Work Text:
L’établissement du Tavernier n’avait rien d’un endroit distingué, mais elle avait ses habitudes, son rythme, sa petite logique de fin de journée qui tenait debout à force d’être répétée.
À cette heure-là, le feu craquait dans l’âtre, la fumée stagnait sous les poutres, et dans l’air flottait un mélange très précis de bière, de graisse refroidie, de pain humide, de laine mouillée et de pieds fatigués. Le sol collait un peu par endroits. Des miettes, de la paille, un dé de jeu oublié, une pelure d’oignon et probablement deux ou trois choses qu’il valait mieux ne pas identifier composaient le décor ordinaire. En somme, un soir presque rassurant.
Le Tavernier, lui, reconnaissait les bons soirs et les mauvais soirs à l’instant où les clients passaient la porte.
Un bon soir, les gens buvaient, râlaient, mangeaient, puis s’en allaient.
Un mauvais soir, Karadoc arrivait avant la tombée complète de la nuit.
Ce soir-là, Karadoc était arrivé tôt. Avec Perceval. Ça n’annonçait déjà rien d’intelligent. Ils s’étaient installés comme chez eux à la grande table du fond, près du mur, là où les courants d’air étaient moins violents et où Karadoc pouvait déployer son appétit sans gêner trop de monde. Ils avaient commandé d’abord deux chopes, puis de quoi manger, puis encore de quoi manger, puis « un truc à tremper dans le gras parce que ça cale mieux », formulation qui, pour le Tavernier, résumait assez bien la philosophie de vie de Karadoc.
Puis Venec était entré. Là, le Tavernier avait compris que ça risquait de se compliquer. Pas parce que Venec faisait du bruit, non. Venec, au contraire, entrait comme s’il possédait l’endroit ou comme s’il avait très sérieusement envisagé de le posséder un jour. Il avait ce demi-sourire professionnel des gens qui savent flatter, négocier, mentir et vous vendre votre propre manteau en vous faisant croire qu’il est mal coupé. Rien que sa présence suffisait à faire monter le niveau d’emmerdement potentiel de plusieurs crans. Mais le véritable problème avait commencé quand Alzagar l’avait suivi.
Le Tavernier connaissait Alzagar vaguement, comme on connaît tous les types qui gravitent autour de Kaamelott sans jamais y être vraiment fixés. Un type du sud, avait dit Venec la première fois qu’il l’avait trainé avec lui ici. Le Tavernier l’avait deviné à son nom, mais pourtant, le lascar était blanc comme une merde de laitier. Pas franchement bavard quand il était sobre. Pas très beau garçon, d’ailleurs, ce qui ne regardait pas le Tavernier mais qu’il constatait quand même. Et surtout, quelqu’un qui, en général, gardait une certaine tenue, même au milieu de clampins., même aux cotés de Venec, qu’il ne quittait pour ainsi dire plus.
Le problème, c’est qu’en général ne vaut plus grand-chose après cinq ou six chopes.
Au début, pourtant, tout s’était passé normalement. Venec et Alzagar s’étaient assis avec Perceval et Karadoc. Une tournée. Puis une autre. Ils avaient parlé de la pluie, des routes impraticables, d’un marchand qui s’était fait détrousser près de Vannes, de la future indépendance du Pays de Galles, d’un cheval qui boitait, puis d’un sujet plus flou mais apparemment capital selon Perceval : la possibilité que certains tonneaux aient « un goût plus rond que d’autres », théorie que Karadoc avait immédiatement soutenue en expliquant que c’était « sûrement une histoire de bois », sans autre détail. Le Tavernier les surveillait de loin tout en servant le reste de la salle. Au bout d’un moment, les voix avaient monté, pas encore au point d’alerter tout le monde mais assez pour attirer l’œil. Le Tavernier savait que ça allait mal finir : le roi avait déjà déboulé ici plusieurs fois pour lui dire d’arrêter de transformer ses chevaliers en barriques. Plus facile à dire qu’à faire.
Karadoc riait déjà trop fort. Perceval avait cessé d’argumenter rationnellement — ce qui chez lui n’était jamais bon signe. Quant à Venec et Alzagar, ils avaient commencé à se pencher l’un vers l’autre avec cette intensité vaguement suspecte des gens qui ne se contentent plus de boire mais commencent à trouver l’autre extraordinairement intéressant. Le Tavernier apporta une nouvelle cruche à une table voisine et jeta un coup d’œil au fond de la salle.
Venec était en train d’expliquer quelque chose à Alzagar en lui touchant l’avant-bras pour ponctuer chaque phrase, comme si sans ce contact la pensée risquait de s’effondrer. Enfin, le toucher…. Il le caressait littéralement. Ses doigts couraient de son poignet à son coude dans des mouvements réguliers et indubitablement volontaires. Alzagar l’écoutait avec un sérieux magnifique, le menton dans la main, le regard embrumé par l’alcool.
« …et moi j’te dis », répétait Venec avec conviction, « les gens du nord, déjà, ils comprennent rien aux épices. Ils ont peur du goût. Tout de suite, faut que ça soit fade, humide, gris… comme chez eux. »
« C’est vrai », approuva Alzagar d’une voix traînante. « Ils mangeraient de la pierre bouillie si on leur disait que c’est une spécialité. »
Karadoc, qui venait de l’entendre, leva les yeux de son assiette.
« Ah non, la pierre bouillie, faut voir avec quoi. »
Perceval hocha la tête.
« Si y a une sauce. »
« Puis, vous êtes bien du nord vous aussi » Karadoc accusa Venec.
« Moi c’est pas pareil. J’aime le sud. J’adooooore le sud » il fit traîner le o en regardant Alzagar dans les yeux. Puis il gloussa. Comme gloussaient les paysannes quand Lancelot passait devant elles. Le Tavernier ferma les yeux une seconde. Ça allait être long. Il continua son service.
Quand il repassa près de leur table, le stade de simple ivresse avait déjà été dépassé. L’alcool ne leur donnait plus seulement chaud. Il les rendait expansifs, convaincus d’être brillants, très contents de leur propre présence au monde, et surtout beaucoup trop tactiles. Venec avait maintenant la main dans les cheveux d’Alzagar. Pas juste une fois pour rire. Non. Il lui enroulait réellement une boucle autour du doigt avec une concentration d’orfèvre. Il semblait avoir oublié l’existence du reste de la salle. Alzagar, lui, supportait ça avec une satisfaction évidente. Pas de gêne. Pas de recul. Rien. Juste un petit sourire de chat repu. Karadoc avait cessé de manger. Ce qui, à sa façon, était presque une déclaration de guerre. Perceval regardait alternativement les cheveux d’Alzagar, la main de Venec, puis le visage de Karadoc, comme s’il attendait qu’un adulte explique enfin ce qui se passait. Le Tavernier posa deux nouvelles chopes sur la table avec plus de bruit que nécessaire.
« Bon. »
Personne ne réagit. Venec leva vaguement les yeux.
« Ah. Vous êtes là. »
« Oui. Et vous l’êtes encore aussi, malheureusement. »
Alzagar attrapa sa chope, la but comme si elle contenait une vérité essentielle, puis reposa le récipient avec gravité.
« Tavernier. »
« Quoi ? »
« Vous avez des très belles chopes. »
Le Tavernier le regarda longuement.
« Merci. »
« Elles ont un bon… enfin… elles tiennent bien la bière. »
« C’est exactement leur travail. »
Venec, toujours occupé à lisser la même boucle entre ses doigts, intervint d’une voix solennelle :
« Il a des très beaux cheveux aussi. »
Le Tavernier cligna des yeux.
« Qui ? »
Venec regarda Alzagar comme si la réponse sautait aux yeux.
« Lui. »
Perceval se pencha vers Karadoc.
« C’est normal, ça ? »
Karadoc prit le temps de réfléchir, ce qui chez lui signifiait surtout avaler avant de répondre.
« Non. Enfin, si chez certains tarés du sud. Mais pas ici »
« Ah. »
« Enfin… j’en sais rien. Mais c’est pas comme d’habitude. »
Le Tavernier, qui n’avait aucune envie de se mêler de considérations sentimentales en pleine salle, décida de revenir à des problèmes plus concrets. Il désigna les chopes vides.
« Dites donc, votre ardoise, vous pensez la régler avant ou après ma mort ? »
Venec se tourna vers lui avec l’air aimable d’un homme offensé dans sa dignité.
« Vous manquez cruellement de confiance dans le commerce. »
« Non, je manque surtout de patience avec les types qui boivent à crédit. »
Karadoc leva un doigt graisseux.
« Nous on fait tourner l’établissement, quand même. »
« Ah oui ? » répondit le Tavernier. « Et comment ça ? »
Karadoc regarda la table comme si la démonstration était déjà là.
« On consomme. »
« Vous me bouffez mon stock et vous me laissez du mobilier collant, c’est pas exactement pareil. Vous êtes fidèles, je vous l’accorde, mais un vrai client, ça paye »
Perceval approuva avec un petit geste.
« Ça colle pas mal, oui. »
Le Tavernier le fixa.
« Merci. »
Il reporta son attention sur Venec et Alzagar, qui se regardaient à nouveau comme si le monde extérieur n’était qu’un bruit de fond facultatif. Venec venait de passer les doigts derrière l’oreille d’Alzagar pour remettre une boucle en place. Le Tavernier sentit une pointe d’aérophagie lui remonter dans le bide. Mais cette fois, ce n’était pas parce que les gars devant lui étaient des bourgeois.
« Bon, vous allez arrêter vos manières, là. »
Venec se retourna, sincèrement surpris.
« Quelles manières ? »
Le Tavernier fit un geste large, embarrassé de devoir préciser.
« Ben… ça. Le tripotage. Le regard profond. La coiffure. On n’est pas dans en Grèce ou dans je ne sais quel bled de dégénérés. »
Alzagar fronça les sourcils, comme si on venait de l’insulter personnellement.
« Il a de beaux cheveux » argumenta Venec.
Le Tavernier ouvrit la bouche, puis la referma. Karadoc, lui, observait toujours la scène avec un mélange de fascination et d’inquiétude.
« Moi j’vous dis, si ça continue, y a quelqu’un qui va prendre un coup de chaise. »
Perceval acquiesça.
« Ou un coup de bouteille. »
« Ou un coup de chope. »
« Ça dépend qui réagit d’abord. »
Venec tourna lentement la tête vers eux.
« Vous êtes pas très ouverts d’esprit. »
Karadoc haussa les épaules.
« Ah non mais moi j’ai rien contre, hein. Mais là vous faites ça au milieu des gens, on sait pas où se mettre. »
Alzagar leva sa chope vide.
« Vous pouvez vous mettre ailleurs. Ou pas regarder »
Perceval partit dans un rire si brutal qu’il manqua de s’étouffer avec sa bière. Le Tavernier, lui, n’avait pas ri. Il venait de remarquer que les gestes de Venec devenaient de moins en moins discrets et que les réponses d’Alzagar n’allaient pas exactement dans le sens de la retenue. Leurs têtes s’approchaient un peu trop. Leurs voix avaient baissé, mais leurs regards, eux, étaient devenus franchement embarrassants. Il se pencha vers eux.
« Je vais vous dire un truc. Si vous avez envie de vous contempler comme deux ménestrels frappés, vous allez faire ça dehors. Ou vous prenez une chambre. Mais vous me payez la chambre. Et vous me la rendez dans l’état où vous l’avez trouvée. »
Venec leva les yeux vers lui, très sérieusement.
« On veut bien une chambre. »
Le Tavernier se figea.
« Ah non. »
« Pourquoi ?! Vous venez de dire que…. »
« Parce que vous êtes déjà à moitié cuits! »
Alzagar prit un air faussement outré.
« On se tient très bien. »
À cet instant précis, il voulut se redresser un peu plus dignement, rata l’angle, et bascula contre Venec qui le rattrapa comme il put en éclatant de rire. Le Tavernier pointa un doigt accusateur vers eux.
« Voilà. C’est exactement pour ça. »
Venec réussit à remettre Alzagar à peu près droit.
« On est encore tout à fait capables. »
« Capables de quoi ? De vous pisser sur les chaussures ? »
« De dormir. »
Le Tavernier se pencha davantage.
« Dormir, peut-être. Mais moi ce qui m’intéresse, c’est surtout ce qui se passe avant. Parce que dans votre état, vous allez gerber directement sur les draps, les murs et le plancher pour être sûrs de bien répartir! »
Perceval, qui suivait la conversation avec application, leva la main.
« Ah oui non mais ça, faut éviter. »
Karadoc hocha la tête.
« Parce qu’après ça sent. »
Le Tavernier regarda les deux compères.
« Merci de votre intervention. »
Il se tourna vers Venec et Alzagar.
« Donc non. Pas de chambre. Je suis tout à fait prêt à défendre la dignité humaine, mais à condition qu’elle me coûte pas deux jours de nettoyage. »
Alzagar fit mine de réfléchir très profondément à cet argument. Puis il posa les deux mains à plat sur la table, très lentement, comme si le bois était une idée abstraite.
« J’ai une proposition. »
Le Tavernier se méfia aussitôt.
« Non. »
« Vous savez même pas laquelle. »
« Ça m’est égal. »
« On dort ici. À la table. » dit Alzagar quand même.
« Non. »
« Pourquoi ? » dit-il dans un geignement.
Le Tavernier regarda la table: les miettes, la bière, l’os rongé, la tache de sauce. Puis le visage d’Alzagar. Puis celui de Venec.
« Parce que je vous connais. Je me couche, et demain je retrouve l’un de vous roulé sous un banc et l’autre en train de ronfler la joue dans une flaque. Et dans la nuit, forcément, y en a un qui dégobille. J’ai pas besoin de ça. »
Venec trouva ce raisonnement d’une drôlerie incroyable. Il éclata de rire. Alzagar aussi. Le problème, c’est qu’ils se mirent à rire exactement au même moment, exactement aussi fort, et qu’ils ne purent plus s’arrêter. Plus ils essayaient de reprendre leur souffle, plus ça les faisait rire. Karadoc recula légèrement sur son banc.
« Ah non mais là, ils sont vraiment morts. »
Perceval, au bord du fou rire lui aussi sans trop savoir pourquoi, regarda Venec tenter de parler entre deux hoquets.
« Attendez… attendez… »
Venec leva un doigt.
« Chuuut. »
Alzagar, qui riait toujours autant, le fixa avec des yeux humides.
« Chuuuut » répéta Venec très fort, comme si c’était lui qui faisait le bruit. Ce qui fit repartir Alzagar de plus belle.
Il se redressa alors très brusquement, posa les deux mains sur les épaules de Venec, se pencha tout près de son visage et murmura — ou crut murmurer :
« Chuuuut. »
Sauf qu’il le beugla pratiquement. La moitié de la taverne se retourna. Le vieux près du feu se réveilla en sursaut. Quelqu’un lâcha son dé. Le Tavernier resta un instant parfaitement immobile avant de poser les deux mains sur la table.
« C’est fini. »
Venec, pris d’une inspiration soudaine, posa son front contre celui d’Alzagar.
« On est discrets. »
« Très discrets », confirma Alzagar.
Karadoc se leva.
« Bon. »
Perceval leva la tête.
« Quoi ? »
« Nous on va y aller. »
« Ah? Déjà? »
Karadoc désigna Venec et Alzagar du menton.
« Parce que là, soit ça finit en baston, soit ça finit en truc gênant, et dans les deux cas j’ai pas envie de me retrouver à vomir mon repas. »
Perceval approuva gravement.
« Oui. Et puis ils parlent bizarrement. »
Il se leva à son tour. Venec leva une main dans leur direction.
« Bonne nuit, les gars. »
Alzagar ajouta d’un ton très affectueux :
« Vous êtes des amis remarquables. »
Karadoc les regarda comme on regarde deux incendies qu’on a cessé d’essayer d’éteindre.
« Ouais. Bon courage. »
Perceval hésita, puis lança avec sincérité :
« Essayez de pas trop foutre le bordel. »
Ils partirent.
Le Tavernier les regarda quitter la salle, puis reporta toute sa lassitude sur les deux hommes restés à la table. Le silence dura trois secondes. Puis Venec attrapa de nouveau une boucle d’Alzagar. Le Tavernier tapa du plat de la main sur le bois.
« DEHORS!!! »
Venec leva lentement les yeux.
« Vous êtes toujours fâché ? »
« Oui. »
Alzagar essaya une dernière tentative de charme.
« Vous êtes un homme injuste. »
« Je suis un homme qui veut sauver son auberge. »
Il les fit lever l’un après l’autre, non sans difficulté. Venec protesta qu’il pouvait marcher parfaitement droit. Alzagar affirma que le couloir, en revanche, avait un sérieux problème d’inclinaison. Ils se cognèrent tous les deux au même montant de porte dans un bel ensemble, ce qui fit pousser au Tavernier un long soupir de désespoir. Quand enfin il réussit à les mettre dehors, il referma la porte avec le soulagement d’un homme qui venait de repousser une invasion.
Ils restèrent un moment devant la porte de la taverne, comme deux marins rejetés sur la terre ferme après une tempête. La chaleur et le bruit venaient de disparaître d’un coup derrière le bois épais, et la nuit les enveloppait maintenant d’un calme presque irréel. L’air était doux, tiède comme un reste de journée d’été, et le ciel au-dessus du village était tellement chargé d’étoiles qu’il donnait l’impression d’être plus profond que d’habitude.
Venec inspira lentement, essayant de remettre un peu d’ordre dans ses pensées. Le monde oscillait encore très légèrement autour de lui, comme si la terre elle-même avait décidé de continuer à tanguer par solidarité. Il tourna la tête vers Alzagar. Ils se regardèrent. Et ils éclatèrent de rire. Pas parce que quelque chose était particulièrement drôle. Juste parce qu’ils étaient tellement ivres que tout devenait immédiatement hilarant.
« Bon », annonça Venec avec une gravité complètement absurde, « on a un problème. »
Alzagar se pencha un peu vers lui, les yeux mi-clos mais brillants.
« Oui? »
« J’ai très envie de te baiser. »
Alzagar hocha la tête avec une lenteur majestueuse.
« Moi aussi. »
Ils restèrent silencieux une seconde. Alzagar ajouta, très sérieusement :
« Beaucoup. »
Venec passa une main dans ses cheveux et soupira.
« Le problème, c’est que je pense que si on essaye ici, je vais tomber. »
Alzagar regarda la rue, les murs des maisons, la rue à nouveau.
« Oui. »
« Donc il faut trouver un endroit. »
« Oui. »
Ils tentèrent de marcher. La tentative fut immédiatement compromise par une racine ou une pierre ou peut-être simplement par leur propre coordination inexistante. Venec trébucha et se rattrapa au bras d’Alzagar, qui bascula contre lui. Ils restèrent accrochés l’un à l’autre quelques secondes, puis repartirent dans un fou rire qui leur coupa le souffle.
« Le sol est mal construit », déclara Venec.
Alzagar acquiesça avec la plus grande conviction.
« Complètement. Putains de Romains et leurs routes pavées »
Ils finirent par adopter une stratégie simple : marcher bras dessus bras dessous. Cela ne rendait pas leur trajectoire particulièrement droite, mais au moins ils ne s’écroulaient plus toutes les deux secondes. Au bout de quelques pas, Venec s’arrêta brusquement.
« Attends. »
« Quoi ? »
Il regarda autour de lui, puis le mur d’une maison.
« Faut que je pisse. »
Alzagar avait cligné des yeux.
« Ah. Ouais moi aussi à y réfléchir »
Le problème semblait soudain capital. Ils quittèrent donc le chemin pour se mettre à l’angle d’une petite ruelle sombre, à moitié cachée par un muret. Le moment demanda un certain effort de coordination. Les lacets, les ceintures, l’équilibre approximatif. Mais ils finirent par réussir.
Le silence de la nuit fut interrompu par le bruit très caractéristique de deux hommes qui pissaient dans un coin en essayant de rester droits. Venec, toujours très concentré sur la tâche, laissa échapper un soupir de soulagement.
« Ah… C’est presque aussi bon que quand tu me fais jouir »
Alzagar, lui, tourna la tête. Juste un peu. Puis il regarda et se mit à rire. Venec le regarda à son tour.
« Quoi ? »
Alzagar secoua la tête, incapable de répondre immédiatement à cause du rire.
« Rien. »
Venec baissa les yeux, releva la tête. Ils se regardèrent. Et ça leur suffit. Le fou rire revint immédiatement.
« Attends », dit Alzagar en essayant de reprendre son souffle.
« Quoi ? »
« Faut vérifier. »
Venec leva un sourcil.
« Vérifier quoi ? »
Alzagar fit un geste vague entre eux.
« Qui a la plus grosse. »
Venec le fixa. Puis éclata de rire encore plus fort.
« T’es sérieux ? »
« Complètement. »
Ils essayèrent de se rapprocher un peu pour comparer, ce qui se révéla extrêmement compliqué quand on est ivre et qu’on essaye de ne pas pisser sur ses propres pieds. Ils finirent par abandonner l’idée dans un chaos de rires et de gestes approximatifs.
« C’est impossible », conclu Venec.
« On refera ça plus tard. »
« Oui. »
Une fois l’opération terminée et les pantalons remis tant bien que mal, ils explorèrent le village avec une application remarquable pour deux hommes qui n’étaient plus vraiment capables de marcher droit. Un banc devant une maison leur sembla un instant prometteur, mais Venec s’assit dessus et le banc grinça d’une manière tellement menaçante qu’ils décidèrent immédiatement que c’était un piège mortel. Un appentis rempli de bûches leur parut également accueillant pendant environ trois secondes, jusqu’à ce qu’ils remarquent les toiles d’araignée qui pendaient entre les rondins.
« Hors de question de s’approcher de ces trucs », conclut Venec.
Alzagar accepta ce diagnostic sans discussion.
Finalement ils quittèrent les maisons et s’engagèrent sur le petit chemin qui menait vers la lisière des arbres. La forêt s’ouvrit devant eux et une clairière apparut, large, tranquille, baignait dans la lumière pâle de la lune. L’herbe était haute, souple, encore tiède de la chaleur inédite du jour. Venec s’arrêta et regarda autour de lui avec une satisfaction immédiate.
« Voilà. »
Alzagar leva les yeux vers le ciel immense.
« C’est parfait. »
Ils avancèrent dans l’herbe avec des pas hésitants. Le silence de la clairière semblait presque irréel après le vacarme de la taverne. On entendait seulement les insectes et le frottement léger du vent dans les branches. Venec se tourna vers Alzagar, resta à le regarder. La lumière de la lune dessinait les lignes de son visage, ses épaules, la masse sombre de ses cheveux bouclés. L’alcool rendait ses pensées floues mais le désir, lui, était d’une clarté presque douloureuse. Il leva la main et passa les doigts dans les boucles d’Alzagar.
« Tes cheveux… »
Il secoua la tête en riant doucement.
« C’est incroyable. »
Alzagar sourit.
« Je sais. »
Ils restèrent très proches, leurs visages presque collés. Alzagar fronça légèrement les sourcils.
« J’ai chaud. »
Venec hocha la tête immédiatement.
« Moi aussi. »
La bière circulait dans leurs veines comme un feu doux. Alzagar attrapa le col de sa tunique et entreprit de l’enlever. La manœuvre prit beaucoup plus de temps que prévu. Il resta coincé quelques secondes avec le tissu sur la tête pendant que Venec essayait de l’aider en riant comme un imbécile. Quand enfin la tunique tomba dans l’herbe, Alzagar resta torse nu sous la lune. Sa peau captait la lumière pâle et Venec le regarda avec une admiration presque naïve.
« T’es magnifique. »
Alzagar haussa légèrement les épaules.
« C’est la bière. »
« Non. »
Venec posa les mains sur ses épaules. Le contact de sa peau chaude lui arracha un frisson.
« C’est toi. »
Alzagar attrapa alors la tunique de Venec et entreprit de la lui retirer. Ils s’y prirent très mal. Les attaches semblaient soudain d’une complexité incompréhensible. Ils rirent, perdirent l’équilibre, tombèrent dans l’herbe et recommencèrent. La tunique finit par disparaître, puis, pour les pantalons, ce fut encore plus compliqué. Les lacets s’emmêlaient, leurs jambes aussi, et ils s’effondrèrent plusieurs fois dans l’herbe en riant avant de réussir à se débarrasser du tissu. Quand ils y parvinrent enfin, ils restèrent un moment immobiles, nus dans l’herbe tiède. Le vent glissait doucement sur leur peau. Venec s’approcha et posa les mains sur les hanches d’Alzagar. Le geste était lent, presque étonné. Le désir était là, évident, brûlant, et ils s’embrassèrent avec une intensité nouvelle. Alzagar attrapa la chemise de Venec, la roula en boule et la cala derrière la tête de son amant, comme un oreiller moelleux.
« Merci » Venec fit, exagérément émerveillé par l’attention d’Alzagar.
Il avait la tête posée sur la boule improvisée de sa tunique, les bras derrière la nuque. Alzagar était couché sur le côté, tourné vers lui, un coude dans l’herbe, la joue appuyée contre sa paume. Il le regardait après leur baiser, avec cette attention presque fascinée que l’alcool rendait complètement naturelle. Venec finit par tourner la tête vers lui. Leurs regards se croisèrent. Alzagar sourit immédiatement.
« Quoi ? » demanda Venec.
Alzagar haussa les épaules, un peu trop lentement.
« Rien. »
Il passa une main dans les cheveux de Venec, doucement, comme s’il voulait les remettre en ordre alors qu’ils étaient déjà complètement en bataille. Ses doigts restèrent là un moment, à jouer distraitement avec quelques mèches. Venec ferma les yeux.
« Si tu continues comme ça, je vais encore avoir envie de toi. »
Alzagar éclata d’un petit rire.
« Encore ? »
Venec rouvrit les yeux.
« J’ai pas arrêté. »
Alzagar se pencha pour l’embrasser. Le baiser fut long, lent, presque paresseux au début. Leurs lèvres se retrouvèrent avec une facilité évidente, comme si leurs corps se souvenaient parfaitement de ce qu’ils avaient envie de faire. Leurs mains commencèrent à se promener: dans les cheveux, sur les épaules, dans le creux du dos. La peau d’Alzagar était chaude sous les doigts de Venec, et chaque caresse faisait remonter ce mélange familier de désir et de tendresse qui existait entre eux depuis toujours. Ils roulèrent légèrement dans l’herbe, leurs corps se rapprochant encore. Leurs jambes s’emmêlèrent. Les baisers devinrent plus insistants. Alzagar se redressa légèrement au-dessus de lui, les mains posées de part et d’autre des épaules de Venec. Pendant quelques secondes, il sembla se concentrer. Puis il fronça les sourcils. Venec leva un sourcil.
« Alors ? »
Alzagar resta silencieux puis il soupira. Venec éclata de rire. Le rire secoua leurs deux corps et brisa immédiatement toute tentative de sérieux. Alzagar se laissa retomber sur lui.
« C’est catastrophique. »
Venec hocha la tête.
« Complètement. »
Ils restèrent quelques secondes enlacés, riant encore doucement. Alzagar glissa une main vers son propre ventre et tenta de reprendre les choses en main avec une détermination admirable. Il resta concentré quelques instants. Venec le regardait en se mordant la lèvre.
« Allez, s’il te plaît » supplia Alzagar, sa main branlant son sexe brutalement.
« T’es vraiment en train de parler à ta bite là? » demanda Venec, mort de rire.
« La ferme! Je peux pas me concentrer avec toi qui rigole pour rien »
Un instant, il crut sentir son sexe réagir, gonfler, mais un simple coup d’œil lui dit comprendre que non. Il leva les yeux vers Venec avec une expression à mi-chemin entre la perplexité et l’amusement. Venec observait la scène avec un intérêt évident.
« Ça avance ? »
Alzagar secoua la tête.
« Pas vraiment. »
Venec rit encore.
« Attends. »
Il se redressa légèrement et glissa plus bas dans l’herbe, se rapprochant d’Alzagar avec l’air très sérieux de quelqu’un qui venait de trouver une solution.
« Je vais aider. »
Alzagar leva les yeux au ciel.
« Très bonne idée. »
Venec se pencha vers lui et l’embrassa d’abord le long du ventre, remontant doucement vers sa poitrine. Le geste était tendre, attentif. Mais au bout de quelques secondes, Alzagar recommença à rire. Un rire incontrôlable qui secouait tout son corps. Venec releva la tête.
« Quoi ? »
Alzagar essayait de reprendre son souffle.
« Ça marche pas si je rigole. »
Venec soupira.
« Arrête de rire. »
« J’essaie. »
Venec le caressa, puis ses lèvres se refermèrent sur le membre d’Alzagar, faisant jouer sa langue autour de lui avant de bouger la tête de bas en haut lentement. Alzagar éclata de rire une nouvelle fois. Nouvel échec cuisant. Cette fois, Venec se laissa tomber sur le côté dans l’herbe.
« On est les pires amants du royaume. »
Alzagar hocha la tête avec gravité.
« Oui. »
Le silence retomba doucement. Ils restèrent allongés côte à côte, leurs doigts se retrouvant naturellement dans l’herbe. Après quelques instants, Venec tourna la tête vers lui.
« Mais j’ai toujours très envie de toi. »
Alzagar sourit.
« Moi aussi. »
Il se pencha pour l’embrasser encore une fois, plus doucement cette fois. Leurs mains continuèrent à se promener sans but précis, comme si le simple contact suffisait. Venec traçait des cercles distraits sur la peau de son ventre. Alzagar jouait avec ses doigts. Le désir était toujours là. Mais la fatigue et l’alcool commençaient à gagner du terrain. Alzagar finit par se rapprocher davantage et posa la tête contre l’épaule de Venec. Il passa un bras autour de lui. Leurs pieds nus se caressèrent.
« Demain », murmura Venec.
Alzagar hocha la tête contre sa peau.
« Demain. »
Ils restèrent encore un moment à regarder les étoiles. Leurs respirations se firent plus lentes. Ils s’endormirent finalement dans l’herbe chaude de la clairière, enlacés sous le ciel d’été.
