Chapter Text
La plupart des gens du milieu d’origine de Simon Lecomte jouissaient d’une merveilleuse ignorance vis-à-vis d’un fait étrange de l’existence :
Les princes et les princesses existaient toujours. Des créatures trop cultivées, trop protégées du monde, trop modelées par leurs parents pour développer leur propre esprit. Le destin de ces princes et de ces princesses était de se marier entre eux, sans interférence extérieure.
Aussi, le plan de Simon était clair dans son esprit.
Son amie Jade Galbaud du Fort avait besoin d’épouser son ami Nathanaël Guillermon de Saint-Albin, qui avait lui-même envie de l’épouser. Les pièces du puzzle étaient alignées. Car elles étaient au nombre de deux et que deux points pris au hasard forment toujours une ligne.
La seule chose cohérente à faire, c’était de polir les quelques aspérités de leur relation. Le fait que Jade était sortie avec un autre homme, par exemple.
Pas besoin de réviser un script avec Nath. Le garçon manquait de subtilité. Aussi, Simon ne réfléchit à son approche que le temps de deux tonalités contre son oreille. Nathanaël décrocha, la voix penaude :
« Allô ?
— Allô, Nathanaël ? Excusez-moi, j’ai raté ton appel, je… sors d’un rooftop. »
(Qu’on considérât cet exemple comme illustration de la simplicité du personnage : Nath ne le relançait jamais sur ce genre de mensonges flagrants.)
« Est-ce que par hasard tu voulais me parler… de Jade ? »
(Un tir à l’aveugle, mais pas trop.)
Le nom prononcé, la respiration se fit rageuse à l’autre bout du fil. Nathanaël éclata :
« Cette… CETTE GOURGANDINE ! »
L’oreille sensible, Simon éloigna son smartphone de son pavillon. Son ami proféra un certain nombre d’insultes misogynes délicieusement désuètes. Simon y répondit le minimum syndical de compassion. Puis il entendit la brèche :
« C’est fini. Je n’aimerai plus jamais. Mon cœur a été meurtri par la cruauté féminine. »
C’était le moment de s’engouffrer.
« Tu as raison. Tu es vraiment mieux sans elle. »
(Tellement simple, le monde des princes et des princesses, que la notion de « psychologie inversée » n’y était pas encore arrivé.)
« Même si… »
C’était le moment de vendre un nouveau scénario à Nathanaël, un suffisamment bête pour glisser entre les sillons mal huilés de son encéphale.
1. Jade se trouvait bien embêtée, l’ayant trahi. C’aurait été vraiment dommage d’en tirer avantage.
2. Pas comme si l’entreprise familiale des Galbaud du Fort intéressait les Guillermon de Saint-Albin. Ah si ? Ah fichtre alors.
3. Et puis… tout de même pas de chance pour Jade : alors qu’elle avait simplement voulu se débarrasser de sa naïveté avec du petit personnel de maison pour acquérir de l’expérience et se montrer une meilleure épouse pour lui… voilà qu’il la repoussait.
Enfin, il faisait bien ce qu’il voulait.
Simon ne s’écoutait pas toujours parler, quand il opérait ce genre de manipulations. La voix humaine prenait un caractère tendu et nerveux quand on récitait un discours trop préparé ; les gens l’entendaient et se méfiaient. Le meilleur moyen de feindre la nonchalance, c’était encore de ne pas la feindre.
Toutefois, Simon, répétant ses arguments dans sa tête, eut l’intuition qu’il n’avait les avait peut-être pas assez pesés. Qu’avait-il mis sur la table ?
Primo, Jade se trouvait en position de faiblesse. Secundo, Nathanaël n’avait pas besoin de Jade elle-même, seulement d’un accès à sa famille. Tertio, Jade se trouvait en position de faiblesse.
N’avait-il pas un peu trop forcé le trait… ?
Il ajouta à la dernière minute :
« Tu sais quoi, je pense que c’est une inspirante leçon de vie. Parfois, on en demande tellement aux gens qui nous aiment qu’ils finissent par nous blesser après avoir voulu anticiper nos désirs. Certes, tu n’as pas dit explicitement à Jade de s’encanailler avant d’envisager des choses sérieuses avec elle, mais te souviens-tu de ce rallye, l’an dernier…? Héloïse et toi vous y étiez mis à deux pour la traiter de jeune fille prude… En fin de compte, penses-tu qu’elle aurait commis une exaction pareille, si tu avais agi différemment ? Je suppose que ça restera un mystère. »
Simon retint son souffle. Il était allé trop loin dans le tortueux. Ça allait casser. C’était soit trop compliqué à comprendre pour le cerveau fragile de Nathanaël, soit une manipulation trop flagrante. Merde, à ce stade, tout ce qui restait à faire, c’était le laisser mariner :
« J’attends de te voir remis de cette mésaventure, Nathanaël ! À lundi ! »
Il raccrocha.
Le destin des princes était d’épouser des princesses.
Lui, ce qu’il était, c’était… un valet : un Figaro, un Scapin, quelqu’un dont le rôle était de faciliter la vie de tous ces petits crânes mous.
Et il n’avait pas le droit d’exiger autre chose.
*
Nathanaël Guillermon de Saint-Albin passa les jours suivants à réfléchir. Le musée d’Orsay avait été privatisé pour un bal : ce serait la prochaine occasion sociale où côtoyer Jade.
C’était le meilleur moment pour mettre les choses à plat.
Il avait voulu jouer. Il n’avait pas voulu mettre un genou à terre et déclarer sa flamme le plus tôt possible. Mais il avait l’âge de jouer ! C’était si amusant, de se faire aborder frontalement par de jolies jeunes femmes en quête d’un bon parti ! C’était le seul avantage d’être un bon parti ! Seulement…
Il avait cru que Jade s’était moquée de lui, au point de le tromper avec un roturier ; d’après la rumeur, le problème véritable, c’était qu’au contraire, elle prenait l’affaire beaucoup trop au sérieux. Un sérieux qui l’avait fait livrer sa peau diaphane aux mains burinées d’un simple palefrenier, dans l’espoir que sa pudeur fondît et révélât ce cœur fougueux, cette passion sauvage qui avait littéralement fait décoller Nathanaël du sol… Pour la lui offrir en cadeau de noces.
Dit comme ça c’était fort romantique mais la réalité de la chose ne le rendait pas spécialement heureux.
Aussi, au bal d’Orsay, il tenta de repérer l’arrivée de la famille Galbaud du Fort et d’attraper Jade au vol. Papa la repéra avant lui : tant pis, il devrait attendre un peu.
« Bonsoir Jade… Les Van Gogh sont éclipsés ce soir, tu formes une nuit étoilée à toi toute seule ! »
La toile en question n’était pas du tout exposée au musée d’Orsay, mais il n’avait pas eu l’inspiration pour quelque chose de plus adapté. Il se pencha pour un baisemain, n’écouta pas ce que lui bafouillait Jade en retour. Papa rit :
« Hoho, baisse le charme d’un cran, mon fils ! Tu lui fais perdre tous ses moyens ! »
À quoi avait donc servi sa cure de garçon d’écurie, alors ?
Olivier Galbaud du Fort tenta une disquette par procuration d’une subtilité inexistante :
« Nous avons toujours dit qu’ils formeraient un beau couple, pas vrai Pénélope ? »
Toujours ? Ladite Pénélope n’avait-elle pas disparu des années durant ? Depuis quand les Galbaud du Fort espéraient-ils lui mettre le grappin dessus ? Tsk. Nathanaël savoura l’air déconfit de Jade face à cette ingérence paternelle ; il y eut un peu de confusion quand papa demanda s’ils s’étaient engagés l’un avec l’autre ; puis, sous un faux prétexte, on les laissa seul.
Il y eut un instant de silence.
« Champagne ? »
Elle refusa.
Encore le silence. Nathanaël ne savait même plus qui faisait mariner qui. Elle craqua la première :
« Je… j’ai beaucoup aimé notre sortie en bateau à l’île de Ré, est-ce que ça te dirait qu’on en refasse une, cet été, en tête à tête ? Tu es un navigateur hors pair, et moi j’aurais vraiment besoin de cours… particuliers.
— Cela peut s’envisager. »
Il la regarda de biais. Elle paraissait sur le qui-vive. Si l’on ne lui avait pas juré le contraire, Nathanaël n’aurait vu aucune affection dans ce regard : rien que de la comédie et du calcul. Elle mentionna le parfum qu’elle portait, lui proposa :
« Tu veux sentir…? »
Mais quelle angoisse. C’était donc à ces extrémités que ses parents la poussaient ? À lutter contre sa tendre nature, à se faire violence pour adopter ces manières de gourgandine ? Il n’aimait même pas vraiment ça ! Comme disait parfois papa en riant, « allonge celle qui te chasse, épouse celle qui te fuit » ! Et il avait participé à sa corruption, malgré lui ?
Comment discerner le vrai du faux, dans ces conditions ? Il aurait fallu tout effacer, tous les enjeux, tout le business, tous les parents. Qu’il ne restât qu’elle et lui sur la piste de danse. Qu’ils revinssent à ce moment magique où elle l’avait envoyé en l’air. Hélas, ils ne vivaient pas dans un conte de fées.
« Jade… arrête, s’il-te-plaît. Tu en fais beaucoup trop. »
Elle se figea. Il poursuivit :
« Tu te rends compte de ce que tu m’as fait ? Sortir avec un garçon qui ne compte pas… soi-disant pour mon profit ?
— Un garçon qui… quoi ? »
Alors elle avait déjà oublié l’aventure ? Inutile de s’appesantir dessus, en ce cas.
« Ton père est à ce point après notre fortune familiale… au point de te pousser à faire tout et n’importe quoi. Je suis partagé, Jade ! D’un côté, il est bon de voir que tu es prête à tout pour ton chef de famille ; de l’autre… un peu de jugeote ne te ferait pas de mal. »
Oh, des mignardises ! Il en attrapa une sur le plateau du serveur qui passait. Puis l’enjoignit de partir. Il avait soupé des domestiques maladroits qui lui renversaient des choses dessus.
« Toutefois, papa est d’accord avec moi que nos deux noms feraient joli sur une société fiduciaire. Je n’ai rien contre faire plaisir à nos pères. Mais il faut que tu te rendes bien compte. »
Il mordit dans le petit four. Eh. Servi trop froid, le foie gras n’exprimait pas tous ses arômes. Il poursuivit :
« Si nous nous marions, le chef de famille, ce sera moi. Et j’ai des idées différentes de ton père sur les convenances, à ce qu’il semble. Ces extrêmes auxquels tu as dû te rendre ? Ce sera fini. »
Jade fronça les sourcils.
« Je… je ne suis pas sûre de comprendre…
— Je sais qu’il y a, en toi, un excellent centre ; un nom et un sang qui signifient quelque chose, sous tous les oripeaux de votre infortune ; c’est cette Jade-là que je veux épouser. Une Jade qui serait assez maligne pour comprendre ce qui me fera plaisir ou pas et pour ne pas franchir la limite. »
Il fit un pas en avant ; elle demeura sur place.
« Je sais bien que tu as le potentiel d’une excellente épouse, d’une excellente mère ; tu n’es pas qu’une fille qu'on déflore derrière les rideaux à un rallye et qu’on oublie. D’accord, je n’aurais pas dû me moquer de la rose en bouton : je l’ai faite flétrir. Retournons en arrière. Je te donnerai toutes les leçons que tu veux, ma chère, de voile ou d’autre chose. Parce que c’est ton potentiel que j’aime, et que je veux le voir se développer correctement. Tu comprends ? »
Les yeux de biche de Jade semblaient pris dans des phares.
« Tu es sûre que tu ne veux pas de champagne ? »
Elle déglutit ; sa gorge se souleva et redescendit avec lenteur.
« Tu veux dire… que si nous nous marions… tu seras là pour moi et je serai là pour toi ? »
C’était une façon très étrange de résumer son discours, mais il dut convenir qu’en très gros, oui. Jade prit une longue inspiration puis poussa un profond soupir.
« Ça me semble… raisonnable.
— Alors m’épouseras-tu ? »
Elle hocha la tête, vite. Il lui saisit la main. Revenues de leurs faux prétextes, leurs familles les envahirent ; toujours bout-en-train, papa s’exclama :
« Hélà les jeunes ! Ça suffit le flirt en public, on va finir par devoir vous chaperonner ! »
Nathanaël aussi pouvait se montrer taquin : il osa :
« Voyons, père ! Jade et moi sommes en couple après tout. »
Il la sentit frémir à côté de lui. Toujours la vierge effarouchée, après tout ce qui s’était produit ? Il eut envie d’en rire, retint son hilarité.
« Ah, vous êtes donc bien en couple, je le savais ! » s’exclama papa. « Tu es la bienvenue à la maison quand tu veux, Jade ! »
Nathanaël lui jeta un regard de côté. Elle était très pâle, même pour sa carnation habituelle. Elle ouvrit la bouche, et répondit :
« Merci, Dimitri. »
L’affaire fut bouclée. Il enverrait un message plus tard dans la soirée à son ami Simon pour le remercier de ses excellents éclairages sur la situation : grâce à lui, il avait enfin sécurisé la partenaire idéale pour un mariage tranquille, de quoi faire en sorte que ses parents ne soient plus sur son dos. Et si tôt dans sa vie ! Ses études supérieures entières s’en trouvaient libérées.
Satisfait de sa bonne fortune, il dormit merveilleusement bien ce soir-là.
