Chapter Text
L'année 97 après la Conquête devait être une année de célébration pour la maison Targaryen. Après tout le prince Baelon, héritier du Vieux Roi Jaehaerys, et son épouse Alyssa attendaient un nouvel enfant.
Le royaume tout entier connaissait l'affection profonde qui unissait les deux époux. On racontait souvent à la cour qu'ils s'aimaient avec une intensité rare, même parmi les Targaryen. Là où d'autres unions princières étaient conclues pour des raisons politiques, la leur avait toujours été guidée par une affection sincère, presque inséparable. Lorsqu'on croisait Baelon dans les couloirs du Donjon Rouge, Alyssa n'était jamais loin. Lorsqu'on apercevait Alyssa dans les jardins ou dans les cours d'entraînement, Baelon apparaissait invariablement quelques instants plus tard. Ils étaient devenus, aux yeux de beaucoup, l'image même du couple idéal.
Aussi personne n'imaginait que tout pouvait s'effondrer en une seule nuit.
L'orage qui s'abattait sur Port-Réal semblait vouloir arracher les tours du Donjon Rouge de leurs fondations. Les vents hurlaient contre les murailles, les flammes des torches vacillaient dans les couloirs de pierre et la pluie martelait les vitraux avec une violence presque surnaturelle. Pourtant, dans les appartements principaux nul ne prêtait attention à la tempête. Toute l'attention était tournée vers la chambre où Alyssa luttait depuis des heures pour donner naissance à son enfant.
Les cris de la princesse résonnaient jusque dans les couloirs adjacents.
Baelon faisait les cent pas sans parvenir à rester immobile plus de quelques secondes. Ses bottes frappaient les dalles avec une régularité nerveuse tandis que les mestres entraient et sortaient de la pièce. Chaque fois que la porte s'ouvrait, il relevait brusquement la tête dans l'espoir d'obtenir une bonne nouvelle. Chaque fois, il ne recevait qu'un regard préoccupé ou quelques paroles rassurantes qui sonnaient de plus en plus faux à mesure que les heures passaient.
Pour la première fois depuis des années, le prince paraissait impuissant.
Les soldats qui montaient la garde détournaient parfois les yeux, gênés de voir cet homme habituellement si sûr de lui rongé par l'inquiétude. Baelon Targaryen était un guerrier. Il savait affronter un ennemi. Il savait commander des hommes. Il savait combattre. Mais face à une porte fermée derrière laquelle la femme qu'il aimait risquait de mourir, il n'était plus qu'un époux terrifié.
Lorsque le cri du nouveau-né retentit enfin, un immense soulagement traversa les couloirs.
Puis la porte s'ouvrit et ce soulagement mourut aussitôt.
Baelon n'eut besoin que d'un regard pour comprendre.
Les yeux du mestre étaient baissés, le visage grave. Trop grave pour quelqu'un qui venait une bonne nouvelle.
Le prince resta figé. Pendant quelques secondes, il refusa de comprendre ce qu'on cherchait à lui annoncer.
Puis la réalité s'abattit sur lui avec une violence bien plus terrible que l'orage qui grondait à l'extérieur.
Alyssa était morte et le monde semblait soudain vidé de toute lumière.
Les mots du mestre continuaient de résonner, clamant que tout avait été tenté, que les dieux en avaient décidé autrement mais que l'enfant avait survécu. Baelon n'écoutait déjà plus. Il n'entendait plus que le sang battre dans ses tempes tandis qu'il contemplait le corps immobile de son épouse à travers l'entrebâillement de la porte.
L'enfant avait survécu, mais Alyssa ne l'avait pas fait.
Et dans son esprit dévasté, ces deux vérités se retrouvèrent liées pour toujours.
Le nourrisson fut présenté à son père quelques heures plus tard.
Une servante l'apporta avec une infinie précaution, enveloppée dans des couvertures aux couleurs de la maison Targaryen. Il était minuscule. Ses cheveux argentés étaient encore humides et collés contre son crâne. Ses yeux violets, déjà ouverts malgré son jeune âge, semblaient observer le monde avec une curiosité silencieuse.
« Votre fils, mon prince », murmura la servante.
Baelon ne tendit pas les bras. Il resta assis, immobile.
Son regard se posa sur l'enfant quelques secondes avant de se détourner.
La servante attendit et le silence s'éternisa.
Finalement, le prince se leva sans prononcer un mot et quitta la pièce.
Le bébé demeura dans les bras de la jeune femme, ignorant évidemment qu'il venait d'être rejeté pour la première fois de sa vie.
Ce ne serait pas la dernière.
Quelques jours plus tard, le nouveau-né reçut le nom de Laeki Targaryen.
Le nom fut inscrit dans les registres, annoncé à la cour et transmis aux grandes maisons du royaume avec tout le protocole habituel.
Pourtant, derrière les apparences, personne ne célèbre réellement sa naissance. Le Donjon Rouge demeurait plongé dans le deuil. Les couloirs paraissaient plus silencieux qu'à l'accoutumée. Même les domestiques parlaient à voix basse lorsqu'ils évoquaient Alyssa.
Très vite, les murmures commencèrent.
Jamais devant l'enfant, bien sûr. Toujours dans son dos et à voix basse.
Le bébé était devenu le symbole vivant d'une tragédie.
La preuve que la princesse était morte, la preuve que quelque chose avait été pris à la famille royale.
Et même ceux qui savaient qu'un nourrisson n'était responsable de rien avaient parfois du mal à regarder son visage sans penser à la femme qui avait perdu la vie en le mettant au monde.
Viserys lui-même n'échappa pas à cette faiblesse.
À vingt ans, il était déjà marié et père de famille. Toute son attention se concentrait sur sa jeune épouse et sur sa fille, Rhaenyra, qui n'était encore qu'un bébé. Lorsqu'il entra un jour dans la crèche où reposait Laeki, il s'arrêta devant le berceau et contempla longuement son petit frère.
L'enfant dormait paisiblement, son visage parfaitement innocent.
Pourtant, Viserys sentit malgré lui une douleur remonter dans sa poitrine.
Chaque détail lui rappelait sa mère. Chaque mèche argentée, chaque trait du visage et chaque respiration.
Il resta plusieurs minutes à le regarder sans rien dire avant de quitter la pièce. Il ne revint plus.
Non par cruauté mais simplement parce qu'il n'arrivait pas à surmonter son propre chagrin.
Ainsi, le plus jeune fils de Baelon était destiné à grandir entouré de nourrices et de serviteurs. Constamment suivit par les regards tristes et les murmures lourds de reproches.
Du moins jusqu'à ce qu'un adolescent décide de bouleverser toutes les attentes.
Personne n'aurait jamais parié sur Daemon Targaryen.
Absolument personne.
À la cour, son nom était déjà associé à toutes sortes de problèmes. On le décrivait comme impulsif, arrogant, insolent et impossible à contrôler. Les mestres se plaignaient de son manque de discipline. Les courtisans critiquaient son tempérament colérique. Certains affirmaient même qu'il deviendrait un désastre pour le royaume s'il n'apprenait pas à maîtriser ses instincts.
Et pourtant...
Quelques semaines après la naissance de Laeki, une servante pénétra dans la crèche en croyant la trouver vide, mais ce fut pour découvrit Daemon assis près du berceau.
Le prince tenait le bébé contre son épaule avec une maladresse évidente mais une concentration presque touchante. Laeki venait de se réveiller et agitait ses petites mains dans tous les sens tandis que Daemon lui parlait comme s'il s'adressait à une personne capable de comprendre chacune de ses paroles.
« Tu es vraiment minuscule, tu sais ? » disait-il. « Caraxes pourrait probablement t'avaler sans même s'en apercevoir. »
Le nourrisson émet un petit bruit incompréhensible et Daemon hocha la tête avec le plus grand sérieux.
« Oui, je suis d'accord. Ce serait très impoli de sa part. »
La servante reste figée sur le seuil, le spectacle si inattendu qu'elle crut un instant rêver.
Car le jeune homme qu'elle observait n'était pas le Daemon que connaissait la cour. Il n'y avait ni arrogance ni colère dans son regard, seulement une étrange douceur qui semblait n'apparaître qu'en présence du bébé.
À partir de ce jour-là, il revient sans cesse.
D'abord quelques minutes. Puis des heures entières.
Il apprit à reconnaître les pleurs de Laeki, à comprendre quand il avait faim, quand il était fatigué ou lorsqu'il voulait simplement être porté. Les nourrices, d'abord méfiantes, finirent par admettre que le jeune prince s'occupait mieux du bébé que n'importe quel autre membre de sa famille.
Et le plus surprenant était que Laeki semblait le savoir.
Chaque fois que Daemon entrait dans une pièce, le nourrisson tournait immédiatement la tête vers lui. Lorsqu'il entendait sa voix, il se calmait presque aussitôt. Certaines nourrices commencèrent même à plaisanter en disant que l'enfant reconnaissait Daemon avant tout le monde.
La plaisanterie n'était pas si éloignée de la vérité.
Car aux yeux de Laeki, Daemon devenait peu à peu la seule présence constante de son existence.
Le seul visage qui revenait toujours, le seul qui le prenait dans ses bras sans hésitation et le seul qui le regardait sans voir la mort d'Alyssa.
Un soir, alors que le soleil se couchait sur la baie de la Néra et que les derniers rayons rouges illuminaient les tours du Donjon Rouge, Daemon s'installa sur un balcon désert avec son petit frère endormi contre sa poitrine. Le vent marin agitait doucement ses cheveux argentés tandis qu'il contemplait l'horizon en silence. Pendant un long moment, il ne bougea pas. Il écouta simplement la respiration régulière du nourrisson. Puis son regard se perd vers les eaux sombres.
Il pensa à son père qui refusait de voir l'enfant. À Viserys qui ne venait presque jamais.
Aux murmures qu'il surprenait parfois dans les couloirs. À tous ces adultes qui regardaient un bébé comme s'il portait la responsabilité d'un destin qu'il n'avait jamais choisi.
Une colère brute monta en lui rien qu'en y pensant. La même colère qui l'accompagnait depuis l'enfance.
Mais cette fois, elle n’était pas dirigée contre lui-même. Elle était dirigée contre tous les autres.
Baissant les yeux vers le nourrisson endormi, Daemon observe son visage paisible. La petite main de Laeki était serrée sur un pli de sa tunique comme si le bébé craignait qu'il disparaisse lui aussi.
Alors quelque chose changea en lui à cette vue. Quelque chose de profond, semblable au poids d'une promesse.
Daemon passa doucement une main dans les fins cheveux argentés de son frère et un sourire discret étira ses lèvres.
« Ils sont tous stupides, petit dragon », murmura-t-il d'une voix basse. « Tu n'as rien fait. Tu n'as rien pris à personne. »
Laeki remua légèrement dans son sommeil sans se réveiller.
Le jeune prince continue de le regarder pendant plusieurs secondes avant d'ajouter :
« Ils peuvent bien te tourner le dos si cela leur chante. Moi, je reste. »
Ce n'était qu'une phrase. Quelques mots emportés par le vent du soir.
Mais sans le savoir, Daemon venait de lier son destiné à celui de l'enfant.
Et dans les années à venir, alors que dragons, guerres et ambitions déchireraient la maison Targaryen, cette promesse silencieuse faite sur un balcon du Donjon Rouge deviendrait l'une des rares choses que Daemon Targaryen ne trahirait jamais.
