.
La meilleure option était encore de se rendre. Au mieux, on l'emprisonnerait et elle passerait sûrement par la case interrogatoire, durant laquelle elle aurait tout le temps de plaider sa cause, au pire, on la mettait dehors, et il lui faudrait trouver un autre moyen de pénétrer à nouveau dans l'enceinte du château.
Alors, toujours immobile, elle leva doucement les mains en l'air pour leur signifier qu'elle se laissait faire et pour apaiser un peu la situation. À l'arrivée de la milice, le flot humain qui rugissait autour d'elle avait commencé à se calmer, et les expressions de peur se changeaient peu à peu en regards de curiosité lorsque celle-ci encercla leur assaillante, qui tout d'un coup paraissait bien moins impressionnante que l'attaque sanglante d'une quelconque armée d’envahisseurs, à laquelle ils s'étaient attendus au premier cri d'alerte.
Avant que l'étreinte musclée du petit contingent ne se referme complètement sur elle, ses yeux balayèrent les alentours, y croisant une multitude d'autres braqués sur elle avec insistance. Dans un coin de la cour, elle remarqua une paysanne serrant contre elle un enfant terrorisé au visage à moitié enfoui dans la robe de sa mère, dans un autre, un chasseur venu apporter ses prises du jour se tenait farouchement sur la défensive, cramponné à son arc, une main tremblante prête à aller pêcher une flèche dans son carquois. Sur le parvis de la chapelle résonnèrent les pas d'un homme, très grand, vêtu d'une robe de bure, qui en était sorti à la hâte et qui la dévisageait d'un air hébété.
Elle se sentit soudain étouffer, prise au piège, alors qu'une multitude de lances et d'épées resserrèrent leur prise autour d'elle, menaçantes. Et elle répéta encore, pour se défendre :
« - Je ne vous veux aucun mal, je veux seulement parler au roi ! »
Le ton peu assuré de sa propre voix la surprit. Elle faisait de son mieux pour garder une façade calme et posée, mais malgré tout, une petite voix dans sa tête lui souffla qu'elle était peut-être, finalement, en train de perdre le contrôle.
Le silence s'était fait à ces mots, un silence pesant, accablant ; la tension était palpable, et tous ceux qui cherchaient à fuir les lieux quelques minutes plus tôt retenaient désormais leur souffle, captivés par la scène qui s'y déroulait désormais.
« - Qui es-tu ? Et qui t'envoie ? Parle ! » aboya un homme dans son dos. Elle n'osa même pas tourner la tête pour le regarder.
« - Ce sont les Dieux qui m'envoient, j'ai un message pour le roi, je… »
« - L'écoutez pas ! C'est une sorcière ! Elle a arrêté ma lance avec sa magie, elle a forcé le passage pour rentrer, elle est dangereuse ! »
« - C'est vrai, je l'ai vue faire ! Elle vient pour tuer le roi ! »
Un murmure d'épouvante s'éleva de l'assemblée aux paroles des deux gardes, plusieurs personnes reculèrent, la crainte de retour sur leurs visages. Devant la chapelle, l'homme en robe de bure avait attrapé à deux mains la grande croix qui pendait à son cou et l'avait brandie devant lui en balbutiant quelque chose qu'elle ne put pas entendre.
« - Attendez ! C'est une erreur, je viens en paix ! Laissez-moi vous expliquer… »
« - Tais-toi, sorcière ! »
Son cœur manqua un battement lorsque la pointe affûtée d'une épée vint se loger au ras de sa gorge.
Peut-être ne lui laisserait-on pas la possibilité de se défendre, finalement.
Son regard se planta dans celui de l'homme qui la tenait en joug. Il la toisait d'un air supérieur, serein comme s'il ne prenait pas vraiment au sérieux l'avertissement que venait de lui hurler son collègue.
Aucun d'entre eux ne vit venir la tornade de plumes noires qui fendit l'air pour venir s'abattre sur lui plus vite que l'éclair. Le corbeau s'était élancé du haut de la muraille pour venir défendre celle qu'il avait guidé jusqu'ici.
Tout ce qui suivit s'enchaîna bien trop vite.
Au bruit de la lame tombant au sol se succédèrent les hurlements de terreur et de douleur du milicien, qui tenta de se débarrasser de l'oiseau à grand renfort de mouvements de bras frénétiques et désorganisés.
C'était la dernière chose à laquelle la jeune femme s'attendait. Elle fit un pas en avant, décidée à s'interposer et rappeler l'oiseau avant que le combat ne prenne un tournant dramatique.
« - Non, arrête ! Laisse-le ! »
Elle n'eut pas le temps d'en dire plus, un premier coup dans le dos, envoyé avec force, la fit tomber à genou.
Sous le choc, elle ne put identifier avec quoi on venait de la frapper. Devant elle, elle aperçut le soldat, le visage ensanglanté et tordu de rage, asséner un coup de poing à l'oiseau qui tomba au sol, sonné, les ailes en pagaille, avant de se ruer sur son arme pour la récupérer.
« - Non ! Sauve-toi ! » hurla-t-elle quand elle le vit s'en saisir et la brandir au-dessus de sa tête, prêt à empaler son adversaire.
Dans l'urgence, elle laissa une fois de plus parler sa magie et, d'un large geste du bras, envoya une vague de force suffisamment puissante pour faire voler la menace jusqu'à la porte de la tour, devant laquelle elle vint s'écraser comme un fétu de paille.
Un second coup, encore plus violent, la jeta complètement au sol, heurtant lourdement la terre.
La douleur envahit son crâne par vagues palpitantes, mais dans un dernier effort, elle parvint à relever suffisamment les yeux pour réussir à distinguer, entre sa vision trouble et des mèches de cheveux poisseuses, l'oiseau prendre son envol, sain et sauf.
Un troisième coup, cette fois à l'arrière de la tête, et elle tomba inconsciente.
Trou noir.
